Alors que l’impact d’une seconde grossesse sur la structure et la fonction cérébrale des femmes était peu documenté, des études animales suggéraient déjà des différences neuroanatomiques entre mères primipares et multipares, notamment au niveau de l’hippocampe et de la plasticité synaptique. Chez l’humain, des travaux récents associaient la parité à des modifications durables de l’âge cérébral et de la connectivité fonctionnelle,1 - 5 mais sans distinguer les effets spécifiques d’une première ou d’une seconde grossesse.
Une étude de cohorte prospective préconceptionnelle a donc été menée afin de comparer les changements cérébraux induits par une première et une seconde grossesse en intégrant des mesures d’imagerie structurelle, fonctionnelle, de diffusion et de spectroscopie ainsi que des évaluations du comportement maternel et de la santé mentale. 110 femmes, issues de l’Amsterdam uUiversity Medical Center aux Pays-Bas, ont été inclues et réparties en 3 groupes :
- femmes primipares (PRG1) ; N = 40 (âge moyen : 29,35 ans ± 3,51 ans) ;
- femmes enceintes d’un deuxième enfant (PRG2) ; N = 30 (âge moyen : 32,03 ans ± 2,33 ans) ;
- femmes nullipares (CTR) ; N = 40 (âge moyen : 29,33 ans ± 3,57 ans).
Les participantes ont bénéficié d’une IRM multimodale (anatomique, fonctionnelle au repos, diffusion, spectroscopie) avant la grossesse (PRE), en postpartum précoce ([POST] : 80,32 ± 27,72 jours après l’accouchement) et, pour 42 d’entre elles (N = 28 dans le groupe PRG1 ; N = 14 dans PRG2), en postpartum tardif ([POST1] 408,67 ± 38,75 jours après l’accouchement). Les analyses ont porté sur :
- les changements volumétriques corticaux (épaisseur, surface, volume) via le logiciel Freesurfer ;
- la connectivité des réseaux fonctionnels (notamment le réseau du mode par défaut [DMN]) ;
- l’intégrité des faisceaux de substance blanche (anisotropie fractionnelle, diffusivité moyenne) ;
- les concentrations en métabolites cérébraux (NAA, créatine, choline, glutamate, myo-inositol) dans le précunéus/cortex cingulaire postérieur ;
- les liens avec le comportement maternel (attachement fœtal, nesting, bonding post-partum) et la santé mentale (dépression périnatale, détresse psychologique).
Les résultats, publiés dans Nature Communications en février 2026,6 révèlent que les deux groupes de femmes enceintes (PRG1 et PRG2) présentaient uneréduction significative du volume corticalentre la période avant la grossesse et le post-partum précoce par rapport aux femmes nullipares (CTR), avec un pourcentage médian de diminution de 2,8 % pour PRG2 et de 3,1 % pour PRG1. Cependant, chez les primipares, les zones affectées représentaient 79 % de surface cérébrale en plus.
Une analyse multivariée a permis de classer correctement80 % des femmes selon qu’elles avaient vécu une première ou une seconde grossesse sur la base desseuls changements volumétriques (p = 0,0001). Les réseaux cérébraux les plus touchés différaient ; chez les primipares, les changements prédominaient dans le réseau du mode par défaut (DMN), le réseau frontopariétal et le réseau de l’attention ventrale (des réseaux associés à l’introspection et aux fonctions cognitives supérieures). Chez les multipares, les modifications concernaient davantage le réseau somatomoteur et leréseau de l’attention dorsale, impliqués dans la réponse aux stimuli externes et la motricité.
Concernant la substance blanche, chez les primipares, l’anisotropie fractionnelle diminuait significativement dans le faisceau longitudinal supérieur temporal (SLFT) [p = 0,02], suggérant une altération de l’intégrité de ce faisceau lié au langage. À l’inverse, chez les multipares, la diffusivité moyenne diminuait dans le tractus corticospinal droit (p = 0,02), reflétant une possible augmentation de l’intégrité structurale, un changement maintenuun an après l’accouchement (p = 0,02). Aucune modification significative des métabolites cérébraux(créatine, NAA, choline) n’a été observée dans les deux groupes après correction pour tests multiples.
Par ailleurs, les changements volumétriques cérébraux étaient corrélés à l’attachement maternel et aux symptômes dépressifs périnataux. Chez les primipares, ces associations étaient plus étendues et marquées, suggérant que la première grossesse induit une adaptation cérébrale plus forte pour le développement des comportements maternels. En revanche, chez les multipares, les modifications structurales étaient davantage liées à ladépression et à la détresse psychologique pendant la grossesse plutôt qu’en post-partum.
Ces résultats démontrent que la seconde grossesse induit des transformations cérébrales à la fois comparables et distinctes de la première, avec une atténuation des changements dans les réseaux introspectifs (DMN, frontopariétal) déjà remodelés lors de la primiparité, une plasticité accrue dans les réseaux sensorimoteurs et attentionnels – possiblement liée à la gestion de plusieurs enfants –, et des associations différentielles avec la santé mentale. Ces données suggèrent que la maternité module la neuroplasticité reproductive avec des implications potentielles pour la compréhension des troubles psychiques périnataux et l’accompagnement des mères.
Les auteurs reconnaissent toutefois certaines limites à leur étude, notamment l’absence d’IRM pendant la grossesse (pour des raisons bioéthiques) qui limite la précision sur la chronologie des changements, et la taille modeste des échantillons utilisés pour les analyses de classification, malgré des méthodes robustes de validation croisée.
2. De Lange AMG, Kaufmann T, van der Meer D, et al. Population-based neuroimaging reveals traces of childbirth in the maternal brain. Proc Natl Acad Sci USA 2019;116(55):22341-6.
3. Orchard ER, Ward PGD, Sforazzini F, et al. Relationship between parenthood and cortical thickness in late adulthood. PLoS ONE 2020;15(7):e0236031.
4. Orchard ER, Chopra S, Ooi LQR, et al. Protective role of parenthood on age-related brain function in mid- to late-life. Proc Natl Acad Sci USA 2025;122(9):e2411245122.
5. Aleknaviciute J, Evans TE, Aribas E, et al. Long-term association of pregnancy and maternal brain structure: The Rotterdam study. Eur J Epidemiol 2022;37(3):271-81.
6. Straathof M, Halmans S, Pouwels PJW, et al. The effects of a second pregnancy on women’s brain structure and function. Nat Commun 2026;17(1):1495.