En l’attente d’un vaccin, c’est le SARS-CoV-2 qui mène la danse sur toute la planète et nous oblige, en ordre dispersé, à courir après lui pour tenter de limiter les dégâts. L’évolution de l’épidémie ne cesse de susciter des hypothèses, porteuses d’espoir ou d’incertitudes, auxquelles les faits apportent d’eux-mêmes une vérification ou le plus souvent un démenti.

 

La chute des nouvelles infections après la phase de confinement signifiait-elle une extinction spontanée (comme cela avait été le cas avec le SARS- CoV-1), une perte de virulence ou un recul lié à l’arrivée des beaux jours ? Toutes théories invalidées qui ont laissé la place, depuis, à d’autres interrogations. En août, la stabilité des hospitalisations et des entrées en réanimation alors que les contaminations augmentaient appelait deux interprétations possibles.

La première, optimiste, décrivait une circulation virale active chez les plus jeunes, sans grande conséquence sur leur santé (favorisant même la marche vers une immunité de groupe), tandis que les plus vulnérables continuaient à se protéger et à être protégés par leur entourage. La seconde, pessimiste, prédisait un décalage entre circulation accrue du virus et formes graves plus nombreuses. C’est malheureusement cette dernière hypothèse qui était exacte avec, à l’heure où nous écrivons (le 14 septembre), une augmentation nette des admissions en réanimation.

Du coup, une autre question apparaît, dont la réponse attendue divise aussi optimistes et pessimistes : le regain observé, conséquence directe du moindre respect
des gestes barrières durant l’été, sera-t-il stoppé par la généralisation du port du masque dans les grandes villes et dans beaucoup de situations, auquel cas on devrait observer un effet rapide sur le nombre de contaminations avec, dans une quinzaine de jours, une stabilisation des hospitalisations ou au contraire est-il annonciateur d’une nouvelle dégradation ? Réponse en octobre.

Ces incertitudes sont aggravées en France par la faiblesse de notre culture en santé publique. Les talents ne manquent pas pourtant dans tous les domaines médicaux et scientifiques qui, à défaut de prédire l’évolution d’une épidémie, ce qui paraît impossible tant qu’un vaccin n’est pas disponible, pourraient permettre collectivement de définir, en fonction des données déjà acquises et des moyens disponibles, quelques priorités, dont en premier lieu une politique de dépistage claire, ce qui est loin d’être le cas, lorsqu’on voit la désorganisation actuelle et les files interminables devant les laboratoires d’analyses médicales. 

Hélas ! c’est plutôt la cacophonie qui domine, favorisée par les micros qui se tendent devant les experts. Une situation éminemment profitable à la poignée de médecins qui trompent des pans entiers de la population (sont-ils vraiment dupes eux-mêmes ?) en prenant de façon spectaculaire et incessante le contre-pied du raisonnement médical le plus élémentaire.

L’inconduite scientifique n’est pas un phénomène nouveau, mais que ses acteurs investissent le débat public avec autant de succès est un tournant majeur. Si les mouvements antivaccinaux bénéficiaient déjà du soutien de quelques soldats perdus de la médecine, leur combat n’a jamais vraiment réussi à faire oublier ses racines idéologiques. L’argumentation visant à démontrer l’efficacité de l’hydroxychloroquine contre le SARS-CoV-2 est d’une autre nature. Moins émotionnelle, plus offensive, prétendant se développer sur de nouveaux raisonnements qui permettraient de se déprendre des limites des anciens, elle fonde les bases d’une nouvelle pseudoscience annonciatrice de bien des dérives futures. Nous voilà prévenus.

Jean Deleuze, rédacteur en chef, éditorial à paraître le 20 septembre 2020 (La Revue du Praticien, vol. 70, n°7).

Figures et tableaux