Lors de la plénière d’ouverture des récentes Journées nationales de médecine générale, le Pr Éric Caumes a commenté le modèle quasi expérimental qu’a constitué la diffusion du SARS-CoV-2 sur le porte-avions nucléaire Charles-de-Gaulle.1 Le rapport que le Service de santé des armées avait publié en mai, et qui a déjà été très commenté, est en effet exemplaire pour comprendre la marche de l’épidémie dans une communauté.2

 

Le virus, apparu sur le porte-avions fin février, y a été à nouveau introduit après une escale à Brest. Les informations qui ont été recueillies auprès de 1 568 marins (sur les 1 767 présents à bord lors des 2 mois qu’a duré l’épidémie, soit 89 % de l’effectif) ont montré que parmi eux 1 064 – soit 67,9 % – avaient eu une PCR positive pour le SARS-CoV-2. Chez ces sujets, 13 % avaient une forme asymptomatique, 8,1 % une symptomatologie peu spécifique, 76,3 % des symptômes plus évocateurs (fièvre, toux, anosmie, agueusie) et 2,6 % une forme grave (il n’y a pas eu de décès). Ce taux d’attaque très élevé, de près de 70 % (soit le nombre de nouveaux cas sur le nombre de personnes en contact avec eux pendant la même période), montre combien l’objectif d’une maîtrise durable de l’épidémie en l’absence d’un vaccin ou d’un traitement curatif est difficile à atteindre. Les mesures prises vont certes freiner la diffusion du virus, mais on voit bien l’engrenage dans lequel nous sommes pris : accélération de l’épidémie, mesures pour la ralentir, efficacité de ces mesures, relâchement, et nouvelle accélération... Une véritable guerre des tranchées. 

En septembre à Paris (et ailleurs aussi), les bars étaient bondés le soir, et la foule (non masquée, consommation oblige) s’agglutinait sur les trottoirs. Ce n’était pas l’espace confiné des dortoirs d’un porte-avions, mais c’est à terre qu’on se contamine d’abord. Pour revenir au Charles-de-Gaulle, le rapport déjà cité notait une exposition possible au virus chez 350 personnes embarquées à Brest à l’issue de l’escale à la mi-mars (il fait aussi état d’un concert dans le hangar du porte- avions le 30 mars...). Si à Paris, la maire a exprimé son désaccord dans un premier temps avec les mesures visant les cafetiers (celle de Marseille aussi, pourtant médecin...), il est malgré tout probable que le port obligatoire du masque et la fermeture des bars soient parmi les mesures les plus efficaces pour ralentir le virus. 

Finalement, avec plusieurs dizaines de milliers de nouveaux cas par semaine, ne prend-on pas le chemin lentement mais sûrement, et à notre corps défendant (et tant qu’un vaccin n’est pas disponible), vers cette immunité collective censée stopper la diffusion du virus et évaluée à 70 % de personnes immunisées (le chiffre rapidement atteint sur le Charles-de-Gaulle) ? Bien sûr, les vaccins annoncés de façon tonitruante par Trump, Poutine ou Xi vont arriver bientôt et sauver la planète, mais vacciner plusieurs milliards de personnes n’est-ce pas au moins aussi difficile que les 12 Travaux d’Hercule réunis ? On verra. 

En attendant, il y a quelques bonnes nouvelles : les cas documentés de réinfection par le virus semblent très rares, la mortalité diminue (dans la bataille des vieux médicaments qui ne coûtent pas cher, la cortisone a balayé l’hydroxychloroquine...), enfin la grippe semble avoir été peu importante dans l’hémisphère austral. En France, les décès attribuables à la grippe étaient de 14 358 en 2016-2017, 12 982 en 2017-2018 et 8 117 en 2018-2019.3 Masques, distanciation, gel hydro-alcoolique et vaccination accrue vont-ils les réduire drastiquement ?

Jean Deleuze, rédacteur en chef, La Revue du Praticien (éditorial à paraître dans le numéro d'octobre 2020).

Figures et tableaux
Références
1. Caumes E, Lévy-Bruhl D. Pandémie Covid-19 : où en est-on ? Plénière d’ouverture des JNMG organisées par La Revue du Praticien-Médecine générale le 1er octobre 2020 (replay sur https://player.vimeo.com/video/463777186?).  2. Centre d’épidémiologie et de santé publique des armées. Investigation de l’épidémie de Covid-19 au sein du Groupe Aéronaval (21 janvier-13 avril 2020). Document n° 929/ARM/SSA/CESPA du 4 mai 2020.  3. Équipes de surveillance de la grippe. Surveillance de la grippe en France, saison 2018-2019. Bull Epidémiol Hebd 2019;28:552-63. https:/ /bit.ly/311vjB4