L’environnement numérique évolue de façon exponentielle. Il transforme notre société à une vitesse que l’humain a rarement vécu jusqu’alors, lui posant des problèmes d’adaptation. L’intelligence artificielle (IA) nous plonge dans une révolution majeure qui change et changera radicalement notre façon de vivre – comme ce fut le cas de l’imprimerie par le passé. Elle est à la fois le terreau de nombreuses opportunités et la source de nombreux dégâts.

L’enjeu est aujourd’hui de s’adapter à ce changement de contexte, d’apprendre à utiliser ces nouveaux outils, c’est-à-dire de savoir comment les intégrer dans notre mode de vie pour les apprivoiser et en faire une chance, sans avoir à les subir ni à en être submergé. Cette révolution demande de revoir notre façon d’accompagner les jeunes dans ce nouveau monde dans lequel aucun retour en arrière n’est possible.

Phase de transition

L’adolescence est une zone de mutations qui s’étend des premiers signes de la puberté jusqu’à l’âge de 25 ans, avec la fin du développement du cerveau préfrontal, qui permet de réguler les fonctions comportementales et cognitives (encadré 1). Il s’agit d’une période durant laquelle l’individu est particulièrement sensible aux autres, aux influences extérieures et au contexte.

Dans cette phase de transition, l’adolescent doit gérer trois chantiers :

  • un chantier intérieur, avec la mise en place du système de récompense, un emballement des désirs et des émotions et un développement des fonctions cognitives ;

  • un chantier physique, avec la transformation du corps ;

  • un chantier relationnel, avec un besoin et une envie d’émancipation pour explorer de nouveaux espaces de vie et créer de nouveaux liens hors des cadres familial et scolaire.

 

La physiologie de l’adolescence les pousse à explorer de nouveaux mondes comme celui du numérique et de l’IA avec ses ressources et compagnons virtuels. Ces trois chantiers doivent se dérouler en parallèle du cheminement des parents, qui ont à apprendre comment interagir différemment avec ces adultes en devenir. Dans la mise en place de ces transformations, l’adolescent est très vulnérable à son entourage relationnel mais aussi, maintenant, au numérique. C’est à l’adolescence que de nombreuses pathologies psychiatriques s’installent et se développent : anxiété, impulsivité, troubles de la personnalité, addictions, etc.

Par ailleurs, la France figure parmi les pays les plus touchés par les troubles de l’addiction et de l’anxiété, avec une prévalence deux fois supérieure à celle des autres pays européens. Au classement Pisa (Programme international pour le suivi des acquis des élèves), la France est en recul, se situant selon les matières entre la 27e et la 21e place ! Or, prendre soin de nos adolescents, c’est prendre soin des adultes de demain et du monde dans lequel ils grandissent.

Espaces sociaux fragilisés

L’adolescent évolue dans quatre espaces sociaux que sont la famille, l’école, les activités extrascolaires (sport, activités artistiques, etc.) et les espaces numériques, qui présentent chacun des fragilités :

  • la famille est aujourd’hui de plus en plus souvent monoparentale ou recomposée ;

  • le système scolaire est en burn out, comme cela a été évoqué par la revue Sciences Humaines en février 2026, davantage préoccupé à évaluer les élèves en permanence qu’à les faire grandir et se développer. Il ne répond plus aux besoins et aux enjeux de la société ;

  • le monde extrascolaire sportif et artistique manque de solidité car il s’appuie sur des associations et des bénévoles. Depuis l’époque du patronage et des maisons des jeunes et de la culture (MJC), il s’est fragilisé. Par exemple, il n’a pas su correctement répondre à la réforme des cinq jours d’école lors de la refonte des rythmes scolaires ;

  • le monde numérique est, quant à lui, aujourd’hui un « territoire sauvage ».

 

Pourtant, les adolescents ont besoin d’espaces sociaux constituant des terrains d’apprentissage structurants pour les accompagner dans leur émancipation. Ils ont besoin de mentors et de guides.

Apprivoiser les outils numériques

Le numérique est à la fois un outil de développement, source d’opportunité, mais aussi une force d’influence, pouvant avoir des effets délétères sur l’adolescent. Il peut le conditionner, lui transmettre des croyances et l’asservir. Or, les plateformes numériques sont aux mains de sociétés étrangères pouvant fortement influencer les adolescents et les adultes de demain en agissant sur leur mode de pensée, en les rendant dépendants à des interfaces numériques et en les aliénant.

Le numérique et l’IA sont là ; un retour en arrière est impossible. Il convient donc de proposer un outil numérique qui accompagne nos adolescents, les fasse grandir, développe leur agilité cognitive afin que l’alliance entre l’IA et eux soit plus forte que l’IA seule, et qui intègre ce nouveau pas dans notre civilisation.

Cet outil doit pouvoir répondre aux chantiers de l’adolescence, être un support relationnel et d’apprentissage tout en étant ludique. Il doit intervenir dans le développement de nos enfants, à l’instar d’un sherpa, comme de nombreux autres apprentissages essentiels à son développement : nager, faire du vélo, écrire, etc. En occupant la place avec intelligence et de façon adaptée, cet outil numérique – qui est aujourd’hui à construire – évite que d’autres outils malveillants ne le fassent.

Le développement de cet outil doit s’opérer en parallèle d’une évolution de l’enseignement, qui ne doit plus être centré sur des connaissances factuelles et que l’on retrouve facilement sur internet et les réseaux mais en développant l’agilité cognitive, la capacité à trier et discuter les informations numériques, à rédiger des prompts… Cet outil, l’adolescent doit se l’approprier et l’apprivoiser probablement avant l’adolescence afin de développer son esprit critique, et pour qu’il ne se laisse pas hameçonner par des contenus délétères (encadré 2).

Il est actuellement difficile de répondre aux besoins des adolescents du fait de la fragilité de l’école, de la famille et de l’éclosion de ce nouvel espace de vie qu’est le numérique. En outre, les propositions de soins sont éparses et cloisonnées, s’inscrivant dans un désert médical global touchant particulièrement la pédopsychiatrie et le milieu médico-éducatif. La santé est la principale préoccupation des Français d’après un sondage Ipsos, et le professeur d’économie de la santé Frédéric Bizard annonce que notre système de santé ne franchira pas un nouveau quinquennat sans refonte.1 Faute de pouvoir modifier notre système de santé pour accompagner les adolescents dans cette mutation sociétale, il est nécessaire de s’engager dans des actions de prévention fonctionnelles et rapidement opérationnelles. L’association Projet Résilience inspiR2 s’inscrit dans la droite ligne de la politique de Santé publique France, qui veut former une génération d’adolescents aux solides compétences psychosociales.3 Les adolescents ont besoin d’outils pour grandir et négocier cette révolution numérique. 

Encadre

1. Maturation cérébrale à l’adolescence

La maturation cérébrale à l’adolescence progresse de l’arrière vers l’avant (lobe préfrontal) ; les zones liées aux émotions et à la récompense deviennent donc pleinement actives avant celles du contrôle cognitif.4 Les connexions neuronales utiles se renforcent tandis que les circuits peu utilisés sont éliminés : ce processus est appelé élagage synaptique. La myélinisation s’intensifie, améliorant la vitesse de transmission des informations et la coordination entre les régions cérébrales. Le système limbique, impliqué dans les émotions et la recherche de sensations, devient particulièrement réactif, ce qui peut rendre les adolescents plus sensibles au stress et aux récompenses. Le cortex préfrontal, responsable de la planification, de l’inhibition et du raisonnement, continue de mûrir jusqu’au début de l’âge adulte, ce qui explique certaines prises de risque ou variations émotionnelles.

Encadre

2. Pour une utilisation responsable de l’intelligence artificielle

Certaines mesures de prévention peuvent être proposées aux adolescents afin de bien gérer la révolution de leurs modes de vie et de l’enseignement liée à l’arrivée de l’intelligence artificielle (IA) dans leur quotidien. Les adolescents vivent une transition dans laquelle l’IA transforme à la fois les modes de vie, l’école et les relations sociales. Les mesures de prévention les plus efficaces sont celles qui développent leur autonomie, leur esprit critique et leur capacité à utiliser l’IA de manière responsable.

Comprendre les usages et leurs impacts

Les jeunes utilisent massivement l’IA pour les devoirs, les loisirs et les interactions sociales : plus de 90 % des lycéens y ont déjà eu recours pour travailler et près de la moitié des 18 - 25 ans l’utilisent quotidiennement. Cette généralisation modifie la manière d’apprendre, de s’informer et de se divertir. L’enjeu n’est donc pas d’interdire mais d’encadrer.

Mesures de prévention essentielles pour les adolescents

1. Développer une culture numérique solide
  • Expliquer ce qu’est l’IA, comment elle fonctionne et ses limites (biais, erreurs, hallucinations...).

  • Montrer que l’IA n’est pas neutre : elle repose sur des données personnelles, parfois sensibles, et peut créer des bulles de filtres.

  • Encourager la compréhension des sources, la vérification des informations et la distinction entre aide et substitution.

2. Encadrer l’usage scolaire de l’IA
  • Clarifier ce qui est autorisé ou non dans les devoirs, conformément au cadre d’usage défini par l’Éducation nationale.

  • Apprendre à utiliser l’IA comme un outil d’apprentissage : reformuler, comprendre, s’entraîner, et non pas produire à la place de l’élève.

  • Sensibiliser aux risques de dépendance à l’outil et à la perte de compétences (écriture, raisonnement, mémorisation).

3. Protéger la vie privée et les données personnelles
  • Expliquer que les IA collectent et analysent des données (textes, images, voix) et que certaines plateformes ne respectent pas toujours les standards de protection.

  • Apprendre à paramétrer la confidentialité, à éviter de partager des informations personnelles et à reconnaître les services non fiables.

  • Introduire les principes du règlement général sur la protection des données (RGPD) et les recommandations des autorités comme la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL).

4. Prévenir les risques psychosociaux
  • Parler des effets sur la santé mentale : comparaison sociale, pression de performance, isolement, surcharge cognitive.

  • Encourager un usage équilibré : temps d’écran maîtrisé, pauses, activités hors ligne, sommeil préservé.

  • Développer la capacité à demander de l’aide lorsqu’un usage devient envahissant.

5. Renforcer l’esprit critique et la créativité
  • Proposer des activités pour lesquelles l’IA est un support et non un substitut : brainstorming, exploration d’idées, simulation.

  • Travailler la capacité à questionner les réponses de l’IA, à repérer les incohérences et à croiser les sources.

  • Valoriser les compétences humaines : empathie, collaboration, créativité, jugement.

6. Accompagner les parents et les enseignants
  • Former les adultes à comprendre les outils utilisés par les jeunes.

  • Encourager le dialogue plutôt que la surveillance.

  • Donner des repères clairs : règles d’usage, horaires, types d’outils autorisés, objectifs pédagogiques.

Ce que l’école peut mettre en place

Le cadre d’usage de l’IA en éducation insiste sur la nécessité de former les élèves à comprendre la technologie, ses opportunités et ses limites, tout en respectant un cadre éthique et juridique. Cela peut passer par des ateliers d’éducation aux médias et à l’information, des séances de découverte des IA génératives, des projets interdisciplinaires, des moments de débat sur les enjeux éthiques.

Ce que les adolescents peuvent apprendre à faire

  • Parler de l’IA avec leurs proches pour mieux comprendre ses effets.

  • Utiliser l’IA pour apprendre et non pour tricher.

  • Protéger leurs données et leur identité numérique.

  • Développer une posture active : vérifier, comparer, analyser.

Références
1. Frédéric Bizard. Sans refondation, notre système de santé ne survivra pas un quinquennat de plus ! LinkedIn. 13 avril 2026. https://bit.ly/4dDGeFe
2. Association Projet Résilience programme inspiR. https://projetresilience.fr/
3. Santé publique France. Les compétences psychosociales : un référentiel opérationnel à destination des professionnels experts et formateurs CPS. Tome I. Mars 2025. https://bit.ly/4nW8B6v
4. Holzer L, Halfon O, Thoua V. La maturation cérébrale à l’adolescence. Arch Pediatr 2011;18(5):579-88. 
Pour en savoir plus
Seznec JC. Lettre d’un père à son ado. Éd. Solar. 2025. 224 p.
Seznec JC, Rohant S. Médecine en danger. Qui pour nous soigner demain ? Éd. First. 2016. 208 p. 
Klarin J, Hoff E, Larsson A, et al. Adolescents’ use and perceived usefulness of generative AI for schoolwork: Exploring their relationships with executive functioning and academic achievement. Front Artif Intell 2024;7:1415782.
Vieriu AM, Petrea G. The impact of artificial intelligence on students’ academic development. Educ Sci 2025;15(3):343.
Adewale MD, Azeta A, Abayomi-Alli A, et al. Impact of artificial intelligence adoption on students’ academic performance in open and distance learning: A systematic literature review. Heliyon 2024;10(22):e40025.
Franck A. Les jeunes et l’intelligence artificielle : entre fascination, vigilance et nouveaux usages. ­Lecture ­Jeunesse. 2025. https://bit.ly/4vtu8Gl
Ifop Opinion. Les jeunes Français face à l’IA générative : usages, perceptions et appétence pour les formations dédiées. 25 novembre 2025. https://bit.ly/4dS7gJf
Common sense media. The dawn of the AI era: Teens, parents, and the adoption of generative AI at home and school. 18 septembre 2024. https://bit.ly/4wSaAwx

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