La dysphorie de genre, ou incongruence de genre selon la Classification internationale des maladies (CIM- 11), désigne la détresse résultant de l’incongruité entre le genre vécu et le sexe assigné à la naissance.1
Longtemps marginalisée, elle est aujourd’hui un enjeu majeur des débats scientifiques, médicaux et sociaux, impliquant des questions d’identité, de santé mentale, de droits humains et d’accès aux soins.
Dans les années 1950 - 1960, les personnes transgenres étaient perçues comme atteintes de troubles psychiatriques et soumises à des thérapies visant à « normaliser » leur identité, renforçant ainsi leur stigmatisation. À partir des années 1970 - 1980, les mouvements LGBTQ+ ont progressivement changé cette perception, favorisant la reconnaissance de la dysphorie de genre comme une condition médicale nécessitant une prise en charge spécifique. L’introduction du « trouble de l’identité de genre » dans le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-III) en 1980 a marqué une avancée,2 bien que cette classification ait aussi entretenu une forme de pathologisation des personnes transgenres.
Les progrès en psychologie, endocrinologie et sciences sociales ont amélioré la compréhension de la dysphorie de genre, tout en alimentant les débats sur sa dépathologisation. L’évolution terminologique, passant du « trouble de l’identité de genre » dans le DSM-IV à la « dysphorie de genre » dans le DSM- 5, illustre cette volonté de réduire la stigmatisation en se concentrant sur la détresse plutôt que sur l’identité de genre elle-même.3
De même, la CIM- 11 (2019) a remplacé cette notion par « incongruence de genre » et l’a déplacée du chapitre des troubles mentaux vers celui de la santé sexuelle,1 favorisant ainsi une approche plus inclusive.
Ce sujet demeure controversé chez l’enfant et l’adolescent en raison d’une méconnaissance du concept et des enjeux éthiques qu’il implique. Il est essentiel de le distinguer des troubles de la différenciation sexuelle (intersexualités) [lire l’article « Enfants avec des variations du développement génital : quels enjeux éthiques après la loi de 2021 ? » dans La Revue du Praticien de décembre 2025], qui résultent d’anomalies organiques, génétiques ou hormonales affectant le développement des organes génitaux et compliquant l’assignation du genre à la naissance.2 Spécifiquement chez l’adolescent, le diagnostic de dysphorie de genre est complexe en raison des transformations hormonales, physiques et psychiques propres à cette période. La prise en charge médicale dépend d’une évaluation rigoureuse, essentielle pour orienter un suivi adapté.
Dans ce contexte, cet article vise à explorer les multiples dimensions de la dysphorie de genre, en s’appuyant sur les recherches actuelles, pour fournir une vue d’ensemble des connaissances scientifiques, des pratiques cliniques et des enjeux sociétaux.
Demandes de prise en charge en augmentation
La prévalence de la dysphorie de genre varie selon les populations et les méthodes d’étude. Dans les pays occidentaux, elle est estimée entre 0,5 et 1,2 % chez les adultes, avec des chiffres légèrement plus élevés pour les adolescents et les jeunes adultes.4 En France, les données sur la dysphorie de genre restent limitées, mais une étude de l’Inserm de 2021 estimait que 0,3 à 0,5 % de la population s’identifie comme transgenre ou non binaire.5 Les demandes de prise en charge ont fortement augmenté, avec une multiplication par quatre des demandes de chirurgie pelvienne et mammaire entre 2012 et 2020, et un triplement des hospitalisations liées au « transsexualisme » entre 2011 et 2020.6
Les études suggèrent que la dysphorie de genre reste sous-estimée, avec une augmentation attendue des cas recensés, en partie due à une plus grande visibilité médiatique et à des évolutions législatives comme la simplification du changement de genre à l’état civil en 2016. Toutefois, des obstacles persistent, notamment en matière de prise en charge médicale et chirurgicale.7
La dysphorie de genre est souvent accompagnée de troubles psychiatriques et neurodéveloppementaux. Environ 50 % des personnes transgenres présentent des symptômes dépressifs, et 40 à 50 % souffrent de troubles anxieux.8 Concernant le trouble du spectre de l’autisme, environ 8 % des jeunes avec une dysphorie de genre en seraient atteints,9 bien que les études sur cette association restent contrastées. Le risque suicidaire est particulièrement préoccupant, avec plus de 50 % des personnes transgenres aux États-Unis ayant déjà tenté de se suicider.10
Ces comorbidités soulignent l’importance d’une évaluation psychiatrique précise, non seulement pour améliorer le bien-être des patients et limiter les complications associées mais aussi pour dépister et traiter ces troubles concomitants, qui peuvent parfois révéler la dysphorie de genre et conduire au diagnostic.
Définition et critères diagnostiques
L’encadré 1 présente les critères diagnostiques de l’« incongruence de genre », qui remplace la « dysphorie de genre » dans la CIM- 11,1 et l’encadré 2 résume les critères du DSM- 5 de l’American Psychiatric Association.3 Il est essentiel de considérer la persistance des symptômes comme un signal d’alerte, incitant le pédiatre ou le médecin à adresser ces patients en consultation spécialisée. En effet, une proportion variable d’enfants et d’adolescents adoptent occasionnellement des comportements associés à l’autre sexe, et certains expriment un désir ponctuel d’appartenir au sexe opposé.11
Prise en charge de la dysphorie de genre
La prise en charge de la dysphorie de genre est multimodale. Elle débute par une consultation psychiatrique pour poser un diagnostic, explorer d’éventuels diagnostics différentiels et comorbidités. Toutefois, au sens strict, un suivi psychiatrique n’est pas systématiquement requis dans la prise en charge. Depuis 2010, les soins liés à la transition de genre relèvent de l’affection longue durée (ALD) 31 (dite « hors liste »), permettant un suivi assuré par le médecin traitant.6
Une approche multidisciplinaire
La prise en charge de la dysphorie de genre est relativement homogène à l’international,12 avec des recommandations convergeant vers une évaluation multidisciplinaire. Cette évaluation repose sur plusieurs axes :
- l’évaluation de l’incongruence de genre (durée, sévérité, persistance) ;
- la détresse associée, l’identité et son expression, ainsi que la planification du changement ;
- la santé mentale et le fonctionnement psychosocial (familial, social, professionnel) ;
- l’image du corps et la satisfaction corporelle ;
- la santé physique, la santé sexuelle et la fonction cognitive ;
- le dépistage de troubles neurodéveloppementaux (comme le trouble du spectre de l’autisme et le trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité).
L’approche psychosociale est un élément clé de la prise en charge. Les recommandations internationales soulignent l’importance d’explorer les expériences de genre et de proposer un soutien psychosocial pour améliorer le bien-être global et gérer les comorbidités psychiatriques. Pour les enfants et adolescents, un espace dédié aux parents est également recommandé afin de les accompagner dans ce parcours.13
Les options médicales et chirurgicales sont évaluées en concertation pluridisciplinaire.
Modalités de la transition hormonale
En France, l’accès à la transition hormonale est complexe en raison d’un cadre de prescription inadapté, avec des traitements majoritairement hors autorisation de mise sur le marché et une restriction pour les généralistes sur la primoprescription de testostérone.
Chez les enfants prépubères, aucun traitement médical n’est recommandé.
Lorsqu’une prise en charge hormonale est envisagée à l’adolescence, elle se déroule en deux étapes :
- suppression de la puberté à l’aide d’analogues agonistes de la GnRH ;
- hormonothérapie affirmant le genre, avec des œstrogènes (ou œstroprogestatifs) pour les garçons assignés à la naissance et des androgènes pour les filles assignées à la naissance.
Les critères d’éligibilité aux traitements hormonaux varient selon les recommandations.14 La World Professional Association for Transgender Health (WPATH) préconise une initiation du traitement en fonction du stade pubertaire, à partir du stade Tanner 2 et jusqu’à la post-puberté, sous certaines conditions :
- un diagnostic d’incongruence de genre selon la CIM- 11 ;
- une expérience d’incongruence de genre persistante et marquée ;
- une maturité émotionnelle et cognitive suffisante pour comprendre les implications du traitement, permettant un consentement libre et éclairé ;
- une prise en charge préalable des troubles psychiatriques susceptibles d’altérer la clarté du consentement.
La majorité des recommandations préconisent un traitement hormonal à partir de l’âge de 16 ans, sous réserve que les critères des bloqueurs de puberté soient respectés.15 L’hormonothérapie permet alors le développement des caractères sexuels secondaires du sexe désiré.
Conditions pour la chirurgie de réassignation
En France, la chirurgie de réassignation n’est pas réalisée avant l’âge de 18 ans. Le délai entre le début de l’hormonothérapie et l’intervention chirurgicale est actuellement de deux ans, tandis que la WPATH recommande un délai de six mois pour les adultes.
Les recommandations internationales divergent parfois des pratiques françaises. Certaines guidelines autorisent une mastectomie sans chirurgie génitale, tandis que la WPATH envisage une prise en charge chirurgicale dès l’adolescence. Toutefois, la phalloplastie est généralement recommandée après l’âge de 18 ans,12 avec une prise en charge multidisciplinaire et au moins douze mois d’hormonothérapie préalable.
En France, l’accès à la chirurgie d’affirmation reste particulièrement difficile. Les délais de prise en charge varient de deux à cinq ans, et l’offre de soins est inégalement répartie sur le territoire.
Après une chirurgie d’affirmation de genre, un suivi médical adapté est recommandé par les spécialistes du genre (urologue pour les hommes trans, gynécologue pour les femmes trans), par le chirurgien et par le médecin généraliste.13
Et après la transition ?
Bien que la littérature sur le sujet reste limitée, les études s’accordent à montrer une amélioration de la qualité de vie chez les personnes ayant entrepris une transition, y compris chez les adolescents. Le taux de regret après une chirurgie d’affirmation de genre varie selon les études, se situant entre 0,3 et 3,8 % toutes interventions confondues. Plus précisément, il est estimé entre 0 et 4 % pour la torsoplastie et entre 0 et 8 % pour la vaginoplastie.14
La question du regret
Lorsqu’un regret est exprimé après la transition, il est impératif d’assurer un suivi au sein d’une équipe multidisciplinaire spécialisée. Le regret peut être temporaire ou permanent, et il est important d’en identifier la cause.
Il existe trois principaux types de regret liés à la transition de genre :
- le premier est le regret social, résultant des difficultés d’acceptation par l’entourage et la société ;
- le deuxième est le regret médical, qui peut être causé par des complications postopératoires, une insatisfaction face aux résultats chirurgicaux ou une décision préopératoire mal évaluée ;
- enfin, le regret de transition survient lorsqu’une erreur dans l’évaluation initiale de l’incongruence de genre ou un diagnostic inexact conduit à une transition inadaptée.
Dans certains cas, après une évaluation approfondie, un retour médicalisé vers le sexe assigné à la naissance peut être envisagé. Cette décision doit être prise en concertation avec les professionnels de santé et adaptée aux besoins du patient.13
Des progrès dans l’accompagnement
La dysphorie de genre est une condition complexe nécessitant une prise en charge multidisciplinaire. Son évolution historique a conduit à une approche plus inclusive, bien que des défis persistent, notamment en matière d’accès aux soins. Les comorbidités psychiatriques fréquentes, comme la dépression et l’anxiété, soulignent l’importance d’un suivi adapté. Une meilleure sensibilisation et une structuration optimisée des parcours de soins sont essentielles pour améliorer le bien-être des personnes transgenres et réduire les inégalités de prise en charge. Des associations de patients peuvent être sollicitées tout au long du parcours.
1. Incongruence de genre dans la CIM- 11
Les critères diagnostiques retenus par la Classification internationale des maladies (CIM- 11) sont :
- l’incongruité entre le genre vécu/exprimé et le sexe assigné à la naissance ;
- un profond désir d’être d’un sexe différent de celui assigné ;
- une forte aversion pour son anatomie sexuelle ou ses caractéristiques sexuelles secondaires supposées ;
- un désir profond envers les caractéristiques sexuelles primaires et/ou secondaires supposées qui correspondent au sexe vécu ;
- des jeux d’imagination ou de fantaisie, des jouets, des activités et des camarades de jeu qui sont conformes au sexe vécu plutôt qu’au sexe assigné.
L’incongruence doit avoir persisté pendant environ deux ans.
2. Dysphorie de genre dans le DSM- 5
Les critères diagnostiques retenus dans leManuel diagnostique et statistique des troubles mentaux et des troubles psychiatriques (DMS- 5) sont les suivants :
- non-congruence marquée entre le genre vécu/exprimé et le genre assigné ;
- durée minimale de six mois ;
- accompagnée d’une détresse cliniquement significative ou d’une altération du fonctionnement social, scolaire ou dans d’autres domaines importants.
Chez l’enfant, la dysphorie de genre se manifeste par au moins six des huit items suivants (le premier critère en faisant obligatoirement partie) :
- désir marqué d’appartenir à l’autre genre, ou insistance du sujet sur le fait qu’il est de l’autre genre (ou d’un genre différent de celui qui lui a été assigné) ;
- forte préférence pour le style vestimentaire de l’autre genre ;
- forte préférence pour incarner les rôles de l’autre genre dans les jeux ;
- forte préférence pour les jouets, jeux ou activités typiquement de l’autre genre ;
- préférence marquée pour les camarades de l’autre genre ;
- fort rejet des jouets, des jeux et des activités du genre d’assignation ;
- forte aversion pour sa propre anatomie sexuelle ;
- désir marqué d’avoir les caractéristiques sexuelles primaires ou secondaires de l’autre genre.
Chez l’adolescent et l’adulte, la dysphorie de genre se manifeste par au moins deux des six items suivants :
- non-congruence marquée entre le genre vécu/exprimé par la personne et ses caractéristiques sexuelles primaires ou secondaires (ou chez les jeunes adolescents, avec les caractéristiques sexuelles secondaires attendues) ;
- désir marqué d’être débarrassé(e) de ses caractéristiques sexuelles primaires ou secondaires en raison d’une incompatibilité avec le genre vécu/exprimé (ou chez les jeunes adolescents, fort désir d’empêcher le développement des caractéristiques sexuelles secondaires attendues) ;
- désir marqué d’avoir les caractéristiques sexuelles primaires ou secondaires de l’autre genre ;
- désir marqué d’appartenir à l’autre genre (ou d’un genre différent de celui qui lui est assigné) ;
- désir marqué d’être traité(e) comme une personne de l’autre genre (ou d’un genre différent de celui qui lui est assigné) ;
- conviction marquée d’avoir les sentiments et les réactions de l’autre genre (ou d’un genre différent de celui qui lui est assigné).
À spécifier si :
- présence d’un trouble du développement sexuel, par exemple un trouble adréno-génital congénital ;
- l’individu a fait la transition vers une vie à plein temps dans le genre désiré (avec ou sans légalisation du changement de sexe) et a subi (ou se prépare à subir) au moins une procédure médicale de changement de sexe vers le genre désiré.
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6. Picard H, Jutant S. Rapport relatif à la santé et aux parcours de soins des personnes trans. Ministère des Affaires sociales et de la Santé 2022. https://urls.fr/kN0mn3
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