Alors que les restrictions s’assouplissent et que les masques tombent, les virus qui avaient quasiment disparu peuvent trouver là une occasion de réémerger, d’autant plus que les enfants ont une « dette immunitaire » liée à la réduction des infections lors de la pandémie. Le point avec le Dr Sydney Sebban, pédiatre et coordinateur du Réseau bronchiolite Île-de-France.

 

Depuis plus d’un an, l’application des mesures barrières pour contrôler la pandémie de Covid-19 a entraîné une baisse de la transmission d’autres agents pathogènes, virus et bactéries. Les études réalisées dans les services d’urgences hospitalières mais aussi dans les consultations pédiatriques en ville ont montré que l’année 2020 a été marquée par une réduction importante du nombre de cas de bronchiolites, otites, gastro-entérites, varicelles. Tous ces agents infectieux, transmissibles par voie aérienne (et souvent manuportée), ont peu circulé alors que le nombre d’infections urinaires ou d’infections à streptocoque B n’a pas été impacté par les mesures barrières mises en place. En raison de la baisse des infections ORL et pulmonaires hors Covid, les délivrances d’anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS), de corticothérapie orale et d’antibiotiques ont continué de s’effondrer, même dans les premiers mois de l’année 2021 (-30 à -40 % pour l’antibiothérapie selon l’enquête d’Épi-Phare réalisée à partir des données du Système national des données de santé).

Toutefois, chez les enfants, particulièrement exposés aux infections virales pendant les premières années de vie, l’« entraînement » de l’immunité innée par des stimulations antigéniques répétées a un rôle dans le développement et l’efficacité du système immunitaire. Cette « dette immunitaire » pourrait ainsi être à l’origine d’une plus grande sensibilité aux infections. De plus, pour les maladies quasi-obligatoires comme la varicelle, les enfants qui n’ont pas contracté la maladie cette année seront infectés plus tard avec un risque épidémique élevé si la part des sujets naïfs est importante et des complications potentiellement plus fréquentes si l’infection survient à un âge plus avancé.

Devra-t-on payer la dette immunitaire des confinements et des mesures barrières par des reprises épidémiques des viroses dans les prochains mois ?

Bronchiolite : l’exemple de l’Australie

La bronchiolite aiguë touche jusqu’à 30 % des nourrissons de moins de 2 ans chaque année lors des épidémies hivernales. Le virus respiratoire syncytial (VRS) est le plus souvent en cause (65 % des formes hospitalisées), mais le rhinovirus est retrouvé dans 25 % des cas. La transmission se fait par contact direct avec les sécrétions contaminées, ou indirect (jouets, mains, stéthoscope…). En 2020, grâce à des mesures de contrôle du Covid-19 très strictes, l’Australie a connu un hiver austral quasiment sans cas de bronchiolite. Mais, à la fin de l’année (lorsque l’été débutait et que les mesures barrières étaient assouplies), le nombre de cas a explosé pour atteindre un pic au début de 2021, en plein cœur de l’été, comme illustré ci-dessous.

Figure

Aux États-Unis, l’incidence de la bronchiolite était faible pendant l’hiver 2020-2021. La campagne de vaccination massive contre le Covid-19 étant lancée avec quelques semaines d’avance par rapport à l’Europe, début mars 2021, certains états (en particulier ceux du sud) ont levé l’obligation des mesures barrières. « Compte tenu d’un récent et étonnant accroissement d’activité du VRS dans le sud des États Unis, les Centers for Disease control and Prevention ont incité à une augmentation des tests pour le VRS chez les sujets ayant une maladie respiratoire aiguë et négatifs pour le SARS-CoV-2 » nous explique le Dr Sydney Sebban. La situation semble toutefois sous contrôle pour le moment.

Et en France ?

En France, l’épidémie saisonnière de bronchiolite débute généralement à la mi-octobre, atteint un pic en décembre et se termine à la fin de l’hiver. Chaque année, elle a un fort impact sur notre système de soins, avec un taux d’hospitalisation de 3 % chez les moins de 1 an. Pendant une épidémie classique, on compte généralement, chaque semaine, 5 000-6 000 passages aux urgences et ’environ 2 000 hospitalisations. Pendant la saison hivernale 2020-2021, l’incidence a été réduite de moitié, et il y a eu, au pic, 2 200 passages et 1 000 hospitalisations hebdomadaires (voir figure ci-dessous). De plus, « le VRS a sévi en février et mars, ce qui est très inhabituel en France… », avec donc un retard d’environ 12 semaines sur les dates de pic habituelles.

L’allègement de l’obligation de ces gestes barrières, depuis début mai 2021, aura-t-il un impact sur l’incidence de la bronchiolite dans les mois à venir ? Assisterons-nous à une vague estivale d’infections à VRS ?

« Les écoles étant fermées, je ne pense pas qu’il y aura un rebond cet été, mais nous nous attendons peut-être à une arrivée plus précoce de l’épidémie cet automne. Tout dépendra également de l’évolution de la pandémie et de la mise en place ou non d’éventuelles restrictions sanitaires d’ici là » précise le Dr Sydney Sebban. « Impossible en tout cas de baisser la garde ! Quant au réseau Bronchiolite Île-de-France, il sera à nouveau réactivé à l’automne prochain, voire plus tôt, si la situation l’exige… ».

Figure

Méningites à entérovirus (EV) : à surveiller

La France connaît tous les ans en été et en automne une augmentation des diagnostics d’infections à entérovirus principalement liée à la recrudescence des méningites. Cette augmentation peut survenir dès le mois de mai, avec un pic estival habituellement observé en semaine S26 ou S27, souvent suivi d’un second de moindre ampleur au cours de l’automne. En 2020 et au cours des 5 premiers mois de 2021, le nombre hebdomadaire de cas est resté très inférieur à celui observé sur la même période en 2018 et 2019. La surveillance (OSCOUR) n’a pas observé d’augmentation importante du nombre de passages aux urgences pour méningites virales, avec toutefois une tendance possible à la hausse lors de la première semaine de juin (S22). Elle montre, en 2020, une courbe épidémique en plateau, stable, sans pic estival. Les entérovirus circulent actuellement à bas-bruit (figure ci-dessous), mais la levée du confinement et le relâchement de l’application des mesures barrières pourrait entraîner une reprise de leur activité. La vigilance s’impose donc ! En pratique, toute fièvre associée à une symptomatologie neurologique doit faire évoquer une infection à entérovirus et nécessite une consultation médicale. Les méningites évoluent en règle générale vers la guérison, et tout traitement antibiotique est inutile. En cas de symptomatologie sévère, en particulier neurologique, la recherche du génome des EV dans le liquide cérébrospinal doit être complétée par des prélèvements périphériques (nasopharyngés, selles) pour confirmer le diagnostic, et permettre le génotypage du virus en cause. Toute atteinte neurologique sévère associée doit être signalée au Centre national de référence des entérovirus et paréchovirus.

Figure

Cinzia Nobile, La Revue du Praticien

Pour en savoir plus :

Cohen R, Ashman M, Taha MK, et al. Pediatric Infectious Disease Group (GPIP) position paper on the immune debt of the COVID-19 pandemic in childhood, how can we fill the immunity gap?Infectious Diseases Now 2021.

Covid-19 : usage des médicaments de ville en France.Épi-Phare 25 avril 2021.

Brémont F. Bronchiolites aiguës virales.Rev Prat Med Gen 2018;32(1007);633-4.

Foley DA, Yeoh DK, Minney-Smith CA, et al. The Interseasonal Resurgence of Respiratory Syncytial Virus in Australian Children Following the Reduction of Coronavirus Disease 2019-Related Public Heath Measures.Clin Infect Dis 17 février 2021.

Increased Interseasonal Respiratory Syncytial Virus (RSV) Activity in Parts of the Southern United States.CDC 10 juin 2021.

Brusselen DV, De Troeyer K, Haar ET, et al. Bronchiolitis in COVID-19 times : a nearly absent disease ?Eur J Pediatr 2021;180(6):1969-73.

De Winter JP, De Winter D, Bollati V, et al. A safe flight for children through COVID-19 disaster: keeping our mind open!Eur J Pediatr 2020;179(8):1175-7.

Point sur les infections à entérovirus au 8 juin 2021.Santé publique France 5 juillet 2021.

Bulletin épidémiologique bronchiolite, semaine 23. Saison 2020-21. Santé publique France 16 juin 2021.

Figures et tableaux