Cela fait longtemps que scientifiques et médecins alertent sur un risque épidémique majeur. Malgré cela, et les nombreuses menaces jusqu’ici jugulées, nous étions dans un état d’impréparation manifeste. Avec un peu d’optimisme, la crise actuelle accélérera (peut-être ?) la prise de conscience que d’autres pandémies, avec une mortalité bien plus élevée, sont probables dans le futur, sans compter les risques sanitaires majeurs que fait craindre le bouleversement climatique à l’œuvre et pour lesquels nous sommes tout aussi mal préparés. 

 

Toutefois, si l’inventaire des erreurs, des dysfonctionnements ou des fautes – et donc des responsabilités – s’imposera une fois l’épidémie de Covid maîtrisée, ce moment n’est pas encore venu, et il est même inquiétant de voir que les responsables actuels perdent un temps précieux à devoir se justifier continuellement, avec le risque d’un effet paralysant, par crainte de poursuites ultérieures. C’est probablement ce qui s’est passé avec les débuts trop précautionneux de la vaccination, l’exécutif ayant certainement surestimé le scepticisme vaccinal et l’influence des mouvements antivaccins.

Il est légitime que le public se pose des questions, soit sensible au moindre dysfonctionnement réel ou ressenti et que des voix s’élèvent contre les dérives possibles qu’un régime d’exception, justifié par l’urgence sanitaire, pourrait entraîner. Il est normal aussi que médecins ou scientifiques communiquent ou soient présents sur les plateaux télévisés pour éclairer la population. 

Pour autant, la compétence réelle ou supposée doit-elle être le blanc-seing qui permet de s’exprimer sans limites, au risque d’induire dans l’esprit du public l’idée que le raisonnement scientifique est structuré comme une suite de certitudes et qu’il existe un discours de vérité dont celui qui l’émet en est l’expression parfaite ?

Sans nous attarder sur les interventions de Didier Raoult ou de Christian Perronne, qui relèvent d’un autre registre, le cas d’autres personnalités omniprésentes médiatiquement nous laisse perplexe. « Je ne tromperai jamais leur confiance », clame le titre du livre du chef des urgences d’un grand hôpital parisien, maire d’une ville de 30 000 habitants et responsable politique important : quel don d’ubiquité et comment arrive-t-il à concilier toutes ces tâches ? 

Et cet autre, ancien ministre de la Santé, dont l’opportunisme est légendaire, qui vient de publier une Maladie française dont le sous-titre est « Pandémie : et pourtant tout avait été préparé », soit en réalité une longue auto-hagiographie où l’on comprend qu’il avait tout prédit et préparé : ah ! si on l’avait écouté ! Ses pages promouvant l’hydroxychloroquine sont un monument pour qui voudra faire un cours sur la lecture critique à des étudiants en médecine… L’auteur, qui s’est pris récemment les pieds dans un documentaire complotiste, nous explique comment, grâce à lui, a été nommé l’avant-dernier secrétaire général de l’ONU ! Il est en revanche très discret sur la campagne de vaccination tous azimuts qu’il avait lancée en 1994 contre l’hépatite B et dont beaucoup pensent que, par ses aspects contestables, elle a contribué à la défiance vaccinale en France. Quant au président de La Ligue contre le cancer, qui semble aimanté par tous les micros qui se tendent, on pourrait s’attendre à ce que ses interventions se concentrent, en toute légitimité, plutôt sur la désorganisation de la prise en charge des patients cancéreux et des programmes de prévention… Sur les plateaux télévisés, la figure du médecin bavard va-t-elle supplanter celle du médecin expert ?

Jean Deleuze, rédacteur en chef, éditorial paru dans le numéro de janvier 2021 de La Revue du Praticien (n° 71, tome 1).

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Références

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