Au fond, comme toujours, le plus dur est de dire la vérité. Plutôt que d’acter en mars l’imprévoyance de l’État concernant sa gestion du stock des masques, le gouvernement (alors qu’il n’était pas, loin s’en faut, le seul responsable de la situation) a préféré louvoyer sur leur utilité, ce qui a été catastrophique pour sa communication et lui colle désormais à la peau comme le sparadrap du capitaine Haddock. 
Aura-t-il maintenant le courage d’expliquer, au moment où l’espoir d’un vaccin efficace se fait plus précis, que la logique du jour serait peut-être, moyennant des aménagements et un peu de souplesse, de rester confinés jusqu’à ce qu’une part significative de la population soit vaccinée ?

 

Il faut reconnaître qu’il n’est pas simple pour l’exécutif d’arbitrer entre les catastrophes sanitaire et économique, cela sous le feu des critiques de ceux qui lui reprochent d’en faire trop ou pas assez. Mais il faut être lucide, c’est le virus qui donne le tempo. Confrontés à sa grande contagiosité et en l’absence d’une arme décisive pour le contrer, on doit admettre que notre visibilité sur ce que sera la situation dans les prochaines semaines est faible.

L’épidémie a déjoué tous les pronostics favorables et ruiné tous les espoirs quant à sa fin rapide. La comparaison avec des pays qui paraissent désormais épargnés est sans fondement tant les situations sont différentes : nous ne sommes ni une île qui peut contrôler facilement ses frontières ni un régime totalitaire qui peut contraindre, sans discussion, sa population.

Ainsi il est illusoire de prédire une date de réouverture des bars et des restaurants tant il paraît établi qu’ils sont les principaux lieux publics à risque de contracter l’infection.1 Ce n’est pas une surprise quand on a vu en septembre dans les grandes villes françaises le relâchement qui y régnait et la foule qui s’y agglutinait au mépris, dans bien des cas, des plus élémentaires précautions. 

Ce deuxième confinement, indispensable pour casser la courbe des nouvelles infections et éviter que les services hospitaliers et la réanimation ne soient débordés, ne peut être suivi d’un déconfinement aussi peu rigoureux que le premier, surtout pendant la période des fêtes et son brassage de population. Ce serait risquer une nouvelle poussée de l’épidémie et un troisième confinement en janvier ou en février, éventualité très difficile sinon impossible à faire accepter. Les soignants ont été applaudis lors du premier confinement, ignorés lors du deuxième, peut-être seront-ils hués si un troisième était décidé... 

On ne voit pas à ce jour d’alternative à celle d’adapter le confinement actuel en navigant à vue et en l’adaptant au fur et à mesure de l’évolution des données épidémiologiques et des progrès espérés dans le dépistage, d’autant qu’un confinement seulement ciblé sur les personnes les plus vulnérables serait rejeté.

Il reste que nous allons payer tout cela très cher, tant sur le plan économique, avec un risque de paupérisation d’une partie de la population et un coût monumental, que sur le plan médical. Interventions et examens retardés ou reportés, désorganisation du suivi des patients, malades perdus de vue, politiques de prévention à l’arrêt, abandon de vaccinations, troubles psychologiques apparus ou aggravés à cause du confinement ou de ses conséquences matérielles, recrudescence des violences familiales... quel sera le bilan en termes de morbidité et de mortalité, en plus de celui lié à l’épidémie ? Celui lié à la grippe et aux accidents de la circulation va certainement être plus favorable, mais c’est une bien triste consolation...

Jean Deleuze, La Revue du Praticien (éditorial à paraître dans le numéro de novembre 2020).

Figures et tableaux
Références

1. Chang S, Pierson E, Koh PW, et al. Mobility network models of COVID-19 explain inequities and inform reopening. Nature 2020 Nov 10. doi: 10.1038/ s41586-020-2923-3.