Chacun sait que la population française vieillit, comme à peu près partout dans le monde. Ce qui est peut-être moins connu, c’est que, proportionnellement, la classe d’âge à partir de 80 ans est celle qui augmente le plus. Ainsi, la place des personnes âgées à très âgées est de plus en plus prépondérante, et le monde de la santé est particulièrement impacté par ce phénomène. La majorité des personnels de santé ne peut plus espérer échapper à la rencontre et la confrontation régulière avec des « vieux ».
Pour autant, quelle est la représentation sociétale de cette frange de la population et quels impacts cela peut-il avoir sur leur prise en soins ? L’âgisme recule-t-il au fur et à mesure que la population âgée croît ? Si l’on peut l’espérer, en réalité, rien n’est moins sûr ! Mais qu’est-ce que l’âgisme ? L’âgisme en santé désigne les stéréotypes, les préjugés et les discriminations fondés sur l’âge. Ceux-ci sont nombreux et peuvent entraîner des conséquences délétères pour les patients concernés.1
Le vieillissement n’est pas une pathologie
La représentation la plus répandue pour cette population est celle de fragilité, de dépendance et d’incapacité à comprendre toutes les implications des discussions médicales. La première erreur est de penser que cet état est dû à l’âge. Or, cela ne concerne que des de personnes avec, le plus souvent, des pathologies chroniques déjà évoluées (insuffisance cardiaque et/ou respiratoire, pathologies neurodégénératives, troubles cardiovasculaires…), fréquentes dans cette tranche d’âge, et qui sont liées (et non dues) à l’âge. L’âgisme, conscient et volontaire ou non, entraîne une mauvaise estimation des besoins des patients. On prend le risque d’attribuer à l’âge des symptômes ou signes relevant de pathologies avec des stéréotypes comme « Il a mal, ou il a des problèmes de mémoire, mais c’est normal à son âge… ». Il y a alors un risque de retarder des diagnostics ou la mise en place de traitements appropriés.
Le deuxième écueil est de considérer que tous ces patients ont une espérance de vie limitée et qu’ils ne pourront pas tirer bénéfice de traitements ou d’examens coûteux ou complexes. Pourtant, statistiquement en population générale, l’espérance de vie à 65 ans est de vingt-trois ans pour les femmes (F) et vingt ans pour les hommes (H), et encore de onze ans (F) et neuf ans (H) à 80 ans ou de cinq ans (F) et quatre ans (H) à 90 ans.
Enfin, le troisième piège est de considérer que toutes les personnes âgées sont dépendantes, physiquement, socialement et cognitivement. Or la proportion des individus âgés totalement autonomes augmente également, avec des indications de prise en charge nécessaire pour une pathologie aiguë quasi identiques à celles des plus jeunes.
Les conséquences de ces perceptions erronées remettent en cause la qualité d’un système de santé qui se veut performant : retard diagnostique, y compris pour des pathologies graves (cardiopathie ischémique, embolie pulmonaire, néoplasie, maladie de Parkinson…), limitations non réfléchies aux recours à des innovations thérapeutiques (stents coronaires, thrombectomie pour les accidents vasculaires cérébraux ischémiques, immunothérapies…). Il faut bien dire que les personnes âgées à très âgées sont sous-représentées dans les essais thérapeutiques, alors même que souvent la pathologie étudiée est plus fréquente dans cette population.
Répercussions sur les personnes âgées elles-mêmes
À l’inverse, ces comportements peuvent aboutir à des prescriptions excessives avec accumulation de traitements symptomatiques, sans évaluation étiologique approfondie, avec augmentation du risque d’effets indésirables. Les participations à des campagnes de prévention (dépistage de néoplasie, vaccinations…) sont insuffisantes, alors même que les populations les plus âgées sont souvent celles susceptibles d’en bénéficier le plus.
Les répercussions de l’âgisme sur les « vieux » eux-mêmes sont inquiétantes également. En effet, ils sont parfois les premiers à véhiculer des propos âgistes comme « Que voulez-vous, docteur, à mon âge… » ou encore « Je suis bien inutile maintenant, alors… ». Cet impact psychologique négatif (la fatalité) lié à une forme de pression sociétale est responsable de perte de confiance en soi, de sentiment d’exclusion sociale qui peuvent in fine aboutir à un authentique syndrome dépressif. Les standards sociétaux de beauté, efficience, rapidité se réfèrent à une population jeune et peuvent générer chez certains des comportements pour tenter de contourner « le naufrage de la vieillesse » selon la formule célèbre et néanmoins délétère ! C’est le cas de la course aux produits cosmétiques, à la chirurgie esthétique, voire à ce que certains ont qualifié de « tyrannie du bien vieillir ». Il est d’ailleurs probablement plus pertinent de parler de « vieillir en santé », expression qui permet d’insister sur la différence entre vieillissement et pathologie.
Lutter dans le milieu médical en premier lieu
Mais alors, face à la problématique de l’âgisme, sommes-nous démunis ? Non, les moyens existent pour lutter. Il faut en premier lieu favoriser la diffusion de messages clairs dans les politiques publiques en insistant sur la différence entre avancée en âge et manifestations de maladies chroniques aboutissant à des limitations ou pertes d’autonomie. S’il est important de porter de plus en plus ce message dans notre société, il est fondamental de le renforcer particulièrement auprès des acteurs de la santé. Il s’agit d’engager des actions fortes de formation en soulignant les risques de l’âgisme et en faisant la promotion du concept d’approches individualisées.
Oui, le vieillissement s’accompagne de modifications de performances, mais, d’une part, cela a un impact limité sur les activités de la vie courante et, d’autre part, certaines habitudes et comportements permettent de limiter ces modifications (activités physiques régulières, bon équilibre alimentaire, stimulation du fonctionnement cognitif…). Ce travail de longue haleine doit aussi s’adresser aux responsables politiques et d’instances officielles afin de favoriser (voire exiger) par exemple les inclusions de personnes âgées dans les essais thérapeutiques. C’est déjà le cas pour certaines thérapeutiques, avec une part importante de population pédiatrique, alors pourquoi pas pour les « vieux » ?
En France, des associations (Petits Frères des Pauvres, Fondation Médéric Alzheimer…) prennent position contre l’âgisme. Des rapports récents (Organisation mondiale de la santé, Haut Conseil de la famille, de l’enfance et de l’âge [HCFEA]) soulignent également l’importance de combattre ces discriminations. Alors, vivrons-nous bientôt dans une société où vieillissement ne sera pas synonyme de perte de performance, mais de « sagesse » comme cela a pu exister par le passé ?
2. Haut Conseil de la famille, de l’enfance et de l’âge. Propositions pour un plan de lutte contre l’âgisme. 1er octobre 2025. https://hcfea.gouv.fr/propositions-pour-un-plan-de-lutte-contre-lagisme