Comment est né Dermagic et comment cette initiative a-t-elle évolué pour répondre aux attentes des médecins généralistes ?
Tout a commencé avec un simple tableau Excel que nous partagions, Anne-Laure Messagier – cofondatrice de Dermagic – et moi-même, pour centraliser nos notes lorsque nous étions jeunes assistantes en service de dermatologie. L’idée de le transformer en une plateforme accessible à tous est venue d’un constat simple : les généralistes manquent d’outils adaptés pour gérer les pathologies cutanées. Nous avons ainsi développé Dermagic1 pour qu’il devienne un compagnon de consultation, même pour ceux qui n’ont pas de formation poussée en dermatologie. En effet, la dermatologie étant un domaine en tension, les médecins généralistes se retrouvent souvent en première ligne pour prendre en charge des pathologies qui, autrefois, l’auraient été par des dermatologues.
Aujourd’hui, la plateforme propose des fiches-maladie pratiques, avec des ordonnances préremplies, des bilans biologiques et radiologiques types, ainsi que des fiches-patient vulgarisées accessibles en scannant un QR code.
Un module sur les plaies guide également les médecins généralistes, étape par étape, dans le choix des dispositifs de pansements complexes et génère automatiquement les ordonnances adaptées.
Nous avons, par ailleurs, identifié un autre besoin, souvent négligé : l’aide au codage des actes, un casse-tête pour de nombreux praticiens, notamment en dermatologie où les tarifs varient selon la localisation des gestes (biopsie sur le nez, les lèvres ou le corps, par exemple). C’est pourquoi nous avons aussi développé un module dédié au codage, sous forme d’algorithme intuitif ; le médecin sélectionne le type de l’acte, précise s’il s’agit d’une localisation particulière, et le système propose le code CCAM exact, prêt à être intégré dans son logiciel médical. Il fait ainsi gagner un temps précieux et évite les erreurs de facturation.
Votre outil a-t-il fait l’objet d’une évaluation scientifique ?
Dermagic a été évalué dans le cadre d’une étude rigoureuse menée en Martinique en 2024 et publiée dans une revue scientifique.2 Cette évaluation, réalisée sur un mode déclaratif sous forme de réponses à un questionnaire, s’est concentrée sur trois aspects fondamentaux : la fiabilité des informations proposées, l’utilité concrète pour les praticiens, et l’efficacité du système dans un contexte où les ressources dermatologiques sont limitées, avec le défi supplémentaire qu’est la diversité des phototypes cutanés.
Les retours des 64 médecins participants – parmi lesquels près de la moitié étaient des généralistes – ont révélé une adoption massive et enthousiaste de la plateforme. Les praticiens ont notamment souligné le fait que Dermagic leur permettait de gagner en confiance dans la prise en charge des pathologies cutanées, tout en simplifiant leur pratique quotidienne. Le système a été jugé facilement accessible par près de 99 % des utilisateurs ; tous, sans exception, ont estimé qu’il facilitait grandement la prescription, un point crucial dans un territoire où les délais pour consulter un dermatologue peuvent être particulièrement longs.
Un autre résultat marquant a été la réduction significative du recours aux consultations spécialisées, avec 84 % des médecins estimant que Dermagic leur permettait de gérer davantage de cas en autonomie. Cela témoigne de l’impact concret de l’outil sur l’organisation des soins, en désengorgeant les cabinets de dermatologie tout en maintenant une qualité de prise en charge élevée.
Les médecins ont également apprécié la pertinence des contenus adaptés aux spécificités locales, notamment grâce à une iconographie diversifiée reflétant la réalité des peaux métissées et foncées, souvent sous-représentées dans les ressources médicales classiques.
Cette étude a ainsi confirmé que Dermagic n’est pas seulement un outil pratique mais aussi un levier pour améliorer les compétences et la sérénité des praticiens, avec 90 % des utilisateurs déclarant une meilleure maîtrise des pathologies dermatologiques après quelques mois d’utilisation.
Bien sûr, comme toute étude, celle-ci avait ses limites : l’échantillon de petite taille des participants – puisque nous étions au tout début du lancement de l’outil numérique –, un taux de réponse de 55 % et une durée de collecte relativement courte. Mais les résultats obtenus sont suffisamment robustes pour valider l’efficacité et la pertinence de notre approche. Cette évaluation scientifique a permis de renforcer la crédibilité de Dermagic et de l’ouvrir à toutes les régions. Nous pensons d’ailleurs réitérer l’évaluation, avec un échantillon plus important, puisque nous avons atteint un nombre d’utilisateurs supérieur à 10 000.
Enfin, nous sommes soutenus par la Fédération française de formation continue et d’évaluation en dermatologie-vénéréologie (FFFCEDV), ce qui est également un gage de qualité.
Pensez-vous que Dermagic puisse contribuer à désengorger les cabinets libéraux, et si oui, comment ?
C’est clairement l’un de nos objectifs principaux. En donnant aux médecins généralistes les outils pour gérer 80 % des cas courants (acné, eczéma, infections cutanées), nous espérons d’abord réduire les demandes de consultations non urgentes chez les dermatologues, en réservant leur expertise aux cas complexes. Nous souhaitons également simplifier la téléexpertise, en fournissant aux médecins généralistes la possibilité de constituer un dossier déjà structuré.
À terme, nous espérons le développement d’un module d’aide au diagnostic (assisté par l’IA) spécifiquement dédié aux médecins généralistes et qui complèterait parfaitement notre outil. Pour le moment, notre ambition est de participer à la constitution d’un réseau ville-hôpital fluidifié, où Dermagic serait l’un des leviers permettant une prise en charge graduelle : médecin généraliste, télé-expertise, consultation dermatologique si nécessaire.
Comment le site garantit-il la fiabilité et l’actualisation de ses contenus ?
La fiabilité est notre priorité absolue. Jusqu’à présent, le Dr Messagier et moi assurions nous-mêmes la veille bibliographique, en nous appuyant sur les congrès, les recommandations officielles et les retours des utilisateurs. Mais en 2026, nous franchissons une nouvelle étape : nous structurons cette veille en confiant la mise à jour des fiches les plus consultées à des dermatologues rémunérés.
Par ailleurs, nous envisageons la mise en place d’un système de notifications pour alerter les utilisateurs des mises à jour majeures, comme l’arrivée d’une nouvelle thérapeutique ou une modification des recommandations. Enfin, chaque fiche permet aux praticiens de laisser des commentaires pour signaler une erreur, proposer une amélioration, voire nous faire part de leur expérience. Dermagic n’est pas un outil figé mais une plateforme vivante, qui s’enrichit grâce à sa communauté.
L’outil est gratuit pour les utilisateurs. Comment assurez-vous sa pérennité financière et quels sont les défis économiques auxquels vous êtes confrontés ?
La gratuité est un choix fondateur car nous voulons que Dermagic reste accessible à tous, sans barrière financière. Au départ, le site a été financé sur nos fonds propres, avec un travail bénévole intensif. Aujourd’hui, nous explorons plusieurs pistes pour pérenniser le projet, sans jamais compromettre notre indépendance. Ainsi, nous cherchons des collaborations éthiques avec des laboratoires pharmaceutiques, sous forme de dons, de mécénat ou des partenariats, afin de financer le développement de nouveaux modules. Nous organisons également ponctuellement des journées de formation pour les médecins généralistes, ce qui génère des revenus réinvestis dans la plateforme. Enfin, nous avons remporté plusieurs prix, dont le prix Charles-Grupper 2025, décerné lors des Journées dermatologiques de Paris, et le prix du Club d’iconographie dermatologique, lors des Journées nationales provinciales de dermatologie organisées par la FFFCEDV, décerné en mars 2025, ce qui nous aide à gagner en visibilité.
Tout l’enjeu est de trouver un équilibre entre gratuité et viabilité économique, sans recourir à nouveau à nos fonds propres, et encore moins à la publicité intrusive ou à la monétisation des données. La qualité et l’éthique restent nos priorités.
Quelles évolutions ou projets envisagez-vous afin de renforcer encore l’utilité de votre outil au quotidien ?
Nous travaillons activement sur un module d’orientation diagnostique, qui combinera une base de données iconographiques et une base de données textuelles qui donnera lieu à un algorithme d’aide à la décision. L’intelligence artificielle (IA), quant à elle, sera utilisée pour affiner ces propositions, avec une validation clinique rigoureuse. L’IA doit assister, pas décider : elle guidera le praticien dans l’orientation diagnostique, sans pour autant donner un diagnostic de certitude. Une étude pilote est prévue en 2026 avec des médecins volontaires pour évaluer l’efficacité de ce module. L’objectif est d’aider à la prise en charge primaire des maladies cutanées, avant avant toute sollicitation dermatologique.
En outre, nous voulons aller plus loin que la simple mise à disposition d’informations. Une autre idée serait de créer un espace interactif et ludique, où les praticiens pourraient tester leurs connaissances, se former en s’amusant et surtout renforcer leur confiance dans la prise en charge des pathologies dermatologiques. Pour cela, nous proposerions des quiz thématiques, par exemple sur les dermatoses inflammatoires, les infections cutanées ou les lésions pigmentaires, avec des niveaux de difficulté adaptés ; des cas cliniques interactifs, inspirés de situations réelles, pour entraîner les médecins à la réflexion diagnostique et thérapeutique ; un système de feedback immédiat, avec des explications détaillées et des références bibliographiques pour approfondir ; un aspect motivant, comme des défis entre collègues ou des récompenses pour encourager la participation. L’objectif est double : renforcer les compétences des médecins généralistes, tout en rendant la formation plus engageante et moins solitaire. Ce module s’intégrera parfaitement à notre plateforme, en complément des autres ressources, pour offrir une expérience complète : information, pratique clinique et évaluation des connaissances.
Un dernier mot pour les médecins généralistes qui hésitent encore à franchir le pas ?
Je leur dirais : « Essayez Dermagic pendant une semaine et vous ne pourrez plus vous en passer ! » Cet outil n’est pas un gadget de plus mais un compagnon de consultation qui fait gagner en temps, réduit le stress, et améliore la relation avec les patients.
Et surtout, vous n’êtes pas seuls : derrière chaque fiche, il y a une équipe de dermatologues passionnés, prêts à écouter vos retours pour améliorer la plateforme. La dermatologie peut sembler complexe, mais avec les bons outils, elle devient accessible et même gratifiante !
2. Callens A, Drame M, Dugardin J, et al. Evaluation of a clinical decision support system for dermatology in a remote area: Insights from Martinique. Front Med (Lausanne) 2025;12:1555803.
Dans cet article
- Comment est né Dermagic et comment cette initiative a-t-elle évolué pour répondre aux attentes des médecins généralistes ?
- Votre outil a-t-il fait l’objet d’une évaluation scientifique ?
- Pensez-vous que Dermagic puisse contribuer à désengorger les cabinets libéraux, et si oui, comment ?
- Comment le site garantit-il la fiabilité et l’actualisation de ses contenus ?
- L’outil est gratuit pour les utilisateurs. Comment assurez-vous sa pérennité financière et quels sont les défis économiques auxquels vous êtes confrontés ?
- Quelles évolutions ou projets envisagez-vous afin de renforcer encore l’utilité de votre outil au quotidien ?
- Un dernier mot pour les médecins généralistes qui hésitent encore à franchir le pas ?