Comment l’art-thérapie a-t-elle émergé dans votre parcours et a-t-elle transformé votre vision du soin ?
Mon parcours a commencé par une décennie d’expérimentations artistiques : théâtre, peinture, écriture. Ces pratiques, au-delà de leur dimension esthétique, m’ont permis de mesurer personnellement leurs bénéfices face à des difficultés de vie. Mais j’ai réellement découvert leur potentiel thérapeutique en 2003, par l’intermédiaire du diplôme universitaire d’art-thérapie proposé par l’université Paris-Descartes (aujourd’hui Université Paris Cité). Cette formation m’a offert la possibilité de mettre mes outils artistiques au service du soin tout en m’engageant dans un travail personnel approfondi (psychanalyse, notamment).
La spécificité de mon approche consiste à envisager le processus de création comme un outil de transformation psychique. Je m’appuie sur un cadre théorique psychodynamique, notamment les travaux de Donald Winnicott, pédiatre et psychanalyste britannique, théoricien du jeu, pour qui la créativité est un indicateur de santé mentale. Contrairement à une médiation artistique purement socialisante ou occupationnelle, l’art-thérapie que je pratique se conçoit comme une psychothérapie à médiation. Il s’agit d’une thérapie non verbale et non interprétative. Les échanges entre le patient et le thérapeute se font autour de la création de l’objet (texte, peinture, jeu théâtral), ce qui instaure une relation triangulaire. L’objectif n’est pas de produire un objet fini ou esthétique mais de permettre au patient de symboliser ses affects, de mettre à distance ses souffrances et de retrouver une autonomie psychique.
En addictologie, comment l’art-thérapie agit-elle sur des patients souvent en rupture avec eux-mêmes et leur environnement ?
L’addiction est souvent le symptôme d’autres souffrances : traumatismes, troubles psychiques, carences affectives. Mon travail ne vise pas directement l’arrêt de la consommation mais la restauration des capacités personnelles en dehors du produit : sortir des schémas répétitifs, réguler les émotions, tisser des liens de confiance, recréer un espace de plaisir et de créativité là où le produit était au centre, et retrouver une estime de soi, souvent érodée par les pertes (famille, travail, etc.).
L’art-thérapie permet de contourner les résistances à la parole. Certains patients, réfractaires aux soins traditionnels, acceptent plus facilement d’entrer dans le soin par l’approche artistique. Le cadre thérapeutique, sécurisé et contenant, leur permet de réinvestir progressivement la dimension du soin. Après avoir expérimenté l’art-thérapie, certains ont la capacité d’engager une psychothérapie verbale. L’art-thérapie en centre de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie (CSAPA) est une porte d’entrée vers une prise en charge globale, où le patient se réapproprie son histoire sans être directement confronté à sa souffrance.
Quels principaux outils utilisez-vous, et pourquoi ces choix ?
J’utilise trois médiums : le jeu théâtral (dramathérapie), l’écriture et les arts plastiques. Ces choix découlent de mon parcours artistique et de ma formation.
La dramathérapie place le corps, les émotions et la relation au centre. Elle est utile aux patients ayant besoin de travailler la communication avec l’autre et de réguler leurs émotions. Le cadre, très structuré, avec des règles protectrices (comme l’interdiction du toucher), contient les pulsions et sécurise le groupe.
L’art-thérapie par l’écriture offre un haut degré de contenance et contribue à la reconstitution d’un espace psychique. Elle est une indication préférentielle pour les patients ayant vécu des traumatismes ou atteints d’un trouble borderline. Les consignes ludiques et les contraintes formelles agissent en levier pour activer les processus de liaison psychique, organiser la pensée et formuler l’indicible.
Les arts plastiques ne font pas l’objet de consignes mais favorisent l’accès aux représentations par des mises en forme symboliques à partir de l’exploration des techniques. Les personnes souffrant de dépression sont particulièrement à même d’en tirer des bénéfices.
Chaque médiation a son propre langage que le thérapeute doit pouvoir maîtriser pour proposer des consignes adaptées. Par exemple, en écriture, je n’interprète jamais le texte, mais j’utilise le « parler technique » (« Votre phrase n’a pas de ponctuation, qu’en pensez-vous ? »). J’identifie alors s’il s’agit d’un choix ou d’une difficulté à structurer qui pourra être alors travaillée.
Comment se déroule une séance type, et quel est le rôle du thérapeute ?
Une séance se déroule dans un cadre permanent (jours et horaires fixes, espace adapté). Elle commence par un temps d’accueil, pour marquer la transition entre l’extérieur et l’atelier. Ensuite, un échauffement (rituels ludiques, jeux d’improvisation ou consignes d’écriture courtes) vise à instaurer un climat de jeu, préalable indispensable à l’entrée dans la création. Le cœur de la séance repose sur des consignes qui déclenchent le processus créatif, suivies d’un temps de clôture centré sur le vécu de la séance.
Mon rôle est multiple :
d’abord, poser un cadre contenant à l’intérieur du dispositif (règles de confidentialité, non-jugement, bienveillance), ce qui contribue à la mise en confiance ;
ensuite, au moyen de consignes ou de l’exploration de techniques, créer les conditions d’accès au jeu et à son déploiement ;
puis accueillir les émotions de toutes natures ; une crise de larmes, l’expression d’une frustration ou un conflit dans le groupe s’envisage comme un matériel thérapeutique. Je reformule, questionne et aide à clarifier, sans jamais interpréter ;
enfin, soutenir le travail d’élaboration et accompagner les blocages ; un blocage n’est pas un échec mais une opportunité d’apprendre sur soi. Je rappelle qu’il n’y a aucune exigence de résultat, et j’utilise des consignes facilitatrices ou le droit de retrait pour désamorcer l’angoisse. L’enjeu est de replacer l’émotion dans la création : par exemple, une agressivité peut être mise à distance par une lettre de réclamation d’un personnage fictif, ce qui la rend « travaillable ». Je dois aussi savoir me remettre en question, interroger ma propre vie psychique et réajuster mes consignes, si nécessaire.
Quels sont les signes que l’art-thérapie fonctionne pour un patient ?
Les indicateurs de changement sont souvent concrets et observables. Un patient qui, au départ, ne peut exprimer sa souffrance que frontalement, commence à jouer (métaphores, personnages, etc.). Cela montre une capacité croissante à symboliser et à se distancier : c’est la remise en mouvement. Tout comme le dépassement des blocages indique la transformation des freins en leviers.
L’affirmation de soi : faire des choix dans le processus créatif (choisir un médium, une action, une mise en forme) signifie que le patient retrouve une position de sujet.
La phase d’intégration : lorsqu’un patient me rapporte avoir pu s’affirmer au travail ou à la maison, c’est le signe que les ressources développées en séance sont transférables dans sa vie quotidienne. L’impact en dehors de l’atelier est le gage d’une transformation réelle et profonde.
Quels sont les défis les plus courants en art-thérapie, comment les surmonter ?
Les défis sont nombreux, mais des stratégies existent pour les surmonter :
les blocages créatifs ; certains patients arrivent avec une souffrance si intense qu’ils ne parviennent pas à entrer dans le jeu. Dans ce cas, j’accueille le blocage comme un signal et cherche avant tout à en comprendre le sens. Plutôt que de forcer à produire, je propose des consignes plus ludiques ou plus contenantes, adaptées à son état émotionnel du moment ;
les débordements émotionnels ; lire un texte à voix haute peut déclencher des larmes, une consigne peut faire naître de l’agressivité ou des conflits entre participants. Mon rôle est de contenir ces émotions par ma présence stable et rassurante, tout en recentrant le travail sur la médiation artistique. Par exemple, face à un patient en pleurs, je peux lui proposer de prendre un temps pour se calmer, puis de réintégrer cette émotion dans la création : « Et si cette émotion était un haïku ? » À travers le poème, l’émotion brute trouve une autre forme pour se dire ;
les résistances des patients ; certains viennent en art-thérapie sur les conseils de leur médecin ou de leur famille, sans réelle motivation personnelle. Je cherche alors à renforcer leur motivation intrinsèque, à les faire se demander : « Pourquoi suis-je là ? En quoi la dramathérapie pourrait m’aider ? » L’enjeu est de les aider à passer d’une posture passive à une implication active dans leurs soins ;
les mécontentements ou les agressions ; les patients en souffrance peuvent exprimer leur frustration ou leur colère envers le thérapeute ou les autres participants, cela fait partie du travail et implique de prendre du recul face aux réactions, de réfléchir à la manière dont celles-ci peuvent être réintégrées dans le processus thérapeutique. En cas de passage à l’acte grave, une fin de prise en charge ou une réorientation peut être envisagée. Mon rôle est de protéger l’espace thérapeutique, ce qui nécessite parfois de poser clairement les limites.
Comment l’art-thérapie peut-elle s’intégrer dans un parcours de soins ?
Dans un contexte institutionnel, comme un CSAPA ou un hôpital de jour en psychiatrie, l’art-thérapie ne se conçoit pas comme une approche isolée mais bien comme un maillon d’un parcours de soins global. Elle s’intègre naturellement dans une prise en charge pluridisciplinaire. Par exemple, un patient suivi pour une addiction peut bénéficier simultanément d’un accompagnement psychiatrique pour la gestion médicamenteuse, d’un suivi psychologique pour travailler sur ses traumatismes, d’une art-thérapie pour restaurer sa créativité et son estime de soi.
La collaboration entre professionnels est essentielle ; en institution, les art-thérapeutes travaillent étroitement avec les psychiatres et les psychologues. Cette coordination permet d’ajuster les objectifs thérapeutiques en fonction de l’évolution du patient. Ainsi, si un patient en art-thérapie commence à aborder des souvenirs traumatiques, il peut être utile d’en informer les professionnels qui le suivent afin qu’ils puissent en tenir compte dans leur propre accompagnement.
En libéral, la situation est différente, car l’art-thérapeute est souvent plus isolé. Cependant, il est possible de créer des ponts avec les autres professionnels de santé, avec l’accord du patient. Échanger avec son médecin traitant, son psychiatre ou son psychologue permet d’assurer une continuité dans le parcours de soins.
La complémentarité des approches est un autre aspect clé. En effet, l’art-thérapie ne cherche pas à se substituer aux autres formes de thérapie mais peut les enrichir. Par exemple, un patient pour qui la parole est inopérante en psychothérapie verbale trouve dans l’art-thérapie un outil pour exprimer ses affects de façon non verbale. À l’inverse, les prises de conscience réalisées en art-thérapie peuvent être approfondies en psychothérapie verbale. En outre, certains patients, initialement réticents à l’idée de consulter un psychologue ou un psychiatre, peuvent être plus ouverts à l’art-thérapie, perçue comme moins intimidante. Une fois qu’ils ont pris confiance dans ce cadre, ils peuvent être progressivement orientés vers d’autres formes de prise en charge. Dans certains cas, l’art-thérapie peut aussi rester la seule modalité de soins.
Quels conseils donneriez-vous à un médecin généraliste pour orienter un patient vers l’art-thérapie ?
En premier lieu, il convient d’évaluer la capacité du patient à verbaliser ses troubles. Si la parole est difficile (inhibition, débordement émotionnel), l’art-thérapie peut être une alternative ou un complément. Ensuite, il est évidemment nécessaire d’identifier la problématique : pour une addiction, il est indiqué d’orienter vers un CSAPA proposant cette prise en charge. Pour d’autres troubles, il est utile de se renseigner sur les structures locales, telles que les centres médicopsychologiques (adultes ou enfants), hôpitaux de jour ou vers des art-thérapeutes exerçant en libéral.
Par ailleurs, il est essentiel de vérifier la formation du professionnel. L’art-thérapie n’étant pas réglementée en France, il convient de privilégier ceux formés dans des centres reconnus comme le Centre d’études de l’expression de Sainte-Anne, l’Institut national d’expression, de création, d’art et transformation ou le master Création artistique-art-thérapies proposé par l’Université Paris Cité.
Enfin, il est possible d’aborder le sujet avec le patient, en partant de ses centres d’intérêt : « Aimez-vous dessiner, écrire, jouer ? », ce qui peut ouvrir une porte sans effrayer. L’art-thérapie est une thérapie du détour : elle permet d’aborder les souffrances indirectement, ce qui peut rassurer les patients réticents aux soins traditionnels.
Réseaux et annuaires fiables d’art-thérapeutes
Des sites internet fiables permettent de trouver des art-thérapeutes qualifiés :
la Société française de psychopathologie de l’expression et d’art-thérapie (SFPE-AT) : https ://www.sfpe-at.com
le Syndicat français des art-thérapeutes (SFAT) : https ://syndicat-arts-therapeutes.com
l’Association nationale de dramathérapie (AND) : https ://dramatherapiefrance.wixsite.com/associationnationale