Les traditions religieuses ancestrales sont souvent l’expression d’un savoir traditionnel prophylactique et épidémiologique. L’exemple des rituels liés aux dieux indiens est emblématique. En Inde, de nombreux dieux et déesses liés aux maladies sont ainsi vénérés à travers le pays, dans un but préventif et curatif. Ces traditions persistantes invitent à reconsidérer la compréhension moderne de nombreuses pratiques médicales traditionnelles.

En Inde, de nombreux dieux et déesses liés aux maladies sont vénérés à travers le pays, au sein de diverses traditions et religions.

Un plat des dieux… pour soigner les humains

Chaque année, la communauté bengalie originaire des régions d’Epar Bangla (l’actuel Bengale-Occidental, par opposition à Opar Bangla, l’actuel Bangladesh), principalement composée de familles du sud-ouest du Bengale, notamment de Murshidabad, Burdwan, Birbhum, Medinipur et Bankura,1 observe un rituel fascinant (d’un point de vue à la fois anthropologique et médical)  : le cinquième jour du printemps, selon le calendrier hindou, elle prépare du riz et un ragoût de lentilles et de légumes appelé gota sheddho, à consommer froid le lendemain. Le gota sheddho, littéralement «  bouilli entier  », est composé de légumes de saison cuits sans épices et des lentilles vertes ou noires. Ce plat se distingue par sa simplicité  : il ne contient aucune épice et les légumes ne sont pas coupés. Le ragoût est généralement laissé à température ambiante toute la nuit, pour une légère fermentation, et est servi le lendemain avec du riz blanc froid ou du panta bhaat, c’est-à-dire du riz fermenté pendant la nuit.

Les légumes utilisés sont ceux de saison au Bengale. Il s’agit généralement de légumes-racines comme les pommes de terre ou les patates douces, de légumes verts comme les épinards, et d’autres légumes comme les pois en cosse, les fèves et les aubergines. Ils sont cuits ensemble dans un peu d’eau, avec des lentilles sélectionnées, du sel et un filet d’huile de moutarde qui leur confère une saveur légèrement piquante. Ce plat est préparé en l’honneur de la déesse Shitala, vénérée comme protectrice contre les maladies infectieuses telles que la variole et les exanthèmes, autrefois fréquentes dans des régions tel le Bengale.

Vénération de Shitala pour des vertus antipyrétiques

Épithète de la déesse mère Devi, vénérée dans l’hindouisme, Shitala symbolise la fraîcheur et le soulagement face à la chaleur et aux souffrances de la fièvre. La déesse Shitala est vénérée sous différents noms à travers le sous-continent indien.2 Historiquement, au Bengale, la fin de l’hiver et le début du printemps coïncident avec une augmentation du nombre de cas d’infections, en particulier de maladies très contagieuses comme autrefois la variole, et l’on croyait que la consommation d’aliments froids permettait de faire baisser la température corporelle.1 Le phénomène de la consommation d’aliments froids peut être lié à cette croyance. On peut également supposer que la coutume de laisser les aliments fermenter légèrement à l’air libre pendant la nuit était aussi liée à la croyance en leurs vertus curatives.

L’iconographie de la déesse Shitala révèle elle-même une compréhension intuitive, de la part des communautés autochtones, de phénomènes tels que les maladies infectieuses  : elle est représentée chevauchant un démon nommé Jwarasur, littéralement le «  démon de la fièvre  » (fig. 1).3 Le répertoire du district de Khulna fournit une description détaillée des images vénérées à la fin du XIXe siècle au Bengale, où Jwarasur semble avoir été particulièrement populaire (et jouait également un rôle important dans la théorie de la fièvre, de la médecine traditionnelle connue sous le nom de Kaviraji)  : teint bleu foncé, parfois noir, trois têtes, neuf yeux, six bras et trois jambes. En dehors des temples populaires, dans l’iconographie classique, le démon est souvent représenté comme un âne. Jwarasur a été mentionné pour la première fois en Occident par le médecin écossais Thomas Alexander Wise au XIXe siècle, qui s’est intéressé à l’ayurveda lors de son exercice au Bengale au sein du Service médical indien.4 Aujourd’hui encore, le culte de la déesse Shitala et de son époux Jwarasur perdure au Bengale et dans d’autres régions de l’Inde. Des études médicales modernes montrent que les aliments fermentés, comme le kombucha en Chine5, et les pratiques de fermentation alimentaire courantes en Afrique subsaharienne6 possèdent des propriétés antimicrobiennes qui aident à combattre les infections et contribuent à renforcer l’immunité générale en favorisant la prolifération des probiotiques dans l’organisme. Ces traditions et cette iconographie persistante sont généralement ignorées par la médecine occidentale.

Prévention et action contre les lésions dermatologiques

Autre lieu, autres actions thérapeutiques. Au départ de la route pavée qui conduit au palais du maharadjah d’Udaipur se trouve un petit sanctuaire consacré à la divinité Shitala, bâti en 1703 (fig. 2). À l’intérieur se côtoient un petit temple et un lieu de culte assez exigu où se déroulent les rituels et cérémonies propres à cette déesse  : lorsque les fidèles commencent à voir apparaître les signes cliniques de la varicelle, ils recueillent de l’eau à une source et viennent au sanctuaire, présentent le liquide devant la statue de culte de Shitala, puis boivent de cette eau et en étalent sur les lésions dermatologiques.

À l’occasion de tout mariage, la tradition veut aussi que la future épouse vienne d’abord ici faire des offrandes à la déesse, avant d’aller présenter ses respects à Ganesha (la divinité protectrice à tête d’éléphant). Le but est d’éviter la survenue de maladies infectieuses (à commencer par la varicelle et, par extension, toute dermatose) au sein du couple, puis de la descendance. Elle part de son habitation avec une sorte de support en argile grise sur la tête (peint de motifs floraux, géométriques ou de swastika porte-bonheur) surmonté d’un plat couvert de sucreries  ; une fois les offrandes déposées au pied de l’idole, les supports sont empilés contre un mur en attendant d’être réutilisés. L’amoncellement témoigne autant de la popularité de la déesse que de son efficacité, le rituel étant renouvelé périodiquement (toute inefficacité se serait très logiquement traduite par un abandon progressif dudit rituel) [fig. 3].

Dans le sanctuaire, on ne retrouve aucune représentation de la maladie, mais les vêtements de la déesse sont couverts de points qui évoquent l’éruption varicelleuse. D’autres points sont peints sur les murs, mais leur origine est différente  : après avoir prié pour une famille, celui qui est venu appose une tache de pigment rouge sur la paroi par personne visée par la protection. Dans l’allée centrale qui mène au saint des saints, l’empreinte des pieds de Shitala, sculptée dans un bloc de marbre blanc, est couverte de pétales de rose (fig. 4). Au fond, en surplomb, dans une semi-obscurité, la statue de culte est couverte de matières sacrificielles, avec quelques bijoux de mariage déposés sur ses pieds, ses bras et le dessus de sa coiffure. À ses pieds, des sachets de sel sont empilés les uns sur les autres  : le brahmane le distribue pour soigner les lésions dermatologiques (sa proximité avec la figuration de la divinité le chargeant d’une puissance magico-religieuse thérapeutique).

À la fin de l’hiver et au début du printemps survient, en Inde, un pic de fréquence de varicelle. C’est aussi le moment de la fête Holi. Sept jours après avoir joué avec les couleurs lors de cette fête célèbre dans le monde entier, les fidèles ont pour habitude d’aller prier Shitala pour demander une protection. À cette occasion, le brahmane peut leur offrir un tissu porté par la déesse  : par transfert, il est destiné à agir de façon prophylactique pour celle ou celui qui, à son tour, le portera.

Légende du démon de la fièvre, Jwarasur

Selon la légende la plus répandue, le démon Jwarasur serait né de la sueur de Shiva, irrité d’être le seul dieu à ne pas avoir été invité au yagna (rituel du feu sacré) de son beau-père Daksha, un sacrifice rituel. Le démon aurait affecté tous les participants, perturbant ainsi le rituel. Une autre version de cette légende affirme que Jwarasur serait né du souffle de Shiva.2,7,8

Il est important de noter que Jwarasur n’est pas une divinité moderne, mais qu’il existe depuis des siècles au sein du panthéon sud-asiatique, sous une forme ou une autre, pour finalement se cristalliser en Jwarasur. Par exemple, l’Atharva Veda mentionne la fièvre comme un démon appelé Takman, et l’iconographie de Jwarasur présente de fortes similitudes avec les divinités bouddhistes mahayana des maladies.

La légende entourant la naissance de ce démon de la fièvre témoigne d’une compréhension intuitive des infections contagieuses transmises par les fluides corporels ou l’air (le démon se propage par la sueur et le souffle de Shiva), à une époque où les connaissances médicales et biologiques sur les microbes étaient limitées. Ces croyances nous invitent à reconsidérer notre compréhension moderne des pratiques médicales traditionnelles.10

Références
1. Sensarma S. ‘Gota Sheddho’: West Bengal’s culinary homage to a nurturing goddess. The Telegraph, 2024.
2. Ferrari FM. Religion, devotion and medicine in North India.The healing power of Sitala. London: Bloomsbury Publishing, 2014.
3. Mukharji PB. In-disciplining Jwarasur: The folk/classical divide and transmateriality of fevers in colonial Bengal. Indian Economic & Social History Review 2013;50(3):261-88. 
4. Wise TA. Commentary on the Hindu system of medicine. 1re éd., 1845. London: Trübner & Company, 1860, p. 219.
5. Nyiew KY, Kwong PJ, Yow YY. An overview of antimicrobial properties of kombucha. Comprehensive reviews in food science and food safety 2022;21(2):1024-53. 
6. Franz CMAP, Huch M, Mathara JM, et al. African fermented foods and probiotics. Int J Food Microbiol 2014;190:84-96. 
7. Mukharji PB. In-disciplining Jwarasur: The folk/classical divide and transmateriality of fevers in colonial Bengal. Indian Economic & Social History Review 2013;50(3):261-88. 
8. Basu GK. Banglar Loukik Debata. Kolkata (India): Dey’s Publishing, 2013.
9. Zysk KG. Fever in Vedic India. J Am Orient Soc 1983:617-21.
10. Wise TA. Commentary on the Hindu system of medicine. London: Trübner & Company, 1860.

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