Notre exercice de médecine générale en cabinet de ville est en partie organisé et régi en fonction de la notion d’urgence des motifs de consultation. En tant que médecin de premier recours, une majorité de personnes se tournent vers nous quand elles ont une urgence, qu’elle soit avérée ou juste ressentie.
La plus grande partie des urgences médicales vitales ou graves est prise en charge par le SAMU et les services d’urgence hospitaliers, souvent sans même que nous ayons été contactés – et c’est très bien comme ça. De mon expérience en exercice urbain, le nombre de patients ayant nécessité un appel au centre 15 pendant la consultation se compte sur les doigts d’une main.
Les urgences que nous avons à gérer sont donc plus subtiles, avec une prise en charge qui peut différer d’un médecin à un autre selon la personnalité et la part d’incertitude que nous sommes capables de tolérer sans trop de stress.
La situation la plus difficile à maîtriser est celle de l’urgence qui ressemble à une consultation non urgente, avec un patient qui ne veut même pas imaginer qu’on ne va pas le rassurer (après tout, c’est ce que l’on a fait dans toutes les autres consultations), qui va même parfois minimiser ses symptômes et essayer de nous rassurer quand il sent qu’on tique un peu. Par exemple, la pneumopathie ou la pyélonéphrite très fébrile, avec une pression artérielle juste un peu basse : « Mais je me sens bien, docteur, je n’ai juste pas bu assez d’eau. » La dyspnée ou la douleur thoracique pour laquelle on n’a pas envie d’appeler le 15 mais pour laquelle on a quand même très envie de doser les D-dimères et la troponinémie… alors qu’habituellement on n’a que le terme « douleur intercostale » à la bouche ! Ou encore le patient en souffrance psychologique et qui répète un peu trop « Je veux juste que ça s’arrête… ».
Comme nous sommes très loin d’exercer une science exacte, parfois on temporise, parfois on envoie aux urgences, avec possiblement un manque de rationalité et de constance dans notre prise de décision.
Viennent ensuite les urgences qui n’en sont clairement pas, mais le patient n’est, lui, pas du tout de cet avis ! La pédiatrie arrive en bonne tête de course dans cette catégorie.
En effet, malgré tout le travail d’éducation sur les conduites à tenir lors du suivi des nourrissons, certains parents – clairement plus souvent les mères… même si ce n’est pas trop « 2026 -like » d’apporter cette précision ! – ne peuvent tout simplement pas s’empêcher d’appeler au premier pic de fièvre et ce, même s’il s’agit de la huitième virose hivernale de leur nourrisson de 20 mois gardé en crèche (qui n’a, de plus, jamais eu d’otite, donc même cet argument recevable n’existe pas). On répète donc les mêmes conseils et les mêmes consignes à chaque épisode, et forcément, une fois de temps en temps, c’était bien une pyélonéphrite qui nécessitait une consultation !
D’où l’importance de la confiance dans la relation thérapeutique : à nous d’être attentifs quand on décèle une inquiétude encore plus inhabituelle, et aux patients de tolérer la part d’incertitude et de patience nécessaire.
Chez les adultes, certaines urgences ne nous laissent pas le choix : le patient en pleurs au téléphone, quelle qu’en soit la raison, ne peut pas être laissé sans rendez-vous dans les vingt-quatre heures. Pour un patient que l’on connaît mal ou que l’on n’a pas vu depuis très longtemps, il est aussi difficile de banaliser par téléphone sans l’avoir vu et évalué correctement.
Heureusement, notre grande chance est ce lien direct (ou presque) avec nos patients, qui nous donne aussi la possibilité de les réévaluer rapidement si on le juge nécessaire. On craint parfois qu’en reconvoquant le patient à quarante-huit heures, il rechigne à revenir, mais ce n’est en général pas du tout le cas, le patient étant, au contraire, très rassuré de se savoir surveillé de près.
Alors, certes, on est vraiment loin des séries médicales américaines pour la gestion des urgences, mais c’est pourtant ça, la vraie vie de médecin généraliste !