En 2003, Gilles Brücker écrivait dans le BEH : « SRAS : quatre lettres qui ne disaient rien à personne il y a seulement 3 mois. Quatre lettres qui ont ébranlé le monde ! (…) Mille leçons à méditer sur ce passage d’un coronavirus de l’animal à l’homme, sur le prix dramatique payé par le personnel soignant à Hong Kong, à Hanoï, à Singapour, à Toronto… Rarement un taux d’attaque fut si élevé chez les soignants. Ne les oublions pas… Retenons l’importance essentielle aujourd’hui d’un réseau mondial d’alerte, car d’autres virus viendront, c’est sûr ».1

Ce propos n’était pas visionnaire, toute la communauté scientifique y adhérait, ce qui n’a pas empêché notre impréparation face à l’épidémie de Covid-19. La crise a ses racines dans la faiblesse de notre politique de santé, que n’aident ni le corporatisme des professions de santé ni notre manque de culture en santé publique (nous attendons avec impatience un vaccin contre le SARS-CoV-2, mais nombre de soignants ne sont pas vaccinés contre la grippe…).

Les étapes de notre désarmement sanitaire peuvent s’égrener : chute de la démographie médicale, cure d’austérité imposée à l’hôpital public, désintérêt pour les soins primaires, faiblesse de la prévention, délocalisation des chaînes de production des médicaments et des produits de santé, faibles salaires des paramédicaux, lacunes de la démocratie sanitaire…

Le regretté et grand économiste de la santé Claude Le Pen, quelques jours seulement avant sa mort, livrait dans Le Monde du 1er avril une analyse exemplaire : « La pandémie de coronavirus d’ampleur totalement inédite a pris de court la plupart des pays. Peu d’entre eux étaient prêts à encaisser une vague épidémique majeure. Il en existe pourtant au moins un qui avait su mettre au point un dispositif de protection très ambitieux contre des pandémies de cette ampleur. Et ce pays, c’est… la France de 2007 ! Malheureusement, ce dispositif a été progressivement désarmé pour diverses raisons. »

En 2007, en effet, la frayeur due à l’épidémie de grippe aviaire avait permis la création de l’Établissement de préparation et de réponse aux urgences sanitaires (Éprus) qui, doté de moyens considérables, avait stocké pour 1 milliard d’euros de matériel médical (dont le fameux milliard de masques…). Un rêve aujourd’hui ! Malheureusement, cette belle ambition ne résista pas aux leçons erronées tirées de la pandémie de grippe H1N1 en 2009 : parce que le virus n’avait pas été jugé suffisamment meurtrier, on estima exorbitantes les dépenses pour le combattre. La ministre de la Santé fut accusée d’avoir dilapidé les deniers publics en commandant des millions de doses vaccinales qui ne furent pas utilisées. On jeta le bébé avec l’eau du bain...

En 2011, un subtil changement de doctrine délégua aux établissements de santé la responsabilité de gérer et d’entretenir certains stocks (par exemple les masques FFP2), ce qui n’était ni leur mission ni leur principale préoccupation en temps de restriction budgétaire. En 2016, l’Éprus, dont le budget avait été divisé par 10 entre 2007 et 2015, fut dilué dans Santé publique France, une perte d’autonomie qui eut peut-être des conséquences…

Claude Le Pen concluait : « Un mélange complexe de considérations doctrinales, politiques, économiques, institutionnelles a conduit à démanteler un remarquable dispositif de préparation à une crise sanitaire majeure. »2 Nous étions ainsi bien démunis face au SARS-CoV-2 dont les 1 % de complications graves nous paraîtront peut-être négligeables si un jour émerge un de ses cousins encore inconnu, aussi contagieux mais bien plus meurtrier. Comment faire pour ne pas l’oublier ?

 

Jean Deleuze, rédacteur en chef, La Revue du Praticien (éditorial paru dans le n°5, mai 2020).

Figures et tableaux
Références
(1) Bulletin épidémiologique hebdomadaire n° 24-25, 3 juin 2003.  (2) Voir aussi « Aux racines de la crise sanitaire française », une série d’articles de Gérard Davet et Fabrice Lhomme (Le Monde, 5, 6, 7, 8 et 9 mai 2020).  Image : micrographie électronique à balayage montrant des particules de SARS-CoV-2 (orange) émergeant de la surface des cellules cultivées en laboratoire (gris), isolées chez un patient aux États-Unis. Crédit : National Institute of Allergy and Infectious Diseases/Rocky Mountain Laboratories (National Institutes of Health).