Les pathologies chroniques augmentent, le système de soins défaille, quelle autre solution que d’agir avant l’apparition de ces maladies ? On avait voulu y croire lors de la nomination d’une ministre de la Santé et de la Prévention en 2022 : enfin une place digne allait être donnée à la santé publique !Et pourtant… le terme « prévention » a eu vite fait de disparaître, dès décembre 2024.
Les dépenses françaises en matière de prévention sont inférieures à la moyenne des pays de l’OCDE : environ 2 % des dépenses de santé totales en 2023, contre près de 3 %.1 Une limite à ce constat est que les dépenses considérées sont uniquement institutionnelles, excluant de nombreuses interventions de prévention dans le système français comme celles réalisées en médecine générale.2 Néanmoins, nos résultats sont mauvais : 23,1 % des 15 ans et plus sont fumeurs quotidiens (versus 14,8 % dans l’OCDE en moyenne), et les Français consomment 10,4 litres d’alcool pur par personne et par an (versus 8,5 litres)...1
Dans ce contexte pourtant déjà défavorable à la prévention, et sur la base d’un rapport de l’Igas jamais rendu public, le gouvernement a annoncé un « recentrage stratégique » de Santé publique France (SPF).
SPF est un établissement public administratif né en mai 2016 de la fusion de l’InVS, de l’Inpes, de l’Eprus et d’Adalis. Sous tutelle du ministère de la Santé, il a pour mission d’améliorer l’efficience des politiques publiques dans quatre domaines : suivi de l’état de santé des populations, veille sur les risques sanitaires, prévention et éducation pour la santé, préparation et réponse aux crises sanitaires. Depuis sa création, SPF a développé des compétences en matière d’information, de prévention, d’incitation aux dépistages et de promotion de la santé : le marketing social en santé, avec l’exemple de la campagne « Mois sans tabac »,3 est une de ses initiatives menées avec succès.
Or, le gouvernement prévoit deux mesures de « recentrage » : « la gestion des stocks stratégiques et de la réserve sanitaire sera dorénavant sous l’autorité hiérarchique directe du ministre de la Santé », les « campagnes nationales de communication en santé publique » seront « transférées au ministère de la Santé et à la CNAM ». L’objectif affiché est, d’une part, de « raccourcir la chaîne de commandement […] et de renforcer la capacité de décision, en particulier en période de crise », d’autre part, de viser une meilleure efficacité en offrant « aux citoyens des messages plus clairs ».
Cette annonce suscite des inquiétudes légitimes, notamment sur le risque d’influence des lobbys sur les campagnes de prévention. Des exemples récents confortent ces craintes : absence de soutien du gouvernement pour la campagne Dry January, désignation du président de la République comme « personnalité de l’année 2022 » par une revue sur le vin français, nomination d’une ministre de la Santé non dénuée de liens d’intérêts avec le commerce viticole. Concernant les missions de surveillance de SPF, un collectif de médecins, chercheurs et acteurs de la santé publique alerte dans Le Monde du 15 février dernier4 : « affaiblir ou fragmenter l’outil national de surveillance de la santé des populations et de prévention constituerait une régression ». Il pourrait, en effet, être tentant de faire taire SPF, qui publie des données pouvant déranger. Or, la confiance de la population passe par la transparence. Il est paradoxal que nos dirigeants lancent une Stratégie nationale de lutte contre la désinformation en santé mais nient la nécessité d’une séparation entre décideurs et observateurs experts…
2. Raynaud D. Les dépenses de prévention, complexes à mesurer, très difficiles à comparer... Regards 2023;1(61):55-66.
3. Gallopel-Morvan K. Marketing social, déterminants commerciaux de la santé et prévention des addictions. Rev Prat 2025;75(5):507-8.
4. https://urls.fr/qWmJjU