La dyspepsie fonctionnelle touche 5 à 10 % de la population générale. Le diagnostic peut s’avérer complexe en raison de l’hétérogénéité des symptômes. Le manque d’option thérapeutique curative rend la prise en charge ambulatoire laborieuse. La conduite à tenir en MG, selon les dernières études et recos de prise en charge.

Gêne ou inconfort ressenti dans la région épigastrique de façon chronique ou ponctuelle, la dyspepsie recouvre un ensemble de symptômes tels qu’une sensation de plénitude gastrique gênante (pesanteur, « trop-plein »), des douleurs et/ou brûlures épigastriques, des nausées, des ballonnements et des éructations. Lorsqu’aucune cause organique (ulcère, cancer gastrique, origine médicamenteuse, etc.) n’est retrouvée, on parle de dyspepsie fonctionnelle. Cela concerne environ 80 % des patients atteints de dyspepsie.

Pour améliorer la prise en charge de cette maladie courante, mais peu évoquée dans les recos officielles, deux gastroentérologues de la Mayo Clinic (États-Unis) et de l’Université de Newcastle (Australie) ont publié le 7 janvier 2026 un article dans le NEJM donnant des clés pour la pratique. En voici le résumé, agrémenté des dernières recos françaises et européennes.

Épidémiologie et facteurs de risque

Selon la SNFGE, la dyspepsie fonctionnelle touche 5 à 10 % de la population générale. Une étude (par sondage) parue en 2025 évalue à 7,2 % sa prévalence globale. L’incidence est d’environ 3 - 4 % par an.

La maladie affecte légèrement plus de femmes que d’hommes (sex-ratio de 1,6), et est plus fréquente chez les moins de 40 ans, même si elle peut toucher tous les âges. L’héritabilité est faible (5 %).

Plusieurs facteurs de risque de dyspepsie sont listés dans les recos européennes de 2020 et/ou les guidelines britanniques de 2023 :

  • symptômes de type somatoforme ;
  • présence d’autres maladies fonctionnelles digestives (notamment syndrome de l’intestin irritable, chez 33 - 50 % des patients) ;
  • gastroentérite aiguë (précipiterait son apparition dans au moins 10 % des cas) ;
  • prise d’AINS ;
  • antibiothérapie ;
  • anxiété et/ou dépression (1/3 des patients) ;
  • infection par la bactérie Helicobacter pylori ;
  • tabagisme.

Physiopathologie

La physiopathologie est complexe et mal comprise. La dyspepsie fonctionnelle regroupe sûrement différentes maladies à symptomatologie proche. Plusieurs processus sont probablement intriqués : altération de la fonction motrice et sensorielle gastro-intestinale, dysfonction immunitaire, altération du microbiote intestinal, dysfonction de l’axe intestin-cerveau. Chez certains malades, la maladie pourrait résulter d’une micro-inflammation locale liée à une réponse immunitaire anormale des lymphocytes Th2. Le rôle potentiel d’un dysfonctionnement immunitaire est aussi corroboré par l’association avec des pathologies atopiques et rhumatologiques.

Une hypersensibilité viscérale , des troubles de la motricité (ralentissement de la vidange gastrique, défaut de relaxation de l’estomac lors de l’ingestion d’un repas), voire certaines hormones pourraient aussi être impliqués. Longtemps considéré comme un coupable, H. pylori a en réalité un rôle modeste (6 - 7 % des cas).

Diagnostic et « drapeaux rouges »

Le diagnostic repose sur les critères de Rome IV (tableau 1), ressentis depuis au moins 3 mois et apparus depuis au moins 6 mois. Deux sous-groupes de dyspepsie fonctionnelle ont été identifiés :le syndrome de détresse postprandiale (SDP, déclenché par les repas ; environ 67 % des cas) et le syndrome douloureux épigastrique (SDE, plutôt indépendant voire soulagé par les repas ; 15 % des cas). Les 18 % de cas restants sont des formes mixtes.

Les symptômes n’étant pas spécifiques, le diagnostic de DF peut s’avérer complexe.

Chez les patients âgés de plus de 45 - 60 ans (seuil variable selon les recos, fixé à 50 ans en France) et devant certains signes d’alarme (listés ci-après), une endoscopie digestive haute est recommandée pour exclure une pathologie organique (ulcère ou cancer) :

  • signes d’hémorragie digestive (hématémèse, méléna, rectorragie) ;
  • anémie ferriprive ;
  • perte de poids inexpliquée (> 10 % du poids corporel) ;
  • dysphagie progressive ou odynophagie ;
  • vomissements persistants ;
  • utilisation prolongée d’aspirine ou d’AINS ;
  • antécédents familiaux importants de cancer digestif (en particulier œsogastrique) ;
  • antécédents personnels de cancer du tractus gastro-intestinal supérieur ;
  • adénopathie ou masse abdominale.

Avant 50 ans et en-dehors de ces indications à la gastroscopie, après échec des mesures hygiénodiététiques, on recherche d’abord une infection à Helicobacter pylori pour la traiter, ou bien on réalise un traitement d’épreuve par IPP [détails ci-dessous]).

Des examens complémentaires peuvent être réalisés, selon les tableaux cliniques, pour exclure les diagnostics différentiels, détaillés dans le tableau 2. De fait, les comorbidités digestives sont fréquentes : entre un tiers et la moitié des patients ont aussi un syndrome de l’intestin irritable, et plus de 30 % ont des symptômes suggérant un reflux gastro-œsophagien. La gastroparésie – trouble de la vidange de l’estomac – peut être responsable d’une dyspepsie postprandiale et fréquemment de vomissements ; elle est le plus souvent sans cause connue (idiopathique), mais parfois secondaire à des maladies comme le diabète (à rechercher).

Traitement

En l’absence d’un médicament approuvé dans cette pathologie, les praticiens ont recours à un traitement empirique dirigé contre les symptômes, avec des résultats souvent insatisfaisants.

Plusieurs mesures hygiénodiététiques ont fait leurs preuves pour diminuer les symptômes : limiter les repas trop copieux, les aliments gras (fritures, plats en sauce), les chewing-gums, le tabac, les plats épicés, les boissons gazeuses, le café et les boissons alcoolisées ; bien mâcher les aliments ; fractionner les repas ; boire sans se priver mais pas en excès, et plutôt en dehors des repas.

Quant à la prise en charge pharmacologique, les positions de la SNFGE, ainsi que les recos européennes, britanniques et américaines sont comparées dans le tableau 3.

En pratique, après 50 ans, le traitement est guidé par les résultats de la fibroscopie gastrique.

Avant 50 ans, et a fortiori en cas de syndrome douloureux épigastrique, un test d’épreuve avec IPP est réalisé pendant 4 à 8 semaines. Le traitement de l’infection à H. pylori n’est justifié que lorsqu’elle est prouvée.

En 2e intention, en cas de syndrome de détresse postprandiale, on peut prescrire des molécules qui stimulent la motricité gastrique (prokinétiques : dompéridone, métoclopramide).

En cas de symptômes persistants malgré les traitements de première ligne, l’emploi de certains antidépresseursà faible dose pourrait avoir un intérêt, à visée antalgique et pour réduire la sensibilité viscérale.

En cas de symptômes réfractaires, il faut envisager d’autres diagnostics :

  • colonisation bactérienne chronique de l’intestin grêle  (SIBO) : à suspecter en cas de symptômes évocateurs du SII et de flatulences ou ballonnements marqués, en particulier lors d’une utilisation prolongée d’IPP ;
  • réponse immunitaire induite par l’alimentation : à envisager en cas d’antécédents importants d’atopie, de présence marquée d’éosinophiles à la biopsie de la muqueuse, ou de signes d’activation mastocytaire. Prise en charge : régime d’éviction, associations d’antihistaminiques H1 et H2, kétotifène, montélukast ;
  • maladie auto-immune ou auto-inflammatoire : à évoqueren cas d’antécédents de syndromes auto-immuns connus, symptômes dysautonomiques ou d’hypermobilité articulaire ; adresser au rhumatologue.

Enfin, les auteurs indiquent que les médicaments cités dans l’encadré peuvent être envisagés en cas de symptômes réfractaires, hors AMM, au cas par cas, après analyse de la balance bénéfices-risques et avis spécialisé.

Encadre

Traitements symptomatiques envisageables (hors AMM) en cas de symptômes réfractaires* de dyspepsie fonctionnelle

Douleur :

  • naltrexone à faible dose ;
  • milnacipran ou lévomilnacipran ;
  • zonisamide ou lacosamide ;
  • valproate ;
  • lamotrigine ;
  • oxcarbazépine ou carbamazépine ;
  • quétiapine.

Nausées :

  • antihistaminiques (prométhazine, diphénhydramine) ;
  • anticholinergiques (méclozine, scopolamine) ;
  • antagonistes des récepteurs de la NK1 (aprépitant) ;
  • cannabinoïdes (dronabinol) ;
  • zonisamide ou lacosamide ;
  • antipsychotiques (halopéridol, quétiapine, olanzapine).

Traitements de soutien :

  • TCC, hypnothérapie, etc. ;
  • prise en charge de l’anxiété et de la dépression, si présentes ;
  • stimulation transcutanée du nerf vague.
IPP : inhibiteurs de la pompe à protons ; NK1 : neurokinine- 1 ; SII : syndrome de l’intestin irritable ; TCC : thérapie cognitivo-comportementale.* : Il n’y a pas de consensus des experts sur le traitement des symptômes réfractaires. La liste présentée constitue une approche suggérée, dans une prise en charge multidisciplinaire. Les médicaments cités le sont hors AMM. Leur rapport bénéfice-risque doit être évalué au cas par cas, et la polymédication évitée.
IPP : inhibiteurs de la pompe à protons ; NK1 : neurokinine- 1 ; SII : syndrome de l’intestin irritable ; TCC : thérapie cognitivo-comportementale.

D’après : Pasricha PJ, Talley NJ. Functional Dyspepsia. N Engl J Med 2026 ;394(2) :166 - 76.

Références
Pasricha PJ, Talley NJ. Functional Dyspepsia.  N Engl J Med 2026;394(2):166-76.
Mion F. Conseil de pratique. Prise en charge de la dyspepsie.  SNFGE et GFNG janvier 2019.
Joubert H. Dyspepsie fonctionnelle.  SNFGE septembre 2018.
Bruley des Varannes S. Prise en charge de la dyspepsie fonctionnelle. Post’U 2011:65-74.
Black CJ, Paine PA, Agrawal A, et al. British Society of Gastroenterology guidelines on the management of functional dyspepsia.  Gut 2022;71(9):1697-723.
Pour en savoir plus :
Voirol-Perrin J, Stamm GM, Nunes LS, et al. Dyspepsie fonctionnelle : update 2023. Rev Med Suisse 2023;19(839):1554-7.
Fron JB. Dyspepsie.  Recomedicales.fr 6 novembre 2025.
Mbadu Mbuzi E, Weber IP. Dyspepsie. Hôpitaux Universitaires de Genève 2022.
Martin Agudelo L, Nobile C, Schenckéry J. Dyspepsie : quand penser à une gastroparésie ? Rev Prat (en ligne) 6 décembre 2022.
Mallordy F. Dyspepsie : la curcumine aussi efficace que les IPP.  Rev Prat (en ligne) 22 novembre 2023.

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