Àl’heure de l’arrivée des agonistes des récepteurs du GLP- 1 dans le traitement du diabète, Apollinaire Bouchardat (1806 - 1886) aurait sans nul doute été très surpris des progrès dans la prise en charge de cette maladie, d’autant plus en raison de son double parcours professionnel en tant que pharmacien et médecin (fig. 1).
Né le 24 juillet 1806 à L’Isle-sur-Serein (Yonne), Apollinaire Bouchardat est issu d’une grande famille de pharmaciens, le premier ayant été Alphonse Bouchardat, l’oncle d’Apollinaire, chez lequel ce dernier a vécu dès l’âge de huit ans. Quant au fils d’Apollinaire, également pharmacien, il a réalisé des travaux sur l’analyse du caoutchouc, prélude à la fabrication du caoutchouc artificiel, entre autres. Apollinaire Bouchardat reste deux ans au sein du laboratoire du pharmacien parisien Félix Cadet de Gassicourt (de 1825 à 1827) ; puis, reçu à l’internat de pharmacie, il devient préparateur et est le dernier collaborateur de Vauquelin au Muséum d’histoire naturelle. Pareillement attiré par la médecine et par la pharmacie, il suit en parallèle les deux voies. Interne en pharmacie en 1827, pharmacien des Hôpitaux (il reste vingt-trois ans pharmacien chef de l’Hôtel-Dieu) et docteur en médecine en 1832, professeur agrégé à la faculté de médecine en 1833, il devient enfin professeur d’hygiène en 1852. Il obtient très vite une large reconnaissance, puisqu’il devient membre de la Société de pharmacie de Paris en 1847 et de l’Académie de médecine en 1850, institutions qu’il a présidées respectivement en 1863 et en 1866.
Spécialités de prédilection : l’hygiène thérapeutique et la diabétologie
Bouchardat est un bourreau de travail et ses recherches abordent des domaines très divers, allant de la botanique à la physico-chimie ou à la chimie biologique, à l’hygiène, à l’alimentation et à la thérapeutique. Il s’intéresse particulièrement à ce qu’il appelle l’hygiène thérapeutique. Pour Bouchardat, « le but de l’hygiène est la conservation et le perfectionnement de la santé. Le fondement de l’hygiène doit être l’étude des causes des maladies. La connaissance des causes est la partie la plus difficile de la médecine et presque une nouveauté, mais elle seule peut rendre l’hygiène positive et la médecine sûre ». Il met en particulier l’accent sur l’importance de l’alimentation. Bouchardat expose l’ensemble de sa doctrine et de son enseignement de l’hygiène dans un ouvrage, le Traité d’hygiène publique et privée basée sur l’étiologie (publié en 1878, avec une réédition en 1883).
Il s’intéresse plus particulièrement au diabète, avec de nombreuses publications à ce sujet dont son ouvrage De la glycosurie ou Diabète sucré, son traitement hygiénique, avec notes et documents sur la nature et le traitement de la goutte, daté de 1875. Bouchardat insiste déjà sur l’importance de l’exercice physique : « C’est par l’exercice de tous les jours, de toute la vie, que le glycosurique peut non seulement se guérir, mais gagner des forces, posséder plus de vigueur, une santé plus résistante qu’avant sa maladie ; on comprend combien je tiens à avoir, le premier, cliniquement démontré la toute-puissance de l’exercice forcé dans la glycosurie. » Au-delà de l’exercice physique et d’une alimentation adaptée, Bouchardat examine les différents médicaments disponibles à son époque, qui, dit-il, « jouent un rôle très secondaire dans le traitement de la glycosurie ». Ils sont très nombreux, ces traitements médicamenteux étudiés par l’auteur : les alcalins dont les eaux minérales alcalines (Vichy, Vals, Carlsbad, etc.), les modificateurs du système nerveux (narcotiques, antispasmodiques, électricité…), l’oxygène, l’iode et la quinine sous différentes formes, les antiascorbiques, etc.
Le formulaire magistral de Bouchardat
Dans l’Éloge de Bouchardat fait par Louis Passy en 1888 à la Société nationale d’agriculture de France, celui-ci indique que Bouchardat était un esprit curieux qui notait tout ce qui se passait et avait une excellente mémoire. « Sa puissance de travail était incomparable. Il fallait voir avec quelle rapidité s’entassaient les petits feuillets carrés écrits pour son journal, ses annuaires, ses grandes publications. Son genou lui servait de pupitre », écrit Émile Genevoix dans L’Union pharmaceutique en 1886. Dès 1840, à la veille de publier la première édition du Formulaire magistral, Bouchardat a déjà publié trois ouvrages : un Cours de chimie élémentaire (1835, à 29 ans), un Manuel complet du Baccalauréat ès sciences physiques et mathématiques (1838) et ses Éléments de matière médicale et de pharmacie (1839). Ce dernier ouvrage est d’ailleurs très important car il est, comme le Formulaire, réédité de très nombreuses fois (chaque année de 1841 à 1886). C’est dans ce contexte que Bouchardat publie, en 1840, son Nouveau Formulaire magistral (fig. 2). Enrichi de l’histoire de plusieurs médicaments nouveaux tels que l’iodoforme, le chloroforme, les iodures d’iodhydrate, de strychnine, de morphine, les iodures et chlorures doubles de mercure et de morphine, les iodures doubles de fer et de quinine, de zinc et de strychnine, la phloridzine, la cynisine, etc.
Bouchardat considérait, en effet, que les pharmacopées régionales ou nationales ne pouvaient pas répondre à tous les besoins des praticiens et des malades et qu’une spécialisation était nécessaire. Par ailleurs, le ton de la publication du Formulaire en 1840 tient à l’auteur lui-même : Bouchardat a, très tôt, une culture générale extrêmement étendue. Ses formations multiples (chimiste, physicien, physiologiste, médecin, hygiéniste...) lui permettent d’aborder de très nombreux sujets. Il a donc la possibilité de répondre à une ambition : celle de mieux se faire connaître à travers un ouvrage majeur, après ses deux échecs successifs pour conquérir une chaire d’enseignement. En 1838, il n’a en effet pas obtenu la chaire de chimie organique et de pharmacie de la faculté de médecine, confiée à Jean-Baptiste Dumas ; en 1839, il n’obtient pas non plus la chaire de thérapeutique, qui est attribuée à Armand Trousseau. On peut s’interroger sur le rôle que la publication d’ouvrages aussi complets que ceux publiés par Bouchardat a joué dans son accession à une chaire d’enseignement. Il n’est pas certain que la publication du Formulaire l’ait aidé, quand on constate que Bouchardat a dû attendre 1852, soit douze ans après la première édition de l’ouvrage, pour être finalement nommé professeur d’hygiène.
Par ailleurs, Bouchardat exerce à la fois en milieu hospitalier et aux côtés des pharmaciens d’officine, comme il l’explique dans son introduction du Formulaire de 1840 : « Mes relations habituelles avec les meilleures pharmacies de Paris m’ont permis de réunir les formules qui ont cours dans la pratique civile ; ma position dans les hôpitaux de la capitale m’a donné des occasions journalières d’étudier depuis plus de douze ans le tableau mobile de la thérapeutique en vigueur dans ces établissements, de voir l’influence que les recherches qu’on y exécute journellement exercent sur la médecine pratique. » Parallèlement à son Formulaire, Bouchardat publie à partir de 1841 un Annuaire de thérapeutique, de matière médicale, de pharmacie et d’hygiène, également très riche en informations.
Riche contenu du Formulaire et ses diverses éditions
Tout au long des 46 éditions (entre 1840 et 1932) du Formulaire, la structure reste sensiblement la même : on y trouve d’abord une notice sur les Hôpitaux de Paris, les généralités sur l’art de formuler, suivi d’un précis sur les eaux minérales naturelles et artificielles, un mémorial thérapeutique, des notions sur l’emploi des contre-poisons et sur les secours à donner aux noyés et aux asphyxiés. Bouchardat évoque aussi l’histoire de la médecine et de la pharmacie et les doctrines médicales de son temps : le contro-stimulisme et l’homéopathie.
Le contro-stimulisme est une doctrine du XIXe siècle, analogue à celle de Brown (le brownisme) et est aussi connue sous le nom de rasorisme (du médecin italien Giovanni Rasori, 1766 - 1837). Elle admet que la santé est le résultat de forces opposées, également actives, le stimulus et le contro-stimulus, se contrebalançant parfaitement, et que la maladie résulte du défaut d’équilibre de ces forces, qui produisent la stimulation et la contro-stimulation. Pour Bouchardat, le contro-stimulisme est une théorie intéressante, une synthèse entre les idées de Brown et celles de Broussais. « C’est, dit-il, le fond de la théorie de Brown avec la pratique de Broussais. Dans l’une comme dans l’autre doctrine, on veut abattre l’irritation morbide, Broussais emploie les anti-phlogistiques, les médecins italiens les contro-stimulants ; c’est dans l’emploi de ces agents qu’on doit chercher les idées originales et vraiment pratiques de la doctrine du contro-stimulisme. » Le Formulaire distingue donc deux classes de médicaments : les stimulants et les contro-stimulants. Contrairement aux médicaments stimulants qui « ont pour effet d’augmenter l’énergie des fonctions vitales, de déterminer une espèce de fièvre passagère », les médicaments contro-stimulants ont pour action « de diminuer les stimulus morbides et le mouvement fébrile ». C’est une classe de produits très hétérogène, qui peuvent être indirects (abstinence, saignée, action du froid) ou directs (préparations antimoniales, mercurielles, ferrugineuses, sels purgatifs alcalins, l’ipécacuanha, la scille, le colchique, la gomme-gutte, le séné, la strychnine, la belladone, la digitale, etc).
Quant à l’homéopathie, Bouchardat est très critique face à cette pratique « qui s’est avilie par les jongleries des charlatans... et par sa posologie en millionième de grains. Les homéopathes sont des médecins expectants qui laissent tout faire à la nature, et qui n’emploient des remèdes que pour tromper le public ». L’auteur s’applique à montrer la différence entre l’homéopathie et la médecine dite substitutive dont il fait la promotion.
Si l’on compare le contenu du Formulaire de Bouchardat à son Annuaire thérapeutique publié simultanément, on constate qu’il y a, bien sûr, beaucoup de points communs entre les deux, mais l’objectif des deux ouvrages est clairement distinct. Dans son Formulaire, Bouchardat s’efforce de décrire les différentes déclinaisons des substances actives : formes galéniques et formules, principalement. Dans l’Annuaire thérapeutique, l’auteur s’intéresse essentiellement à l’usage médical des substances actives. Cependant, certaines substances décrites dans le Formulaire ne le sont pas dans l’Annuaire thérapeutique de la même année. C’est ainsi que l’édition 1878 du Formulaire donne une description du hachish, ou chanvre indien, qu’on ne retrouve pas dans l’Annuaire.« Il est employé dans le but de se procurer un genre d’ivresse particulière... Le hachish, employé habituellement, abrutit l’espèce humaine. » Si l’Annuaire est donc d’abord destiné au médecin comme référence pour le choix du traitement, le Formulaire est un ouvrage qui assure le lien entre le prescripteur et le pharmacien qui va délivrer l’ordonnance dans son officine. Par ailleurs, le propos du Formulaire est également beaucoup plus vaste et tend à augmenter les connaissances générales des professionnels de santé dans des domaines connexes au médicament : l’organisation des hôpitaux, les eaux minérales, l’hygiène, etc.
Le « Formulaire » et les idées de son temps
À la lecture du Formulaire et des autres ouvrages de Bouchardat, on constate qu’il était sans aucun doute un écrivain infatigable, un lecteur assidu de tout ce qui pouvait toucher à la santé. Son œuvre est donc une mine d’informations pour qui s’intéresse à l’évolution de la médecine et de la pharmacie au XIXe siècle. Il n’est certes pas le seul à avoir eu l’ambition de rassembler en un seul ouvrage toutes les connaissances du moment. Ce fut aussi le cas du pharmacien François Dorvault (1815 - 1879), son contemporain, fondateur de la Pharmacie centrale de France en 1852 et auteur de L’Officine ou Répertoire général de la pharmacie pratique, paru de 1844 à 1995.
2. Bouchardat A. De la glycosurie ou Diabète sucré, son traitement hygiénique, avec notes et documents sur la nature et le traitement de la goutte. Ed. par Baillière, Paris, 1875.
3. Bouvet M. Une grande famille pharmaceutique, les Bouchardat. Revue d’histoire de la pharmacie 1945;33-34(115):45-51.
4. Flahaut J. Apollinaire Bouchardat honoré à L’Isle-sur-Serein. Revue d’histoire de la pharmacie 1994;82(302):308-9.
5. Delaveau P, Boucheron F. Apollinaire Bouchardat, l’hygiène et le monde rural. Revue d’histoire de la pharmacie 2007;94(353):69-78.
6. Bonnemain B. Apollinaire Bouchardat (1806-1886) et son Formulaire magistral. Revue d’histoire de la pharmacie 2007;94(353):79-97.
7. Chast F. Apollinaire Bouchardat, pharmacien, nutritionniste. Ann Pharm Fr 2000;58:435-42.