La crise sanitaire mondiale liée à la pandémie de l’infection par le severe acute respiratory ­syndrome coronavirus 2 (SRAS-CoV-2), aussi nommée Covid-19 a mis en lumière l’importance du concept « One Health » à travers l’émergence de ce nouveau pathogène pour l’homme, très probablement d’origine zoonotique, qui illustre clairement les inter­dépendances entre homme, animal et environnement.
Le concept « One Health » est né au début des années 2000, il a été formalisé en 2010 par une alliance tripartie conjointe réunissant l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), l’Organisation mondiale de la santé animale (OIE) et l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Il correspond à une approche complexe et intégrée qui prend en compte la forte interdépendance entre la santé humaine, la santé animale et la « santé environnementale » (préservation des écosystèmes et santé végétale).1 Ce concept induit de fait une approche collaborative globale pour étudier, comprendre et gérer les risques sanitaires pour les humains et les animaux (à la fois sauvages et domestiques) dans le cadre plus large de la santé des écosystèmes. Il prône la définition et la mise en œuvre de stratégies globales et d’outils pour permettre des approches harmonisées.
C’est donc un concept ambitieux qui recommande la collaboration entre médecins, vétérinaires et agronomes à un moment où la planète apparaît menacée par le spectre du réchauffement climatique, de la pollution et de l’émergence de nouveaux pathogènes.
Au-delà des mots et des idées, force est de constater que, sur le terrain, certains acteurs n’ont pas attendu la définition du « One Health » par les instances internationales pour entreprendre la lutte de manière collaborative contre certaines zoonoses infectieuses et parasitaires. La lutte contre la tuberculose,2 celle contre la rage constituent des exemples marquants de ces collaborations déjà anciennes entre le monde médical et le monde vétérinaire. Plus récemment, la lutte contre la grippe aviaire zoonotique H5N1 a conjugué les efforts médicaux et ­vétérinaires pour venir à bout de cette menace apparue en 2006. Les relations vétérinaires et agronomes sont également anciennes, par exemple dans les efforts d’agro-écologie appliquée à l’élevage. Enfin, la lutte contre l’antibiorésistance est un exemple intéressant3 car elle conjugue des efforts médicaux en santé humaine et, dans le monde de l’élevage, une collaboration entre vétérinaires et agronomes pour modifier les conditions d’élevage permettant une diminution de l’emploi des antibiotiques.
Cependant, les projets combinant médecins, vétérinaires et agronomes sont plus rares, surtout quand ils concernent la prévention des risques sanitaires !
La prévention des risques sanitaires s’est imposée à nous depuis quelques mois comme une évidence car nous avons tous pu constater combien il est difficile de lutter contre un agent pathogène nouveau quand il prend une forme pandémique. C’est avant qu’il faut agir :
– agir pour limiter les risques d’apparition de nouveaux agents pathogènes pour l’homme et, dans ce cadre, restreindre les contacts entre l’homme et des animaux (vertébrés ou invertébrés « vecteurs ») de la faune sauvage, car ce sont ces contacts qui permettent à des pathogènes présents naturellement sur des animaux « sauvages », que l’homme n’a pas l’habitude de côtoyer, de franchir la barrière d’espèce. Ainsi, les marchés d’animaux d’espèces sauvages vivants devraient être résolument bannis et les ventes de viande de brousse réglementées. La déforestation dans les pays du Sud (souvent pour la production de denrées consommées dans les pays du Nord, huile de palme ou cacao notamment), qui conduit à des contacts plus fréquents entre les hommes et des espèces sauvages de plus en plus concentrées par la réduction de l’espace, tout en créant un déséquilibre écologique à grande échelle, devrait être mieux contrôlée ;
– agir précocement quand une émergence, dont certaines seront inévitables, est détectée et nécessite une surveillance épidémiologique constante et au plus près du terrain. Cette surveillance devrait conjuguer des efforts médicaux, vétérinaires et agronomiques (notamment pour le contrôle des habitats de vecteurs). Compte tenu des forces disponibles dans les pays du Sud, les pays du Nord devraient participer à cette surveillance sur le terrain de manière plus intense, notamment par le biais des organisations internationales, ce qui améliorerait également la transparence sanitaire et permettrait ­ainsi d’éviter certains retards malheureux à la déclaration de foyers par des autorités nationales craignant les inévitables conséquences économiques liées à l’apparition d’une nouvelle menace sanitaire.
Il reste donc encore beaucoup à faire pour que cette grande idée de l’interdépendance entre les trois santés (humaine, animale et environnementale) devienne une réalité concrète sur le terrain. Une des conditions indispensables à cette collaboration entre médecins vétérinaires et agronomes est la reconnaissance de la compétence de chacun dans un respect mutuel. Force est de reconnaître qu’en France du moins, la gestion de la crise sanitaire liée au nouveau coronavirus n’a pas été exemplaire dans ce sens,4 quand il a fallu plus de deux mois pour que des laboratoires vétérinaires puissent apporter leur contribution au diagnostic de l’infection par le SARS-CoV-2 alors qu’ils possédaient la compétence, l’équipement et surtout l’expérience du diagnostic par polymerase chain reaction (PCR) en grand nombre. Il a fallu vaincre des a priori qui restent malgré tout encore très forts. La compétence et l’expérience ancienne et ­récente des vétérinaires en termes de lutte collective contre les grandes épizooties n’ont pas non plus été ­sollicitées de quelque manière que ce soit et c’est sans doute dommage ! C’est malheureusement la preuve qu’il faudra encore beaucoup d’énergie pour convaincre chacun des avantages essentiels que peut apporter une collaboration réelle entre tous ces scientifiques qui luttent ensemble pour que la vie sur la planète soit meilleure.
Gageons que cette crise sanitaire liée à la Covid-19 nous aura fait au moins progresser sur ce point ! 
Références
1. Organisation mondiale de la santé animale. Une seule santé. OIE, 2020. https://www.oie.int/fr/pour-les-medias/une-seule-sante/
2. Deffontaines G, Vayr F, Rigaud E, et al. Guidelines for monitoring workers after occupational exposure to bovine tuberculosis. Med Mal Infect 2019;49:563-73.
3. Rousham EK, Unicomb L, Islam MA. Human, animal and environmental contributors to antibiotic resistance in low-resource settings: integrating behavioural, epidemiological and One Health approaches. Proc Biol Sci 2018;285:20180332. http://dx.doi.org/10.1098/rspb.2018.0332
4. Gauchot JY. Notre pays est passé à côté d’une approche One Health lors de la crise Covid. La Dépêche Vétérinaire 2020;1544.