Écobiologie, « One Health » et « Global Health » sont liées
La crise environnementale contemporaine, les pandémies récentes, l’émergence des zoonoses, l’augmentation des maladies chroniques liées aux pollutions et la prise en compte croissante du microbiome humain ont profondément modifié notre manière de penser la santé. En particulier, la récente pandémie de Covid‑19 a provoqué un changement de paradigme tant intellectuel que politique : impossible, désormais, de penser la santé humaine indépendamment des dynamiques animales, environnementales, sociales et économiques. En conséquence, les institutions internationales, notamment l’Organisation mondiale de la santé (OMS), définissent désormais le concept « One Health » comme une approche intégrée visant à équilibrer durablement la santé des humains, des animaux et des écosystèmes.1
Dans ce contexte, les sciences humaines et sociales connaissent elles aussi une transformation profonde, à commencer par l’anthropologie médicale, traditionnellement centrée sur les représentations culturelles du corps, de la maladie et du soin, et qui s’ouvre de plus en plus aux interactions entre biologie, environnement et société.2 Les travaux de Philippe Descola sur le dépassement du dualisme nature/culture (cette séparation occidentale entre nature et culture étant une construction historique et non une évidence universelle, de nombreuses sociétés considérant au contraire humains, animaux, plantes et territoires comme faisant partie d’un même continuum relationnel),3 ceux de Claude Lévi‑Strauss sur les systèmes symboliques4 ou encore les réflexions d’Arne Næss autour de l’écosophie5 trouvent aujourd’hui un prolongement inattendu dans les discours contemporains sur la santé globale.
Parallèlement, des initiatives issues du monde industriel ont développé des approches originales du vivant. L’écobiologie, élaborée à partir de 1977 par le Dr Jean‑Noël Thorel, constitue à cet égard un exemple singulier :6 initialement appliquée aux soins dermo-cosmétiques, l’écobiologie considère la peau non comme une simple barrière mais comme un écosystème vivant en interaction permanente avec l’environnement intérieur et extérieur de l’individu. Autrement dit, une vision intégrative de la peau, décrite comme un « oikos » (une maison ou un milieu vivant) qui dépasse largement le cadre strictement cosmétique et dermatologique et la seule surface cutanée pour s’inscrire dans des enjeux écologiques, philosophiques et anthropologiques.7
Les notions d’écobiologie, de « One Health » et de « Global Health » participent d’un même changement de paradigme : l’émergence d’une nouvelle anthropologie médicale fondée sur l’interconnexion entre les êtres vivants et leurs environnements. Cette mutation intellectuelle conduit ainsi à repenser simultanément le corps, la maladie, le soin, les territoires et les relations entre humains et non‑humains, comme les composantes interdépendantes d’un même écosystème vivant.
De l’anthropologie médicale classique à celle des écosystèmes
L’anthropologie médicale s’est historiquement développée autour de l’étude des représentations culturelles de la maladie, des pratiques thérapeutiques et des systèmes symboliques du soin. Dans les années 1980, avec des travaux comme ceux du Dr Alain Epelboin,8 elle s’intéressait principalement aux médecines traditionnelles, aux rituels de guérison ou encore aux rapports entre culture et pathologie.
Cependant, les transformations contemporaines du monde ont progressivement déplacé ses objets d’étude. Les grandes pandémies, la mondialisation des échanges, les migrations, les crises climatiques et l’urbanisation massive ont révélé l’impossibilité de séparer strictement le biologique du social. Les maladies émergentes (SRAS, grippe aviaire, SARS-CoV- 2 et récemment hantavirus Andes et Ébola) apparaissent désormais comme des phénomènes hybrides où interviennent simultanément déforestation, mondialisation économique, comportements culturels, mobilités humaines et dynamiques microbiennes.
La notion même de « santé » tend alors à s’élargir. La santé n’est plus seulement l’absence de maladie chez un individu mais un état d’équilibre impliquant des relations complexes entre organismes vivants et environnements, peut-être plus fondamentalement encore, basé sur l’équilibre du microbiome, véritable interface entre l’homme et son milieu.9 Cette approche rejoint les analyses développées par les courants de l’écologie politique et de l’écologie relationnelle et ouvre la voie à une anthropologie médicale des écosystèmes. Le corps humain n’y est plus considéré comme une entité fermée mais comme un milieu traversé par des flux biologiques, chimiques, symboliques et sociaux. Le microbiome humain illustre parfaitement ce déplacement conceptuel : l’être humain apparaît désormais comme un assemblage complexe d’organismes vivants en interaction constante avec les différentes strates de son environnement, une mosaïque, un enchevêtrement buissonnant aux limites floues.
L’écobiologie est une philosophie du vivant appliquée à la peau
L’écobiologie constitue une tentative originale de traduction concrète de cette pensée relationnelle du vivant. Développée dans le domaine dermatologique et dermo-cosmétique, elle repose sur une idée simple mais profondément novatrice : la peau est un écosystème vivant. Selon Jean‑Noël Thorel, la peau ne doit pas être pensée comme une simple surface ou une barrière passive mais bien plutôt comme une interface dynamique reliant l’individu à son environnement. Cette approche conduit à considérer simultanément les dimensions biologiques, psychiques, sociales et environnementales de la peau. Les travaux récents consacrés à l’écobiologie soulignent ainsi que « la peau est le reflet de la personne tout entière » et qu’elle constitue un lieu privilégié d’interaction entre l’humain et son milieu.10
L’originalité de cette démarche réside également dans son fondement philosophique. Le préfixe « éco » ne renvoie donc pas à l’écologie au sens environnemental moderne mais à l’idée d’un espace relationnel interconnecté. Pour Jean-Noël Thorel, le préfixe « éco » renvoie pleinement au terme grec « oikos », signifiant littéralement « maison » : la membrane plasmique constitue l’oikos de chaque cellule, la peau celui du corps, et l’environnement celui de l’être humain. Cette logique d’interconnexion des milieux vivants conduit à privilégier des approches biomimétiques respectant les mécanismes naturels de la peau et de son microbiome.
Au-delà du domaine du soin de la peau, l’écobiologie rejoint des préoccupations anthropologiques majeures. Elle remet en cause le dualisme classique opposant humain et nature et propose une vision systémique des interactions entre le corps et l’environnement. Les auteurs des travaux consacrés à cette notion rapprochent explicitement l’écobiologie de l’écosophie développée par Arne Næss, c’est‑à‑dire d’une « sagesse du vivant » fondée sur l’interdépendance des êtres.5
L’intérêt anthropologique de cette approche est réel. La peau y apparaît comme un espace de médiation entre l’intime et le collectif, entre le biologique et le culturel. Organe du contact, de l’identité et de la perception sociale, elle devient également un indicateur des déséquilibres environnementaux contemporains : pollution, stress, perturbateurs endocriniens, modifications climatiques ou altérations du microbiome.
One Health : la santé est un système interconnecté
Le concept « One Health » prolonge cette logique intégrative à l’échelle planétaire. Selon l’OMS, la « One Health » est une approche unifiée visant à optimiser durablement la santé des personnes, des animaux et des écosystèmes. Cette définition repose sur la reconnaissance d’une interdépendance fondamentale entre santé humaine, santé animale et environnement.1
L’émergence de la « One Health » s’explique par plusieurs phénomènes convergents : multiplication des zoonoses, crise climatique, résistances antimicrobiennes, industrialisation agricole et destruction des écosystèmes. Environ 75 % des maladies infectieuses émergentes humaines proviennent d’animaux. Le franchissement des barrières d’espèces apparaît désormais comme une conséquence directe des transformations environnementales produites par les activités humaines qui tantôt empiètent sur les zones anciennement réservées strictement aux animaux, soit poussent certaines sociétés à modifier leurs comportements alimentaires par nécessité (« viande de brousse » contaminée) : l’ulcère de Buruli, récemment identifié comme une priorité de recherche et de prise en charge par l’OMS (et dont des projets de recherche sont soutenus par plusieurs prix internationaux), participe de ces interfaces humains/environnements sur lesquels tout déséquilibre devient pathogène.
La « One Health » constitue ainsi bien davantage qu’un simple programme sanitaire. Il s’agit d’un changement épistémologique profond. La médecine ne peut plus fonctionner en silos : médecine humaine, médecine vétérinaire, écologie, microbiologie, sciences sociales et politiques publiques doivent impérativement coopérer. Cette approche transforme également la place des sciences humaines : l’anthropologie devient indispensable pour comprendre les comportements humains liés à l’élevage, à l’alimentation, aux pratiques culturelles, à la mobilité ou à l’acceptation des politiques sanitaires. Les pandémies récentes ont montré que les réponses biomédicales seules demeurent insuffisantes si elles ne prennent pas en compte les dimensions sociales, symboliques et politiques des crises sanitaires (la gestion des funérailles est ainsi essentielle pour endiguer les épidémies du virus Ébola en Afrique centrale [figure]).11
Dans cette perspective, le corps humain est pensé comme un nœud relationnel situé au croisement de multiples écosystèmes : microbiologique, environnemental, alimentaire, économique et culturel. L’être humain cesse d’être un individu isolé pour devenir un acteur d’écosystèmes complexes : une partie d’un tout.
« Global Health » : mondialisation et nouvelles vulnérabilités
Le concept de « Global Health » complète cette évolution en insistant sur la dimension non seulement interdisciplinaire de la santé mais aussi internationale, dans le sens où les maladies, les systèmes de soins et les déterminants de santé dépassent désormais les frontières nationales et doivent être pensés à l’échelle mondiale.
Apparu dans les années 1990 - 2000 à la suite de phénomènes « globaux » (mondialisation accélérée, pandémie VIH/sida, intensification de la circulation aérienne, émergence de nouvelles zoonoses, prise de conscience du dérèglement climatique, aggravation des inégalités Nord-Sud), la « Global Health » vise désormais à améliorer la santé des populations mondiales en réduisant les inégalités de santé (et d’accès aux soins) et à comprendre les causes globales des maladies (pour mieux les prévenir).
L’idée centrale est qu’une maladie locale peut devenir très vite (en quelques semaines) un problème mondial. Là où l’écobiologie et la « One Health » insistent surtout sur les liens entre santé humaine, santé animale et environnement (approche « écosystémique »), la « Global Health » est plus large, abordant des aspects géopolitiques et économiques,12 intégrant des notions de migrations de populations, d’inégalités sociales, d’adaptation des systèmes de santé, de climatologie13 et de politiques internationales.
Vers une médecine des interconnexions
La connaissance de ces trois concepts est essentielle pour tout praticien de santé, parce que chacun contribue à modifier la perception du patient et les pratiques : ils ont participé à faire évoluer profondément la médecine moderne, puisqu’on est passé, en quelques années, d’une médecine centrée sur l’organe à une médecine des interconnexions. La notion de santé est devenue bien plus complexe que celle de la définition de l’OMS (qui date de 1946 et a donc quatre-vingt ans : « un état de complet bien-être physique, mental et social, et non pas seulement une absence de maladie ou d’infirmité ») : elle est désormais écologique, sociale, politique et mondiale.
2. Charlier P. Anthropologie médicale et santé publique. Rev Prat 2024;74(7):729-30.
3. Descola P. Par-delà nature et culture. Paris, Gallimard, 2005.
4. Levi-Strauss C. Anthropologie structurale. Paris, Plon, 1958.
5. Næss A. Une écosophie pour la vie. Introduction à l’écologie profonde. Paris, Seuil, 2017.
6. McEwen L, Dechelette C, Fauverghe S. Ecobiology: More than just a word, a philosophy emerging from skincare. Ethics Med Public Health 2023;31:100954.
7. Dechelette C, McEwen L, Granet-Abisset AM. L’écobiologie, une démarche philosophique singulière et anticipatrice de soin de la peau. Hegel 2024;14(1):37-44.
8. Epelboin A. Que doit-on penser de la médecine traditionnelle ? Rev Infirm 1985;35(2):14-6.
9. Charlier P. Could health only be defined by an equilibrated microbiome? A Covid-19 reappraisal. Ethics Med Public Health 2021;18:100699.
10. Dreno B. The microbiome, a new target for ecobiology in dermatology. Eur J Dermatol 2019;29(S1):15-8.
11. Epelboin A. Ebola virus disease: Dramatic past and sinister future. Bull Soc Pathol Exot 2016;109(4):213-5.
12. Jacobsen KH, Waggett CE, Adeyi O, et al. An updated definition of global health. Glob Health Res Policy 2025;10:56.
13. Pacotte L, Chamussy C. La grande histoire du climat. Comment les humains s’adaptent depuis 3 millions d’années. Paris, Robert Laffont, 2024.
Dans cet article
- Écobiologie, « One Health » et « Global Health » sont liées
- De l’anthropologie médicale classique à celle des écosystèmes
- L’écobiologie est une philosophie du vivant appliquée à la peau
- One Health : la santé est un système interconnecté
- « Global Health » : mondialisation et nouvelles vulnérabilités
- Vers une médecine des interconnexions