En consultation, je pense que nous avons tous, de temps en temps, une petite voix intérieure qui nous souffle quelque chose et que l’on s’empresse d’ignorer et de remplacer par une ­réponse adaptée et poli­­­ti­quement correcte. Parfois, cette voix nous dit : « Pourquoi vient-il pour ce ­motif ? »  ; «  La journée a été longue, je n’ai plus la patience pour une psychothérapie de base du médecin généraliste… » ; « Je me demande s’ils se rendent compte que je n’ai pas les superpouvoirs de tous les super-­héros de la médecine réunis… » ; et parfois, cette petite voix me dit : « Euh… »

En effet, on est habitué à répondre du tac au tac, avec quelquefois une bonne dose de bluff, ne nous mentons pas !

Et non seulement on répond à toutes les questions comme s’il était normal que notre savoir couvre n’importe quel sujet, mais, souvent, on argumente ! Parfois même avec des théories légèrement fallacieuses… Cela n’enlève rien à notre sincérité, mais il est clairement démontré qu’il est beaucoup plus difficile de répondre « Je ne sais pas » que de débiter le premier truc qui nous passe par la tête et qui n’est pas censé être « Euh… » !Pour certains sujets non inquiétants ­médicalement, cette attitude est probablement la meilleure. Quand un patient consulte car il a remarqué qu’une partie de son corps ou certaines veines étaient gonflées, et qu’à l’examen tout est parfaitement normal et symétrique, il est plus judicieux d’expliquer en long, en large et en travers que le corps est forcément légèrement asymétrique, que la posture doit jouer, que le cerveau s’est fixé sur cette zone alors qu’il n’y a aucune modification que de dire : « Euh… je ne vois ­absolument rien d’anormal et je ne comprends même pas votre question. »

Il arrive qu’on nous demande des coordonnées de contacts qu’on n’a pas du tout et, surtout, qu’on ne conseille absolument pas… : « Le chiro-naturo-cacatopathe, vous en pensez quoi, docteur ? Une amie m’a dit qu’après la séance, tout  avait disparu. » Ah oui ! Ça s’appelle l’effet placebo, qui est bien connu de ­l’evidence-based medicine ! Alors, comment vous dire qu’a priori je n’en pense que du mal, que je n’ai évidemment pas de contacts, et que j’ai envie de hurler de ne surtout pas y aller, notamment pour vos cervicalgies ? 

Concernant certains sujets plus sérieux, c’est bien plus difficile : par exemple, lorsque des ­parents consultent pour leur enfant de 2 ans car ils ont remarqué, après une journée de crèche, un hématome sur le bras qui, pour eux, a la forme d’une trace de main – photos à l’appui – avec une question précise : « Cela ressemble-t-il à une trace de main d’enfant ou d’adulte ? » Je crois que j’ai vraiment dit : « Euh… » Dans ces situations plus délicates, il convient de faire une réponse mesurée, pleine de tact et adaptée médicalement. Le « Euh… » n’est donc toujours pas envisageable…

Pour certains certificats de non-contre-indication, j’aimerais parfois écrire : « Eh bien, en fait, je ne sais pas s’il y a une contre-indication ou pas pour le tir sportif. Qui suis-je pour juger si quelqu’un que j’ai vu trois fois vingt minutes dans ma vie n’a pas de pathologie psychiatrique sous-jacente qui rendrait ce certificat très imprudent ? » Le fameux « cliniquement décelable » semble parfois d’une grande hypocrisie…

En pratique, pour essayer de ne pas faire trop d’erreurs, l’écoute est évidemment un pilier. Pour un patient qui consulte une fois, que l’on rassure et pour qui le sujet est clos, on peut être tranquille. Quand il en reparle, avec une inquiétude toujours grandissante, il faut probablement considérer cela comme un drapeau rouge. De la même manière qu’en pédiatrie, on nous apprend que ce sont les parents qui connaissent le mieux leur enfant, le patient connaît son corps forcément mieux que nous. Avec cependant le risque de basculer dans le surplus d’explorations pour un patient purement fonctionnel… 

Une attitude essentielle et aidante est de savoir dire « Je ne sais pas » quand on ne sait pas ! Bien sûr, il faut l’accompagner d’un « mais je vais me renseigner » ou «  mais je suis tellement peu inquiète que l’on peut patienter », et le patient accepte en général très bien, voire nous répond qu’en effet, il se doutait qu’il n’y avait pas de réponse simple !