Pour maîtriser la pandémie, l’enjeu est de générer une immunité collective contre le SARS-CoV-2, soit par l’infection, soit via la vaccination. Si nous sommes sur la bonne voie pour l’atteindre, combien de temps cette immunité durera-t-elle ? La réponse à cette question est cruciale pour envisager la suite (ou non) de la campagne de vaccination. Deux passionnants travaux publiés dans Nature ouvrent de nouvelles perspectives !

 

Si nous ne connaissons pas encore complétement tous les aspects de la réponse immunitaire au SARS-CoV-2 (en d’autres termes, des indicateurs de la protection immunologique), il existe probablement un consensus sur le fait que les principaux piliers d’une réponse antivirale sont : d’une part, les cellules T cytotoxiques, capables d’éliminer sélectivement les cellules infectées ; d’autre part, les anticorps neutralisants (qui empêchent le virus d’infecter les cellules), sécrétés par les «plasmocytes ». Un troisième pilier serait la génération de cellules T auxiliaires, spécifiques du virus, nécessaires pour induire une mémoire immunologique, et notamment la formation de plasmocytes ayant une durée de vie longue, capables de sécréter des anticorps antiviraux même lorsque le virus a disparu.

Petit rappel d’immunologie : la mémoire immunologique n’est pas une version durable de la réaction immunitaire immédiate à un virus particulier ; c’est plutôt un aspect distinct de la réponse immunitaire. Dans la phase de mémoire, les cellules B et T spécifiques d’un virus sont maintenues dans un état de latence, mais sont prêtes à entrer en action si elles le rencontrent à nouveau (ou le vaccin correspondant). Ces cellules mémoire B et T proviennent de cellules activées lors de la réaction immunitaire initiale, qui acquièrent des modifications dans leur ADN leur permettant de réagir rapidement en cas d’infection ultérieure.

Les lymphocytes B, après activation par leur rencontre avec l’antigène, se différencient en plasmocytes qui sécrètent des anticorps en grande quantité ou en lymphocytes B mémoire. Il y a environ 25 ans, on a découvert que les plasmocytes peuvent devenir eux-mêmes des cellules mémoire ; localisées dans la moelle osseuse, elles peuvent sécréter des anticorps pendant des décennies, voire toute une vie.

Ainsi, la présence dans la moelle osseuse de plasmocytes mémoire sécrétant des anticorps est probablement le meilleur marqueur d’une immunité de longue durée.

Jusqu’à présent, pour le SARS-CoV-2, la plupart des études ont analysé la phase aiguë de la réponse immunitaire, qui s’étend sur quelques mois après l’infection, et ont surveillé les lymphocytes T, B et les anticorps sécrétés, mais elles ne se sont pas intéressées à la production de plasmocytes mémoire. Ces cellules sont très difficiles à mettre en évidence, car elles sont extrêmement rares.

Les chercheurs de l’équipe de Turner ont réussi à identifier dans la moelle osseuse les plasmocytes mémoire produisant des anticorps contre la protéine Spike du SARS-CoV-2 chez 15 des 19 individus étudiés, environ 7 mois après l’infection. Lorsque les auteurs ont obtenu des échantillons 4 mois plus tard (11 mois après l’infection initiale), le nombre de ces plasmocytes était resté stable chez tous les individus analysés sauf un (ces cellules ne sont pas capables de proliférer). Leur nombre était comparable à celui retrouvé chez les individus après vaccination contre le tétanos ou la diphtérie, vaccinations qui confèrent une immunité à long terme contre ces maladies.

Lorsque les chercheurs ont analysé les concentrations d’anticorps contre le SARS-CoV-2 dans le sang des individus jusqu’à un an après l’infection, ils ont observé un schéma biphasique. Au moment de l’infection initiale aiguë, les concentrations d’anticorps étaient élevées, mais elles ont ensuite diminué (comme attendu, car la plupart des plasmocytes ont une durée de vie courte). Après quelques mois, les concentrations d’anticorps se sont stabilisées et sont restées plus ou moins constantes à environ 10 à 20 % de la concentration maximale. Ceci est cohérent avec l’hypothèse selon laquelle 10 à 20 % des plasmocytes dans une réaction immunitaire aiguë deviennent des plasmocytes mémoire qui ont une durée de vie longue.

Dans une autre étude par Wang et coll., les auteurs ont suivi le taux d’anticorps sanguin et les cellules B mémoire spécifiques du SARS-CoV-2 environ un an après l’infection.

Ils montrent qu’entre 6 et 12 mois après l’infection, la concentration des anticorps neutralisants reste stable. De plus, les cellules B mémoire spécifiques sont capables de reconnaître un large éventail de souches variantes. Enfin, chez les personnes infectées il y a un an, la vaccination (1 seule dose) entraîne une augmentation de plasmocytes, et un taux d’anticorps contre le SARS-CoV-2 multiplié par 50. Certains de ces plasmocytes deviendront probablement des plasmocytes mémoire, bien que cela reste à démontrer formellement, tout comme l’induction d’une mémoire stable à long terme à la suite de la vaccination.

Ces données sont très positives car elles suggèrent que l’infection par le SARS-CoV-2 induit une immunité à long terme chez la plupart des individus.

Elles ont également un impact sur la façon d’évaluer l’efficacité du vaccin : il ne faut pas s’attendre à ce que les concentrations élevées d’anticorps (caractéristiques des réactions immunitaires aiguës) soient maintenues dans la phase de mémoire. Avant de se lancer dans des campagnes de vaccination de rappel, il faudra étudier les réponses mémoires après vaccination. Nous attendons donc ces données avec impatience !

Cinzia Nobile, La Revue du Praticien

Pour en savoir plus :

Turner JS, Kim W, Kalaidina E, et al. SARS-CoV-2 infection induces long-lived bone marrow plasma cells in humans.Nature 24 mai 2021.

Wang Z, Muecksch F, Nussenzweig MC, et al. Naturally enhanced neutralizing breadth against SARS-CoV-2 one year after infection.Nature 14 juin 2021.

Radbruch A et Chang HD. A long term perspective on immunity to COVID.Nature 14 juin 2021.

Figures et tableaux