La maladie rénale chronique (MRC) concerne près de 6 millions de personnes en France. Elle reste largement sous-diagnostiquée, souvent découverte tardivement, à un stade où les possibilités d’action sont réduites. Cette invisibilité contraste avec son poids humain et économique : plus de 100 000 personnes vivent aujourd’hui grâce à la dialyse ou à une greffe.
Pendant longtemps, la MRC a été perçue comme une trajectoire difficilement évitable. La prise en charge reposait sur les mesures hygiénodiététiques et les inhibiteurs du système rénine-angiotensine, utiles mais d’efficacité limitée. Cette stagnation a nourri une forme de résignation. Or, ce paradigme est aujourd’hui dépassé.
En France, les inhibiteurs du SGLT2 ont d’ores et déjà transformé la prise en charge, en apportant une protection conjointe du rein et du cœur. D’autres options se profilent, dans une logique de complémentarité croissante : traitements ciblant certaines MRC (néphropathie à IgA, maladies rares…), finérénone, agonistes du GLP- 1, dont les bénéfices rénaux sont établis dans la MRC diabétique et pourraient s’étendre aux formes non diabétiques... Pour la première fois, il devient réellement possible de changer le cours de la maladie. Cette rupture redonne au dépistage toute son utilité, et son urgence. Car la MRC est une maladie silencieuse. Pourtant, des interventions précoces peuvent désormais en ralentir, voire en stopper, l’évolution, éviter ou retarder le recours à la dialyse ou à la greffe mais aussi prévenir les complications cardiovasculaires.
Dans ce contexte, la promotion de la santé rénale s’impose comme prioritaire. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a reconnu en 2025 la MRC comme une priorité parmi les grandes maladies non transmissibles, et l’Assurance maladie déploie depuis peu une stratégie structurée pour renforcer le dépistage en soins primaires : identification des patients à risque, intégration d’indicateurs dans le forfait médecin traitant, mobilisation de délégués auprès de milliers de médecins généralistes, actions coordonnées avec biologistes et pharmaciens.
L’association Renaloo s’est engagée résolument et depuis plusieurs années sur cette voie par un plaidoyer constant et des actions concrètes. Elle est à l’origine de la campagne nationale « Ne pas faire contrôler ses reins, c’est comme ne pas faire contrôler ses freins », menée en 2025 en partenariat avec l’Assurance maladie et le ministère de la Santé. Elle a obtenu, aux côtés du Collège national des généralistes enseignants (CNGE), l’inscription au programme de travail 2026 de la Haute Autorité de santé (HAS) d’une nouvelle recommandation dédiée au dépistage de la MRC.
Le dépistage annuel des patients à risque (patients souffrant de diabète, d’hypertension artérielle, de maladies cardiovasculaires…) est recommandé par la HAS : débit de filtration glomérulaire (DFG) estimé, mesure de l’albuminurie. Il doit s’accompagner d’une vigilance accrue vis-à-vis des médicaments à élimination rénale ou potentiellement néphrotoxiques. Dans une population vieillissante, où la diminution du DFG est fréquente sans toujours relever d’une MRC avérée, l’interprétation des résultats est essentielle. L’orientation au bon moment constitue un enjeu majeur, afin d’adresser au néphrologue les patients qui en ont réellement besoin, ni trop tardivement ni inutilement.
Les médecins généralistes occupent une position stratégique : dépister systématiquement, interpréter avec justesse, traiter précocement et orienter au bon moment vers le néphrologue.
Sortir du fatalisme, c’est reconnaître que la MRC n’est plus une maladie inéluctable. Il s’agit d’une maladie chronique trop longtemps négligée, sur laquelle il est désormais possible d’agir avec une grande efficacité, à condition de la détecter à temps.
Le rapport de l’IGAS, publié le 11 juin 2026, est sans ambiguïté : la maladie rénale chronique ne peut plus rester l’une des grandes pathologies oubliées du système de santé. Les solutions existent ; l’urgence est désormais de les mettre en œuvre à grande échelle.