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Florence Askenazy. Stress post-attentat de Nice : la très grande vulnérabilité des jeunes enfants
Cinzia Nobile le 30-08-19

L'attentat de Nice du 14 juillet 2016 est la tragédie qui a touché le plus d'enfants en France depuis la Seconde Guerre mondiale. Trois ans après, Florence Askenazy, chef de service à l'hôpital pédiatrique Lenval de Nice, fait un premier bilan.
 


La Revue du Praticien : Pouvez-vous nous rappeler ce qui s'est passé lors de l'attentat de Nice et après ?

Florence Askenazy : L'attaque au camion-bélier s'est étendu sur 1,7 km le long de la promenade des Anglais, faisant 86 morts dont 10 enfants, au moins 550 blessés dont 55 enfants. Le camion a démarré sa course juste devant l'hôpital Lenval… Enfants et adultes sont arrivés même avant le déclenchement du plan blanc. Nous avons organisé les soins d'urgences immédiatement dans la nuit entre le 14 et 15 juillet avec les équipes pédopsychiatriques locales. Au bout de 48 h, la ministre de la Santé a ouvert une cellule d'urgence médicopsychologique (CUMP) et nous avons obtenu des renforts nationaux. Nous avons travaillé ainsi avec les autres CUMP pendant les 15 premiers jours puis le service de réservistes (EPRUS) nous a aidé à faire face à l'afflux des personnes, jusqu'au 1er janvier 2017. A partir de cette date, nous avons eu des moyens via l'ARS et le ministère de la santé pour ouvrir un centre l'évaluation et de consultations des psycho-traumatismes pédiatriques.

Trois ans après, quel premier bilan pouvez-vous en tirer ?

Les résultats préliminaires de notre étude, incluant plus de 200 enfants, montrent une plus grande fragilité chez les moins de 7 ans, avec un taux de 60 % de troubles de stress post-traumatique. Dans l'ensemble, parmi les victimes suivies, un bon tiers a fait face avec une bonne résilience, un tiers a développé des symptômes comorbides, des troubles de l'attention ou du sommeil, des difficultés scolaires, et nécessite encore un suivi (même s'il ne s'agit pas de pathologies très sévères) ; enfin, chez presque un tiers sont apparus des troubles de stress post-traumatique chroniques. Nous continuons encore aujourd'hui à recevoir de nouveaux patients : il s'agit d'enfants qui consultent pour l'apparition de difficultés scolaires ou troubles anxieux en lien avec l'attaque du 14 juillet. On a reçu récemment un petit enfant qui était encore dans le ventre de sa maman lors de l'attentat.

Avez-vous expérimenté de nouvelles prises en charge ?

Nous utilisons par exemple des méthodes de relaxation associées à une immersion de l'enfant dans une réalité virtuelle. Les techniques de biofeedback nous permettent, avec l'aide de capteurs, d'apprendre à évaluer les conséquences physiologiques de l'état de stress. C'est une méthode qui est déjà utilisée aux Etats-Unis…
Un protocole de recherche pour étudier l'intérêt du propranolol devrait démarrer, les essais chez l'enfant étant très peu nombreux. Toutes ces techniques expérimentales doivent être validées en recherche. Nous n'avons pas encore assez de recul pour affirmer leur efficacité.

Et chez l'enfant tout petit ?

Les enfants en âge préscolaire sont extrêmement vulnérables. Les symptômes du stress post-traumatique sont différents par rapport aux enfants des autres tranches d'âge : jeu pathologique, troubles sensoriels, mais surtout troubles anxieux et du sommeil. Les techniques corporelles, les médiations, la psychomotricité sont en cours d'étude…. On a également déposé un projet pour évaluer la mélatonine à action prolongée dans les troubles du sommeil post-trauma à partir de 2 ans.

Au-delà de l'attentat de Nice, quels enseignements peut-on en tirer sur la prévention et la prise en charge des enfants victimes de violences ?

Tout d'abord, il faut bien comprendre que les soins doivent être pluridisciplinaires, à la fois somatiques et psychiques et qu'ils doivent être instaurés le plus rapidement possible. Cette prise en charge d'urgence est assez bien organisée en France.
Un deuxième point est crucial, et on l'a vu avec les suicides récents de 2 personnes, une touchée par l'attentat du 14 juillet et l'autre rescapée du Bataclan : il est indispensable de construire le suivi sur un temps long, pour les enfants et les familles, même si on a l'impression qu'ils n'ont plus de symptômes. Et je ne parle pas seulement du suivi médical mais aussi d'accompagnement, car le retentissement psychosocial est lourd.

Avons-nous les moyens pour ce suivi à long terme ?

C'est là la question. Mais les risques induits par la suite (désinsertion, chômage, divorces entre autres) ne sont-ils pas encore plus coûteux pour la société ? Il faudrait faire une étude médico-économique pour le démontrer. Mais tout d'abord, le vrai défi est la structuration des données. Nous travaillons en lien avec les autres centres régionaux dans l'organisation des parcours des soins de ces victimes. Un centre national de ressources et résilience a été créé pour développer la recherche et l'enseignement sur le psycho-traumatisme. Le challenge ? Recueillir un maximum de données harmonisées sur l'ensemble du territoire !







En savoir plus :

- Baubet T, Rezzoug D. Troubles liés aux traumatismes chez les enfants. Rev Prat 2018 ;68(3):307-11.
- Baubet T, et al. Dossier. Trouble de stress post-traumatique. Rev Prat 2018 ;68(1):91-109.