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L’addiction est définie comme un processus dans lequel un comportement – consommation de substances psychoactives (SPA) ou d’aliments, pratique de jeux – qui peut à la fois produire du plaisir ou soulager un inconfort interne, est répété avec perte de contrôle. Elle est caractérisée par l’échec à réfréner cette conduite malgré ses conséquences négatives.
L’enfance et l’adolescence sont d’importantes phases d’évolution et de maturation physiologique et psychologique. L’adolescence, étape de transition entre l’enfance et l’âge adulte et de mise à distance vis-à-vis des parents, est une période qui se prête à de nouvelles expériences et pratiques à risque, dont l’essai de diverses SPA. Si peu de données sont disponibles chez les enfants, les connaissances actuelles sur le développement cérébral et les effets neurotoxiques des SPA font craindre les conséquences néfastes de telles consommations précoces.

Données épidémiologiques

La dernière enquête ESCAPAD1 menée par l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT) a été réalisée afin de mesurer et décrire les usages de SPA chez les sujets de 17 ans sur tout le territoire français. Même si l’utilisation est importante, il en ressort une tendance à la baisse par rapport à 2014.
Concernant la consommation de tabac, le taux de 2017 est le plus bas enregistré depuis 2000. En France métropolitaine, 59 % des adolescents de 17 ans disent avoir déjà testé un produit du tabac et un quart d’entre eux (25,1 %) fument tous les jours. La e-cigarette connaît par ailleurs un fort succès dans cette population, notamment chez ceux qui n’ont jamais essayé le tabac. Si on manque encore d’un recul suffisant sur les risques de ce substitut, la législation française en a interdit la vente aux mineurs, en raison de l’impressionnante hausse du vapotage chez les adolescents.
Pour ce qui est de l’alcool, il est commun d’en avoir déjà consommé au cours de sa vie à l’âge de 17 ans, alors qu’un usage régulier (avoir bu au moins 10 fois au cours du mois précédant l’enquête) concerne 8,4 % de ces jeunes. Le mode de consommation a changé depuis une quinzaine d’années : on retrouve chez la moitié des sujets des épisodes d’alcoolisation ponctuelle importante (API ou binge drinking), caractérisés par la prise d’au moins 5 verres d’alcool en une seule occasion, durant le mois écoulé.
La consommation régulière de cannabis demeure à peu près égale à celle de 2011 (même si elle a diminué par rapport à 2014) et fait toujours partie des plus élevées d’Europe. En France, 4 adolescents sur 10 en ont déjà fumé, et ce de manière de plus en plus précoce.
Quant aux autres substances illicites, 6,8 % des jeunes affirment en avoir essayé au moins une fois au cours de leur vie. Les taux d’expérimentation sont stables par rapport à 2014 : entre 3 et 4 % pour la MDMA (ecstasy), < 1 % pour l’héroïne et la cocaïne.2 Pour le poppers : 5,4 % (non considéré comme un stupéfiant par manque de preuves scientifiques d’une nocivité et d’une pharmacodépendance).
La pratique des JHA (jeux de hasard et d’argent) – jeux de tirage ou de grattage, de « casino », paris sportifs ou hippiques – s’est fortement développée ces dernières années, notamment grâce à internet. Près de 10 % des sujets de 17 ans déclarent y avoir joué au cours de la semaine écoulée, malgré l’interdiction théorique aux mineurs (cependant, moins de 1 % sont dépistés comme joueurs pathologiques,selon l’Indice canadien du jeu excessif).
La proportion des utilisateurs de jeux vidéo en ligne a augmenté entre 2011 et 2017, passant de 14,4 % à 17,2 % ; il s’agit essentiellement de garçons.

Une population très vulnérable

Enfance et adolescence correspondent à des temps d’évolution psychologique complexes associés à de nombreux changements physiques et physiologiques. La transition entre l’enfance et l’âge adulte s’accompagne de questionnements et révèle des vulnérabilités individuelles.3 À l’adolescence se déroule le second processus de séparation-individuation. Outre la question de l’identité qui peut être à l’origine d’une recherche de différenciation, l’expérimentation de SPA est un moyen d’aborder un nouveau moi. Prendre ses distances avec les figures parentales, c’est tester ses capacités à pouvoir puiser dans ses ressources personnelles et éprouver une sécurité interne. Les consommations addictives offrent une prétendue liberté ou une échappatoire à ces problématiques. Et puis, c’est l’âge de la curiosité, de la quête d’évasion et de la défiance vis-à-vis de la société…
L’usage de SPA est problématique en raison d’une maturation cérébrale encore inachevée. Ces substances sont capables d’engendrer des remodelages morphologiques pouvant influencer le fonctionnement des structures cérébrales régissant le comportement et les émotions (cortex frontal, amygdale, etc.)2 et de favoriser l’apparition de pathologies psychiatriques. Pour le cannabis, jeune âge et usage régulier exposent à un risque accru de schizophrénie et favorisent la survenue plus précoce d’un trouble anxieux généralisé et d’attaques de panique chez les sujets vulnérables.3
Le danger des ivresses alcooliques et des API est lié à l’état transitoire induit par la prise d’alcool, soit une altération de la conscience (parfois jusqu’au coma), du comportement et des perceptions. De plus, le cerveau adolescent est particulièrement vulnérable aux effets neurotoxiques de cette substance. Les API sont responsables d’une souffrance neuronale, d’un fonctionnement cérébral moins efficace et plus lent, avec une atteinte des fonctions cognitives (troubles exécutifs et de la mémoire), surtout chez les filles.4 À long terme, ils induisent d’importants dommages sanitaires et sociaux, dont la dépendance. Les substances illicites autres que le cannabis (amphétamine, cocaïne et héroïne) ont un fort potentiel addictogène et peuvent entraîner des accidents de la circulation, des comportements violents et des comorbidités somatiques.
Avec l’arrivée des smartphones, les jeunes mais aussi leurs parents, sont confrontés à un nouveau défi : apprendre à réguler l’usage des écrans. Cela n’est pas aisé, en raison de l’immaturité de leur cortex préfrontal, siège des capacités d’autocontrôle. De nouveaux troubles sont décrits depuis une quinzaine d’années. L’addiction à internet et aux jeux vidéo a été récemment reconnue par l’OMS. L’emploi quotidien de ces technologies à un âge précoce aurait un impact psychologique et somatique, altérant la maturation neurobiologique du cerveau.5
Une revue récente6 dresse un bilan de l’usage d’internet au cours des 20 dernières années. La toile est une échappatoire pour de nombreux adolescents fuyant une réalité déplaisante. Les jeux en ligne et les réseaux sociaux permettent à des sujets fragilisés de contrôler leur image pour réduire le risque de jugements négatifs. Cela peut conduire l’adolescent à s’investir davantage dans la vie virtuelle que dans la réalité. À l’opposé, le dévoilement de soi (surtout par les filles) les expose à un possible harcèlement parfois dévastateur…

Dépister et prendre en charge

Malgré l’accroissement de l’offre de soins, les adolescents y consentent souvent difficilement en raison de leur faible perception des risques.3 On distingue 3 types de consommation : celle conviviale, avec recherche d’effets euphorisants, celle autothérapeutique (quête d’une anxiolyse), et celle de dépendance, visant à des sensations anesthésiantes.2 Si elles sont toutes préoccupantes, les 2 dernières sont plus à risque addictogène.
Les comportements addictifs touchentles jeunes quel que soit le niveau social. Toutefois, l’usage d’alcool et de tabac est plus important chez les sujets issus de milieux sociaux modestes, alors que l’expérimentation de SPA est plus fréquente chez les jeunes des milieux favorisés. L’isolement relationnel peut être soit favorisant soit protecteur (par exemple, un jeune exclu d’un réseau social particulier n’accédera pas à une substance donnée). Certains contextes familiaux (étayage faible ou de mauvaise qualité, parents ayant eux-mêmes un trouble addictif) sont aussi un facteur de risque.
Il est indispensable de repérerprécocement les conduites de mésusage en déterminant le type de consommation, les comorbidités psychiatriques, les facteurs de gravité.
Des questionnaires (p. ex., l’ADOSPA pour le repérage de l’usage nocif d’alcool et de drogue chez l’adolescent), faciles d’utilisation, permettent au jeune d’évaluer objectivement sa consommation, en s’émancipant du regard du praticien, perçu comme moralisateur ou jugeant.
Des examens biologiques (avec recherche de toxiques urinaires) sont proposés à l’adolescent pour l’aider à « quantifier » le degré de son intoxication et surtout à suivre le changement lorsqu’il décide de se sevrer partiellement ou complètement. Il s’agit d’une aide à la prise de conscience, mais en aucun cas d’un moyen pour les parents d’obtenir des « preuves » de la consommation.
Par la suite, les approches motivationnelles proposées par des professionnels formés (généralistes, psychologues, infirmiers…) permettent à l’individu, après évaluation et prise de conscience de sa situation, d’augmenter sa capacité à changer. L’entretien motivationnel peut se faire au cabinet, à la maison des adolescents ou encore au lycée.
D’autres méthodes thérapeutiques comme les thérapies cognitivo-comportementales (TCC) sont intéressantes. Impliquer la famille semble indispensable pour la réussite de la prise en charge. Il est possible, pour les jeunes ayant des profils complexes et notamment des comorbidités psychiatriques, d’être hospitalisés ou d’intégrer des centres de soin à temps partiel.
Essentiel
L’essentiel

L’abus de substances chez les adolescents est particulièrement dangereux car leur maturation cérébrale est encore inachevée.

Références
1. Spilka S, Le Nézet O, Janssen E, Brissot A, Philippon A. Les drogues à 17 ans : analyse régionale. Enquête ESCAPAD 2017. OFDT; 2018.
2. Marcelli D, Braconnier A, Tandonnet L. Adolescence et psychopathologie, 9e éd. Paris: Elsevier Masson; 2018.
3. Reynaud M, Karila L, Aubin HJ, Benyamina A. Traité d’addictologie, 2e éd. Paris: Lavoisier Médecine Sciences; 2016.
4. Beck F, Dervaux A, Du Roscöat E, et al. Conduites addictives chez les adolescents. Usage prévention et accompagnement. Paris: Inserm ed.; 2014.
5. Tereshchenko S, Kasparov E. Neurobiological Risk Factors for the Development of Internet Addiction in Adolescents. Behav Sci (Basel) 2019;9:62.
6. Mihajlov M, Vejmelka L. Internet addiction: a review of the first twenty years. Psychiatr Danub 2017;29:260-72.