Avec près de 48 000 nouveaux cas en 2023 et plus de 17 000 décès en 2018 en France, le cancer colorectal (CCR) est le troisième cancer le plus fréquent et la deuxième cause de mortalité par cancer. Pourtant, la moitié des CCR, attribuables à des facteurs environnementaux et comportementaux, sont évitables.
Il est faux et simpliste de réduire les causes du CCR aux seuls comportements individuels. Cela culpabilise l’individu, rendu responsable de son propre malheur, et occulte les causes environnementales, conséquences de choix politiques privilégiant les intérêts économiques immédiats des industriels agroalimentaires et de la chimie au détriment des risques sanitaires. Sans compter les inégalités socio-économiques et territoriales d’accès au dépistage. Le cancer est un sujet politique et les acteurs politiques ne sont pas à la hauteur : l’épisode de la loi Duplomb est révélateur. La France figure dans le top 10 des pays les plus touchés par les cancers : elle est aussi l’un des pays utilisant le plus d’engrais et de pesticides au monde. La population française est exposée à une pollution des sols, de l’eau, de l’air et des aliments par de nombreuses molécules cancérogènes avérées. Y sont exposées les populations les plus vulnérables et certaines professions, dont les agriculteurs. La France répare les dommages et ignore la prévention. La politique de santé publique n’est pas cohérente : l’absence de soutien institutionnel au Dry January en est un exemple. L’État, par son inaction fautive, encourage la fuite en avant de l’agriculture industrielle, dopée aux subventions et dépendante des intrants et pesticides, au lieu de favoriser la transition vers l’agroécologie. La valse des ministres et les sanctions électorales rapprochées ne facilitent en rien l’élaboration d’une politique efficiente inscrite dans le temps long. Et ce n’est pas Mars Bleu, mois dédié à la sensibilisation du public vis-à-vis du CCR, qui va changer la donne : aucune preuve d’efficacité sur l’incidence du CCR et la mortalité liée n’est publiée…
Les gastroentérologues, initiateurs du programme national de dépistage organisé du CCR par test immunochimique fécal, ont rapidement été évincés par les administrations centrales et leurs exécutants régionaux. Les rapports de 2021 - 2022 de la Cour des comptes et de l’Inspection générale des affaires sociales étaient très critiques : « des outils de pilotage et de mise en œuvre lacunaires », « un pilotage morcelé et peu lisible », « des tensions permanentes entre les centres régionaux de coordination des dépistages des cancers et le niveau national », « une organisation des soins primaires inadaptée au déploiement de la prévention ». Ils n’ont pas été suivis d’effet. Le constat est cruel : malgré les moyens déployés, à peine 30 % de la population cible française participe au dépistage. Nos voisins font tous mieux : de 46 % en Italie du Nord à 76 % en Angleterre. Le cahier des charges est obsolète : les trois niveaux de risque de CCR ne sont plus pertinents ; les individus à risque soi-disant élevé ayant des antécédents familiaux de néoplasie colorectale, actuellement exclus, doivent être réintégrés dans le programme ; le seuil de positivité de 30 µg/g doit être abaissé à 20 µg/g (les coloscopies motivées par un test immunochimique fécal positif, les plus rentables en matière de détection de néoplasies précancéreuses, donc de cancers évités, ayant les meilleurs rapports bénéfice/risque et coût/efficacité, représentent moins de 6 % des coloscopies réalisées en France. Abaisser à 20 µg/g le seuil de positivité n’augmenterait cette part que de 2 %).
Un Français sur deux n’est pas dépisté. L’absence de dépistage est le premier facteur de risque de CCR. L’implication des médecins généralistes, spécificité du programme français, voulue par ses fondateurs, constituait une force du programme. Elle se délite à mesure de l’emprise grandissante des administratifs. Incitons nos patients à se faire dépister, sous quelque forme que ce soit, test immunochimique fécal ou coloscopie. Il n’est pas de mode de dépistage meilleur qu’un autre.