La société change, et les données chiffrées sur les violences, en particulier sexuelles, sont parlantes.
Évolutions chiffrées des violences sexuelles
Le nombre de plaintes pour violences physiques, majoritairement dans le cadre familial, s’est stabilisé en 2024 (450 100 victimes enregistrées). Toutefois le nombre de victimes mineures, lui, a continué de progresser en 2024 par rapport à l’année précédente, notamment dans le cadre familial (+ 10 % versus + 4 % en dehors du cadre familial).1
Le nombre de plaintes pour violences sexuelles a augmenté de 7 % en 2024, évolution nettement inférieure à celle observée en moyenne entre 2016 et 2023 (+ 12 % par an). En 2024, ce sont 122 600 victimes de crimes et délits à caractère sexuel qui ont été dénombrées, dont 85 % sont des femmes et majoritairement en dehors du cadre familial. Parmi les victimes de violences sexuelles, 43 % ont été victimes de viol ou de tentative de viol.2
Les jeunes filles de 15 à 19 ans sont les plus impactées en dehors du cadre familial, avec un taux de 9,6 victimes enregistrées pour 1 000 habitantes. Au sein de la famille, ce sont les enfants de 5 à 9 ans qui constituent la part la plus élevée de victimes enregistrées par habitant (1,9 victime pour 1 000 habitants), avec un taux de victimes bien plus élevé parmi les filles que parmi les garçons.1
La part importante des mineurs parmi les victimes de violences sexuelles rejoint les résultats de l’enquête GENÈSE de 2021 :3 sur une cohorte de 109 000 personnes interrogées, âgées de 18 à 74 ans (hommes 30 %, femmes 70 %), plus d’une femme sur cinq et un homme sur six déclaraient avoir subi au moins une fois, avant l’âge de 15 ans, une violence intrafamiliale (psychologique, physique ou sexuelle). Et les violences sexuelles étaient deux à trois fois plus fréquentes chez les moins de 10 ans que chez les 11 - 18 ans.
Si ces nombres demeurent intolérables, ils sont à interpréter avec prudence, car ils reflètent aussi un progrès : la plus grande propension des victimes à porter plainte. À la suite du mouvement #MeToo, du Grenelle des violences conjugales, des évolutions législatives sur la protection des mineurs contre les violences sexuelles et sur l’aide aux victimes de violences conjugales, ainsi que de l’implication de personnalités publiques auprès d’associations d’aides aux victimes, et de plusieurs procès publics retentissants, le contexte sociétal est à la libération de la parole des victimes de violences et de violences sexuelles.
Place de l’éducation à la sexualité en milieu scolaire
Un des rouages de cette évolution, et peut-être le plus porteur sur le long terme, est la mise en place de séances d’éducation à la sexualité à l’école.
Les chiffres sur l’exposition des jeunes à la pornographie sont affolants : d’après un rapport de l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom), en 2023, 2,3 millions de mineurs ont fréquenté chaque mois des sites pornographiques. Un enfant sur trois a vu des images pornographiques avant l’âge de 12 ans, deux sur trois avant 15 ans. Dès 12 ans, plus de la moitié des garçons se rendent sur ces sites tous les mois et ils sont près des deux tiers à s’y rendre entre 16 et 17 ans. Et le rapport du Sénat « Porno : l’enfer du décor », publié en 2022, ajoute que 44 % des jeunes ayant des rapports sexuels déclarent reproduire des pratiques qu’ils ont vues dans les vidéos à caractère pornographique, alors que 88 % des scènes pornographiques contiennent de la violence explicite.4
Nelson Mandela disait : « L’éducation est l’arme la plus puissante de vous puissiez utiliser pour changer le monde. » Au vu des chiffres de violences sur mineurs et de leur exposition dramatique à des contenus inappropriés et violents, il est une évidence : il faut commencer cette éducation tôt.
Depuis 2001, les élèves sont censés être sensibilisés à la santé et à la sexualité à raison de trois séances par an dans les écoles, collèges et lycées. À partir de la maternelle, on parle d’éducation à la vie affective et relationnelle, jusqu’au lycée. On y inclut le terme de vie sexuelle à partir du collège.
Pourtant, le collectif féministe #NousToutes a lancé une enquête (#SexEducationNationale) sur les séances d’éducation à la sexualité au collège et au lycée en 2021 :5 les données montraient qu’en moyenne seulement 13 % du nombre total de séances avaient été effectivement réalisées, avec une moyenne de 2,7 séances d’éducation à la sexualité pendant toute la scolarité, au lieu des 21 séances au minimum prévues par la loi. Ces séances étaient généralement focalisées sur des thématiques biologiques, au détriment des questions d’estime de soi, de consentement ou de lutte contre les violences.
La circulaire de février 2025 s’attelle donc à un programme ambitieux : « éduquer à la vie affective, relationnelle et à la sexualité ». Il est temps d’écouter Nelson Mandela et de changer le monde.
Que faut-il entendre par « séances d’éducation à la sexualité » ?
Les textes du code de l’éducation parlent d’« éducation à la sexualité » (EAS), les organismes de conseil conjugal et familial (CCF) préfèrent le terme d’« éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle » (EVARS) utilisé dans les programmes proposés par les différentes circulaires sur l’éducation à la sexualité et qui rend davantage justice à la richesse et à la diversité des thèmes qui y sont abordés, ainsi qu’à la largeur du spectre des compétences psychosociales mises en jeu. Ces interventions sont souhaitées par le gouvernement depuis presque un siècle, leur contenu a été développé au fur et à mesure des changements sociétaux et médicaux et leur cadre a été formaté et précisé par plusieurs circulaires successives.
Historique de 1937 à aujourd’hui
Dès 1936, le ministre de l’Éducation nationale (et des Beaux-Arts !) Jean Zay prône une grande réforme de l’école. Il signe en 1937, avec le ministre de la Santé publique Marc Rucart, une circulaire qui réclame une éducation sexuelle à l’école. Celle-ci est néanmoins rapidement abrogée face à une opposition massive de la Fédération nationale des associations de parents d’élèves des lycées et collèges.6
En 1948, un rapport du comité d’études sur l’éducation sexuelle en milieu scolaire (créé en 1947) juge nécessaire l’éducation à la sexualité sur le plan biologique.7
Le 19 décembre 1967, le député Lucien Neuwirth fait adopter par l’Assemblée nationale une loi autorisant la vente et l’usage des méthodes anticonceptionnelles en France. La dépénalisation de la contraception est une des premières demandes portées par les luttes féministes, à quelques mois de Mai 1968, dans un contexte d’aspiration de toute une nouvelle génération au droit de maîtriser sa fécondité et de dissocier sexualité et procréation.
Dès 1967, le Parlement reconnaît qu’« une action éducative, portant non seulement sur la régulation des naissances mais aussi sur l’ensemble des problèmes de la vie conjugale et familiale, sera donc désormais de plus en plus indispensable. Elle devra être dispensée par les associations familiales et autres organismes qualifiés pour cette mission parmi lesquels chaque foyer devra pouvoir trouver, s’il le désire, le cadre éducatif correspondant à ses croyances et à son éthique ».
Mais il faut près de cinq ans pour que soit appliqué ce qui découle de cette loi : la création des établissements d’information, de consultation et de conseil familial (EICCF) et les centres de planification ou d’éducation familiale (CPEF), nouvellement appelés centres de santé sexuelle (CSS) depuis 2022.8
La circulaire Fontanet du 23 juillet 19739 signe le début des cours d’information et d’éducation sexuelle. Elle distingue l’enseignement scientifique et biologique (procréation) intégré dans le programme du secondaire et obligatoire, et l’éducation sexuelle facultative en dehors des cours, avec l’accord parental ;7 elle indique que « l’information de la population sur les problèmes de la vie est une responsabilité nationale ». Elle crée un Conseil supérieur de l’information sexuelle, de la régulation des naissances et de l’éducation familiale.
Depuis, selon le Bulletin officiel de février 2003, « l’évolution des mentalités, du contexte social, juridique et médiatique dans le domaine de la sexualité, ainsi que des connaissances scientifiques liées à la maîtrise de la reproduction humaine a conduit les pouvoirs publics à développer l’éducation à la sexualité en milieu scolaire comme une composante essentielle de la construction de la personne et de l’éducation du citoyen ».10
Plusieurs circulaires viennent compléter les programmes scolaires au fil du contexte historique. En 1981, l’information sur la contraception au sein de l’école est introduite par une note de service d’Alain Savary. En 1985, la circulaire Chevènement n° 85 - 009 lance l’éducation à la sexualité à l’école primaire.11
Puis, dans le contexte de crise épidémique du sida, arrive la circulaire n° 96 - 100 du 15 avril 1996 relative à la prévention du sida en milieu scolaire,12 remplacée par la circulaire du 19 novembre 1998 relative à l’« éducation à la sexualité et prévention du sida », qui prône une « éducation à la sexualité et à la responsabilité ».13 Ces dernières circulaires réclament des séances d’éducation à la sexualité, obligatoires, à raison de deux heures, au minimum, dans l’année scolaire, inscrites dans l’horaire global annuel des élèves. Organisées de préférence en petits groupes de dix à quinze élèves, ces séquences visent à offrir un cadre favorisant l’écoute, le dialogue et la réflexion.
Si l’État reconnaît le rôle premier joué par les parents dans l’éducation à la sexualité, il met en avant la part de responsabilité de l’école, tant pour la dimension individuelle de la santé sexuelle (prévention des infections sexuellement transmissibles, prévention des grossesses non désirées) que pour son inscription sociale (prévention des violences sexuelles, lutte contre les préjugés de genre ou d’orientation sexuelle, prévention de conduites à risque).
En 2001, l’article L312 - 16 de la loi n° 2001 - 588 du 4 juillet, relative à l’interruption volontaire de grossesse et à la contraception exige qu’« une information et une éducation à la sexualité [soient] dispensées dans les écoles, les collèges et les lycées à raison d’au moins trois séances annuelles et par groupes d’âge homogène ».14 Ces séances devraient pouvoir être réalisées par des personnels « contribuant à la mission de santé scolaire », des personnes « ayant satisfait à une formation qualifiante en conseil conjugal ou toute autre personne qualifiée dans un établissement d’information, de consultation ou de conseil familial, un centre de planification ou d’éducation familiale, un service social ou un autre organisme agréé », ainsi que d’autres intervenants extérieurs, à la discrétion du chef d’établissement.
À la suite de cette loi, les partenariats entre les établissements scolaires et les centres de planification et d’éducation familiale se multiplient. Grâce aux séances animées dans les établissements scolaires ou au sein des CPEF, les professionnels de ces centres sont mieux identifiés, et les collégiens et lycéens fréquentent davantage ces lieux d’échange sans jugement, où tous les sujets peuvent être abordés.
Plusieurs thèmes sont ajoutés progressivement aux sujets possibles de l’éducation à la sexualité : homophobie en 2003, prévention de l’enfance maltraitée et des violences intrafamiliales en 2010, lutte contre le sexisme et les stéréotypes en 2013, sensibilisation aux questions de prostitution et de marchandisation du corps en 2016, transphobie en 2018 et prévention des mutilations sexuelles féminines.7
En 2016, plusieurs rapports officiels mettent cependant en évidence le manque d’effet de l’éducation à la sexualité telle qu’elle est menée.
La circulaire Blanquer du 12 septembre 2018, relative à l’éducation à la sexualité, précise les objectifs et conditions de réalisation de ces séances d’éducation à la sexualité dans le cadre scolaire, à partir du primaire.15 Après divers rapports en 2019 et 2023 dénonçant l’ampleur des besoins en matière d’éducation à la sexualité, l’augmentation des violences chez les jeunes, l’importance du nombre d’enfants victimes d’inceste, et à la suite de la circulaire Ndiaye du 30 septembre 202216 insistant sur le rôle des chefs d’établissement dans l’instauration systématique des séances d’EAS dans les établissements du primaire et du secondaire, un nouveau projet de programme scolaire consacré à l’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle de la maternelle à la terminale est présenté et discuté ; il est finalement publié en février 2025.17
Contenu des séances d’éducation à la sexualité de 2018 à 2025
La circulaire de 2018 précise : « Il s’agit d’une démarche éducative transversale et progressive qui vise à favoriser l’estime de soi, le respect de soi et d’autrui, l’acceptation des différences, la compréhension et le respect de la loi et des droits humains, la responsabilité individuelle et collective, la construction de la personne et l’éducation du citoyen. Son approche globale et positive doit être adaptée à chaque âge et à chaque niveau d’enseignement. Il est indispensable de s’appuyer sur les valeurs laïques et humanistes pour travailler avec les élèves dans une démarche fondée sur la confiance. »
Le contenu de ces interventions est à l’intersection des champs biologique, psycho-émotionnel et juridique et social (figure). Les thèmes abordés sont adaptés à l’âge et au degré de maturité des enfants et jeunes rencontrés.
Ces séances doivent permettre de présenter aux élèves des (res)sources d’information et de soutien internes ou externes à leur environnement scolaire.
Lors de l’intervention d’un partenaire extérieur, le contenu de ces actions (objectifs, modalités, évaluation) est élaboré à partir d’une première analyse des besoins faite par les professionnels de l’Éducation nationale. Ce contenu fait explicitement référence aux programmes d’enseignement et au socle commun de compétences, de connaissances et de culture.
Devant des élèves, l’intervenant doit veiller à mettre à distance ses représentations et son vécu, instaurer et assurer dans le groupe un climat de confiance, inviter les élèves à respecter la parole de chacun, tant durant la séance qu’à son issue, et respecter chacun, autant dans la prise de parole que dans le silence. Les échanges et l’élaboration commune des réponses à partir des préoccupations des jeunes doivent être encouragés, en toute neutralité, sans imposer ses propres questions et réponses. Il est important de permettre aux enfants et aux jeunes de repérer ce qui relève de la sphère privée et de la sphère publique, et de maintenir les échanges dans la sphère publique. Ce qui est débattu dans le groupe doit pouvoir être entendu par tous dans l’institution.2
En fait, on retrouve dans la demande de mettre en place une éducation à la sexualité à l’école la même philosophie que celle du développement des compétences psychosociales (CPS) à l’école : favoriser la santé globale et la santé mentale positive, définie en 2004 par l’Organisation mondiale de la santé, comme « un état de bien-être dans lequel la personne peut se réaliser, surmonter les tensions normales de la vie, accomplir un travail productif et fructueux, et contribuer à la vie de sa communauté ».18 Le développement des CPS est perçu comme un levier essentiel pour la santé publique, favorisant le bien-être, la réussite éducative, l’insertion professionnelle et la prévention des comportements à risque : « Permettre aux générations d’aujourd’hui et de demain de développer leur capacité à faire des choix éclairés et raisonnés, leurs aptitudes à vivre ensemble et à mieux gérer leur stress et réguler leurs émotions en renforçant leurs compétences psychosociales constitue un levier clé de la promotion de la santé ».18,19
Interventions de partenaires extérieurs
Les séances d’éducation à la sexualité peuvent être coanimées par des partenaires extérieurs institutionnels et/ou associatifs : associations plus ou moins professionnalisées, groupes de conseillers conjugaux et familiaux… Chacun de ces acteurs agit selon la méthode qu’il préfère, et les outils sont multiples, comme des pièces de théâtre suivies de débats, des lectures d’œuvres picturales ou des conférences gesticulées. La taille du groupe pris en charge diffère également selon les intervenants et leur modus operandi. Les choix des personnels intervenant en collège ou lycée est à la discrétion du chef d’établissement. En effet, toute intervention en milieu scolaire est soumise à l’autorisation du chef d’établissement dans le second degré et de l’inspecteur d’académie – et par délégation le directeur d’école – dans le premier degré. L’intervention se fait à la demande ou avec l’accord des équipes pédagogiques concernées et dans le respect de la responsabilité pédagogique des enseignants. À l’école élémentaire, les modalités retenues pour la mise en œuvre de l’éducation à la sexualité sont présentées lors du conseil d’école et portées à la connaissance des parents d’élèves lors de la réunion de rentrée, dans le cadre de la présentation des enseignements. Au collège et au lycée, les modalités d’organisation de l’éducation à la sexualité sont établies dans le cadre du comité d’éducation à la santé, à la citoyenneté et à l’environnement (CESCE). Il convient dans ce cas de s’assurer que les intervenants sont formés, par exemple issus d’associations ayant reçu l’agrément national ou académique.
Pour plus de cohérence et d’efficacité, ces interventions doivent faire l’objet d’une préparation en amont avec les membres de l’équipe éducative. Elles doivent également se dérouler en présence et sous la responsabilité d’un membre de cette équipe.
En effet, en cas d’intervention d’un partenaire, la séance est coanimée par un binôme de professionnels comprenant toujours un personnel de l’Éducation nationale. Idéalement, il peut s’agir d’un infirmier scolaire, d’un assistant social, d’un psychologue de l’Éducation nationale ou d’un professeur formé à l’EVARS… Il est préférable que ce ne soit pas un professeur de l’équipe pédagogique directe de la classe afin de libérer la parole.
Cette animation en binôme permet de présenter d’emblée une personne ressource/relais pour les jeunes au sein de l’établissement, de veiller à ce qu’il y ait un témoin adulte des propos tenus lors de ces interventions et d’assurer ainsi la sécurité des jeunes et des professionnels.
Programme d’éducation à la sexualité de 2025
Publié au Journal officiel du 5 février 2025, le programme d’EVARS était censé être applicable à la rentrée de septembre 2025.17 Les établissements scolaires ont fait de gros efforts pour respecter cette exigence, proposant des formations rapides à leurs professeurs, mais l’urgence de ces réalisations rend compliquée la mise en place réelle du programme.
Ce dernier s’ordonne autour de trois questions suivies et approfondies tout au long de la scolarité : comment vivre et grandir sereinement avec son corps ? Comment construire avec les autres des relations respectueuses et s’y épanouir ? Comment trouver sa place dans la société, y devenir une personne libre et responsable ?
Il prévoit au moins trois séances par an adaptées à chaque âge pour promouvoir :
- une éducation à la vie affective et relationnelle pour l’école maternelle et élémentaire ;
- une éducation à la vie affective, relationnelle et à la sexualité au collège et au lycée.
Au premier degré, les objectifs sont d’apprendre à se connaître et à connaître son corps, ses émotions et d’encourager les élèves à s’exprimer afin d’améliorer leur bien-être personnel et en société. Ces enseignements doivent permettre de commencer à poser des choix responsables, dans un souci de respect des autres et du vivre-ensemble. Ils posent les premiers jalons pour prévenir les violences sexistes et sexuelles.
Au second degré, la notion de sexualité est ajoutée et les thèmes abordés sont plus complexes, à la croisée des connaissances biologiques, éthiques et sociétales. Les objectifs du programme sont de transmettre des connaissances sur la sexualité et la santé, sur la reproduction, la contraception et la prévention des infections sexuellement transmissibles (IST) afin de favoriser des choix éclairés et responsables. L’accent est porté sur la lutte contre les discriminations (question des stéréotypes, notamment de genre, question de l’égalité et du respect entre les sexes) et la prévention des violences sexuelles et du harcèlement, avec une attention particulière pour les notions de consentement, de respect et de droit.20
Ce qui change
Les grands principes éthiques de ce programme ne sont pas modifiés, notamment dans les exigences de posture professionnelle et respectueuse des intervenants.
La part jouée par les professionnels de l’Éducation nationale est, elle, nettement accentuée. Les responsables d’établissement doivent veiller à l’organisation et à la mise en œuvre de ces trois séances annuelles obligatoires, ainsi qu’à leur bonne articulation avec les enseignements généraux et les projets éducatifs locaux. Ils peuvent se faire aider d’un référent local, dont le rôle est de développer une expertise et de conseiller les directeurs et chefs d’établissement pour l’organisation et la mise en œuvre des séances.
Ils peuvent également être soutenus par des équipes académiques de pilotage de l’éducation à la sexualité. Ces équipes ont pour missions d’« impulser des projets dans les écoles et établissements, accompagner leur mise en œuvre, concevoir un dispositif de sensibilisation et de formation au sein du programme académique de formation, être un appui aux acteurs et à répondre à tout questionnement des personnels pédagogiques et éducatifs sur le sujet ».20
En matière d’objectifs d’apprentissage, ce programme n’est pas révolutionnaire mais reprend et complète les thématiques de 2018, avec les problématiques émergentes de ces dernières années (poids de la pornographie, omniprésence du numérique et des réseaux sociaux…).
Il précise comment les différents enseignements peuvent s’y rattacher : tous les enseignants ont un rôle à jouer dans l’éducation à la sexualité, au-delà des professeurs de sciences de la vie et de la Terre ou d’éducation civique et morale.
Écoles maternelle et primaire
À l’école maternelle ou primaire, la mise en œuvre du programme d’éducation à la vie affective et relationnelle est laissée à la discrétion du professeur et est totalement intégrée au programme de la classe. Il n’est donc plus question de faire intervenir des partenaires extérieurs a priori, mais les séances de sensibilisation peuvent être coanimées avec plusieurs membres de l’équipe éducative.
Le programme pour l’école maternelle est nouveau. Sont mises en avant les notions de « considération du corps, des sentiments, des émotions, de respect de l’intimité » et de l’égalité entre les filles et les garçons. Les différentes structures familiales sont abordées (la nature, la fonction et le sens des liens familiaux sont repris en classe de CP [cours préparatoire] dans un but de prévention de l’inceste notamment). Dès l’âge de quatre ans, on apprend aux enfants à identifier une personne de confiance, éventuellement hors de sa famille, à qui il est possible de confier « un secret qui fait mal », par exemple.
Une attention soutenue est donnée au repérage d’enfants en danger et à la protection de l’enfance.
À l’école primaire, ces acquis sont repris et approfondis ; sont abordés aussi des principes de vie en groupe et société, avec les premières bases autour de la relation saine, respectueuse et égalitaire et une évocation officielle de la notion de consentement en classe de CE2 (cours élémentaire 2), même si l’apprentissage de l’expression et de l’acceptation d’un refus était déjà abordé dès la maternelle. De premiers éléments autour de la puberté, des changements du corps et de la découverte des cycles menstruels sont proposés à partir des classes de CM1 -CM2 (cours moyens 1 et 2). Les risques du numérique sont, quant à eux, soulevés dès la classe de CM2.
Collège et lycée
Dans le second degré, des séances de deux heures (éventuellement sur des créneaux dédiés prévus dès le début de l’année scolaire) sont recommandées et le recours à des partenaires extérieurs est possible, toujours en coanimation avec un personnel éducatif, social ou de santé de l’Éducation nationale et sous la responsabilité pédagogique d’un membre de l’équipe éducative. Dans ce cas, l’intervention d’associations agréées et d’institutions partenaires est systématiquement anticipée et coordonnée avec les équipes pédagogiques.
Chaque association détentrice d’un agrément de l’Éducation nationale intervient sur les thèmes de son dossier d’agrément et auprès des élèves ciblés par le programme pour ces sujets.
Au collège, le programme approfondit des connaissances et des repères culturels, et propose des outils de sensibilisation et de réflexion, afin de pouvoir appréhender de manière sereine les changements physiques, psychiques et émotionnels vécus par les jeunes. La sexualité et la vie affective en général sont abordées dans l’ensemble de leur complexité : libre consentement, prévention des risques, facettes multiples (amour, plaisir, reproduction), ainsi que la qualité des relations, la distinction entre sphères publique et privée. C’est en grande partie le côté relationnel de la sexualité qui est exploré, dans sa relation à soi-même, à l’autre (évolutivité des liens d’affection, relation réciproque et égalitaire, respect de l’autre passant aussi par des choix responsables et protecteurs sur le plan de la sexualité…) et à la société (place de la liberté individuelle dans la société, question des réseaux sociaux, respect des droits humains, valeur du corps et de la personne…).
Au lycée et dans les classes de certificat d’aptitude professionnelle (CAP) sont explorées des situations plus complexes, parcourant l’ensemble du spectre de la vie affective, relationnelle et sexuelle dans ses dimensions personnelle, interpersonnelle et sociétale. La mise en questionnement des élèves leur permet d’envisager la place de leur vie affective, leur vie relationnelle et leur vie sexuelle au sein de leur citoyenneté. L’accent est mis sur les dangers des réseaux sociaux (question de l’intimité, de la valeur de l’image, de l’exposition à la pornographie, des risques prostitutionnels…).
Synthèse des programmes
Le programme publié par l’Éducation nationale détaille, par niveau, les notions et compétences à acquérir, ainsi que des propositions de démarches et d’activités pour les séances d’éducation à la sexualité, avec quelques exemples et illustrations.
L’esprit du programme est bien résumé dans le tableau d’objectifs d’apprentissage publié par le ministère (tableau).20
Freins à l’instauration de l’éducation à la sexualité
Même si globalement, les grandes fédérations de parents d’élèves admettent le besoin et l’importance de l’éducation à la sexualité à l’école, chaque nouvelle tentative du gouvernement pour la développer est confrontée à une levée de boucliers d’associations de parents. Et c’est compréhensible : laisser des personnes extérieures aborder avec ses enfants ce sujet qui touche à l’intimité, à la sphère privée, aux convictions personnelles, aux valeurs familiales profondes suscite inquiétude et défiance. Quels sont les principaux freins à la mise en place de l’éducation à la sexualité et comment y répond le nouveau programme de 2025 ?
Rôle complémentaire des parents et de l’école
Un des premiers éléments freinant l’acceptation de l’éducation à la sexualité à l’école est la question de la place et du rôle des parents.
Certaines associations de parents clament haut et fort que l’éducation à la sexualité est du domaine familial et doit reposer uniquement sur les parents. Et, en même temps, beaucoup de parents reconnaissent la difficulté de prendre en charge l’éducation sexuelle, de discuter de certains sujets avec leurs enfants et adolescents, dans une société pourtant hypersexualisée (est-on obligé de tourner une scène de sexe collectif pour vendre du parfum ? pourquoi doit-on attendre le bus à côté du décolleté plongeant d’une mannequin dès que la saison des maillots de bain arrive ?).
Le rôle des parents et celui de l’école est aujourd’hui complémentaire.
Le premier rôle des parents est de protéger les enfants des contenus inappropriés et de savoir réagir de manière adaptée le cas échant. C’est pourquoi une information transparente sur le contenu des programmes et la réalisation des séances d’éducation à la sexualité à l’école est essentielle pour rassurer les parents et avancer ensemble dans la construction d’un espace d’échanges libre et sain autour des problématiques de la sexualité.
Ensuite, la famille constitue le premier modèle de socialisation et de sexualité de l’enfant, et le fonctionnement familial laisse son empreinte sur le développement d’une personne et de sa sexualité. À ce titre, les comportements implicites et explicites des parents en matière de relations et de sexualité marquent la vie des enfants et, afin qu’ils puissent se construire par rapport à ce qu’ils ont observé, il est important de pouvoir leur ouvrir un espace de parole.21 L’éducation à la sexualité telle que proposée dans le programme de 2025 met en exergue l’importance de déterminer des personnes et des lieux ressources, permettant de créer cet espace de parole, en particulier s’il lui est compliqué d’exister à la maison.
Les parents peuvent aussi projeter leur rôle d’information et de formation en matière de sexualité par rapport aux valeurs qu’on leur a inculquées dans leur jeunesse. Si ces valeurs étaient socialement consensuelles il y a quelques décennies, les changements rapides de la société ces dernières années peuvent mettre en difficulté la communication parents-jeunes. Pouvoir discuter librement avec les parents de thèmes abordés dans le cadre plus neutre de l’école, confronter ensuite, dans le cadre domestique, la doxa aux valeurs familiales peut être bien plus constructif dans l’élaboration de l’esprit critique des enfants et des jeunes. Mais il faut pour cela que l’éducation à la sexualité à l’école soit construite avec les parents.
Enfin, certains adultes ne sont pas à l’aise avec leur sexualité. Or discuter de sexualité avec des enfants ou adolescents nécessite de savoir mettre la distance suffisante avec ses propres vécus et représentations. Ce peut être difficile dans une relation aussi intime, tant dans l’affect que dans la relation parent-enfant ! La situation est à double tranchant : soit elle met l’adolescent mal à l’aise et lui donne envie de couper court à toute discussion, soit la relation est très fusionnelle (« on se dit tout ») et satisfaisante émotionnellement mais pas forcément propice au bon développement psychosexuel du jeune, qui exige une autonomisation et une individualisation à l’adolescence.21
Du côté des enfants et en particulier des adolescents, aborder les questions de sexualité n’est pas forcément naturel non plus. Dans certaines familles, le poids des valeurs, notamment religieuses, peut être lourd et la présence d’interdits implicites peut être clairement ressentie par les jeunes. L’adolescent cherche alors à protéger son parent en évitant de mettre en difficulté celui-ci ou leur relation : il évite de parler de « ça ». Le rôle de l’intervenant en éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle est de proposer une mise en réflexion de cette situation, un travail de compréhension des valeurs parentales, afin de pouvoir donner un sens à ces valeurs et expliciter la difficulté éventuelle à les transmettre. Cette mise en mots des difficultés de communication parents-adolescents autour de valeurs intimes et familiales peut permettre de créer des lieux de dialogue, négocier des espaces de liberté et éviter des ruptures profondes, sources de culpabilité, de prises de risque et de situations de marginalisation.21
Bien sûr, cela implique que l’intervenant à l’école sache respecter une neutralité, une laïcité, une bienveillance et une distance respectueuse des valeurs de chacun lors de son intervention. C’est un des principes fondateurs du programme du ministère.
Le rôle de l’école est double : transmettre des savoirs et permettre la socialisation et l’intégration des individus. Elle forme des citoyens et vise l’égalité des chances. Par ses interactions sociales à l’école, l’enfant construit son identité de citoyen.
Par sa triple dimension biologique, émotionnelle et juridico-sociale, l’éducation à la sexualité proposée par le gouvernement répond spécifiquement à la mission de l’école de la République. En faisant réfléchir en petit groupe sur les comportements et les interactions, elle éduque à la responsabilité de chacun dans la création de relations respectueuses et participe au développement des compétences psychosociales.
La famille peut être le lieu de violences, allant des actes de « violence ordinaire » aux violences conjugales, sexuelles, voire incestueuses. Il est donc important que les enfants obtiennent de l’information et une éducation sur leur vie affective, relationnelle et sexuelle claires par d’autres adultes, et qu’ils puissent identifier des personnes ressources extérieures à la famille. À ce titre, l’éducation à la sexualité joue un rôle essentiel de prévention des violences intrafamiliales et de détection de l’enfance en danger.
Enfin, l’État et ses institutions doivent également prendre leur part de responsabilité dans l’accessibilité à la pornographie, l’exposition aux réseaux sociaux, l’hypersexualisation de l’espace public auxquelles sont confrontés les enfants en permanence. De la culture du viol omniprésente dans les publicités et les clips musicaux aux titres accrocheurs des premières pages de « magazines de l’été », les sollicitations sexuelles sont partout. Des associations militantes, au risque de passer pour réactionnaires, pourraient chercher à s’élever contre cette société libérale de consommation… probablement en vain. Des progrès sont observés, comme l’interdiction d’accès aux sites pornographiques pour les mineurs, ou le projet de limiter l’accès aux réseaux sociaux aux plus jeunes.
En attendant, c’est la société dans laquelle vivent les enfants. Maintenir le dialogue avec l’ensemble des personnes impliquées dans leur éducation est la seule solution qui permet d’exercer leur esprit critique face à ces multiples expositions.
Valeurs promues
Une autre crainte fortement évoquée par les associations de parents est que l’éducation à la sexualité soit en fait le « cheval de Troie » de lobbies identitaires et d’idéologies nouvelles.22
Pour autant, les auteurs du projet, appartenant au Conseil supérieur des programmes, précisent que « l’école doit se garder de toute intervention autoritaire ou dogmatique dans la construction de la vie affective et relationnelle ». Le cadre neutre et laïc est rappelé : « L’éducation à la vie affective, relationnelle et à la sexualité se déploie avec la neutralité et la distance exigées par le principe de laïcité. »23
L’enseignement à la sexualité doit être en mesure de respecter les croyances et principes éducatifs des parents, et ceux-ci, à travers l’équipe éducative locale, doivent pouvoir questionner les enseignements proposés aux enfants.
Des dérives ont pu être rapportées lors d’interventions d’associations ou de personnes militantes, ou lorsque certains intervenants n’ont pas su mettre la distance suffisante entre leurs perceptions et le message objectif et neutre voulu dans le programme de l’Éducation nationale. C’est pourquoi les messages véhiculés par les enseignants lors de l’éducation à la sexualité ainsi que les interventions des associations partenaires devraient pouvoir être complètement cadrés et codifiés.
C’est l’idée du programme, en proposant d’avoir des agréments pour les associations, pour des sujets précis et auprès de classes particulières. Mais il y a un besoin de professionnalisation des personnels intervenants, de définition précise des messages délivrés et des termes utilisés, de cadrage des valeurs transmises, afin que l’information soit transparente pour les parents comme pour les intervenants.
Éviter de sexualiser les enfants trop tôt
Une autre réticence soulevée face aux programmes d’éducation à la sexualité est la sexualisation à outrance et trop précoce des enfants. On imagine les intervenants leur expliquer qu’ils sont des êtres sexuels et les confronter à l’existence de multiples types de comportement sexuel, comme le prônait le SIECUS (Sexuality Information and Education Council of the United States) dès les années 1960.
Mais les connaissances scientifiques ont changé – et le contexte sociétal où il était possible de tenir des propos pédophiles sans être inquiété aussi !
Aujourd’hui, il est très clair que l’enfant, dès le plus jeune âge, est sensoriel, mais pas sexuel. Il naît avec une constitution anatomique déterminée, son développement psychoaffectif et son cerveau maturent ensuite jusqu’à l’âge de 25 ans, influencé évidemment par son environnement familial, social et culturel.22
Le nouveau programme de 2025 prend en compte cette dimension progressive du développement affectif et sexuel de l’enfant : il ne parle pas de sexualité avant le collège, aborde les changements pubertaires à partir de la classe de CM1 au plus tôt. Les premières années du programme se concentrent sur le ressenti physique et émotionnel des enfants, la capacité à émettre un refus ou un accord ; il vise à donner les bases du consentement, et le respect du corps et de l’intimité de l’autre. Il demande explicitement de respecter le temps d’exploration des relations interpersonnelles des enfants de maternelle et primaire, sans y associer la connotation sexuelle, qui va apparaître, encore une fois, progressivement, à partir de l’adolescence.
Cela dit, entre quatre et sept ans, tout enfant s’interroge sur l’origine de la vie et cherche des réponses personnelles. Il semble important qu’il puisse déterminer une personne de confiance à laquelle confier ses questionnements et en obtenir des réponses adaptées à son degré de compréhension et de maturité plutôt que de récolter des données qu’un camarade de l’école a glanées auprès de son frère et/ou de sa sœur adolescents. Le programme de 2025 identifie clairement ce besoin d’une personne de confiance en ce qui concerne les questions de l’intimité.
Si le programme d’éducation à la vie affective, relationnelle et à la sexualité de 2025 semble répondre à cette inquiétude légitime d’exposer les enfants trop jeunes aux questions de la sexualité, il faudrait veiller à maintenir une cohérence dans toutes les publications de l’État. Par exemple, un contrôle sur l’âge d’accessibilité aux ressources numériques proposées par l’Éducation nationale, comme le site « onsexprime.fr » devrait être envisagé.
S’adapter au rythme de chaque enfant
Comme déjà évoqué, discuter d’un sujet avec un enfant qui n’y est pas prêt présente le risque de lui faire violence. Comme l’écrivait Jean-Jacques Rousseau, « L’enfance a des manières de voir, de penser, de sentir qui lui sont propres ; rien n’est moins sensé que d’y vouloir substituer les nôtres. »
Toutes les circulaires concernant l’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle mentionnent l’importance de tenir compte « de leur rythme de croissance et de développement, de leurs différences et de leurs singularités », ou encore un « ajustement à l’âge et à la maturité des élèves ». C’est une condition sine qua none de la mise en place de l’éducation à la sexualité. Mais savoir le faire est une compétence technique qui nécessite une formation particulière. L’obstacle majeur à l’éducation à la sexualité dans les écoles est donc la formation des professionnels.
Formation des personnels
La circulaire de 2018 le mentionne clairement : « L’éducation à la sexualité nécessite que les personnels et intervenants soient formés. La sensibilisation et la formation des personnels seront renforcées […], les plans de formation doivent prévoir une sensibilisation des personnels enseignants aux violences sexistes et sexuelles et une formation des élèves au respect du non-consentement. Un temps banalisé pour les équipes éducatives sera utilement dédié. »
La circulaire de 2025 s’appuie essentiellement sur les personnels de l’Éducation nationale et devait être applicable dès septembre 2025. Pour ce faire, la mise en place de formations pour accompagner les professionnels a été prévue depuis le deuxième trimestre 2025. Un grand nombre de formations sur internet, via des sites de formation continue par exemple, propose des stages de deux à trois jours pour apprendre à parler de sexualité aux jeunes. Mais si le fond des interventions est abordé dans ces formations courtes, la posture de l’intervenant et la distance nécessaire dont il doit faire preuve n’ont pas le temps d’y être travaillées.
Les conseillers conjugaux et familiaux étaient les personnels désignés par la loi de 2001 pour prendre part à l’éducation à la sexualité. Spécialistes des sujets de santé sexuelle et de leur discussion avec les enfants et adolescents, ils ont une formation de 480 heures sur trois ans, dont 160 heures et un stage dédié à l’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle la première année.
Certes, il faut trouver des solutions au manque de moyens n’ayant pas permis la mise en place des trois séances annuelles d’EAS depuis 2001, mais la question d’une formation suffisante des personnels de l’Éducation nationale pour s’adonner à cet exercice se pose, tant pour la sécurité des enfants que pour celle des intervenants.
L’Éducation nationale explique qu’au cours des dernières années, des formations à pilotage national ont permis de constituer un réseau de formateurs pluricatégoriels chargés notamment de conduire des formations d’initiatives locales, dans le cadre des plans académiques de formation, participant à la mise en œuvre de l’éducation à la sexualité dans les établissements d’enseignement. Un accompagnement des professionnels est proposé par de multiples instances (réseau des référents, équipes académiques de pilotage, réseau de partenaires locaux…). Un portail d’information et de ressources en éducation à la sexualité est accessible sur le site Éduscol. Les initiatives sont foisonnantes, et probablement bonnes, mais le climat ainsi créé n’est-il pas plutôt celui de la confusion, de la désorganisation ?
Demander une mise en application de cette circulaire aussi rapide, lancer les enseignants aussi vite et avec un minimum de formation sur un sujet aussi épineux que l’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle ne risque-t-il pas d’être délétère et de mettre en difficulté autant les professeurs que les jeunes ?
Un programme ambitieux mais difficile à mettre en œuvre
Aujourd’hui, l’éducation à la sexualité à l’école, dans toutes ses dimensions – biologique, émotionnelle et juridicosociale –, constitue un besoin évident de la société. Entre la sexualisation omniprésente de l’environnement, l’impact de la pornographie et des réseaux sociaux à des âges de plus en plus précoces, l’importance du nombre de victimes de violences et de violences intrafamiliales, notamment chez les mineurs, il faut changer les mentalités et éduquer les enfants à devenir des adultes respectueux et responsables, leur proposer de nouvelles façons d’envisager de vivre et grandir avec leur corps, d’interagir harmonieusement avec l’autre et trouver leur place, libre et responsable, dans la société, dans un souci de vivre-ensemble heureux.
L’éducation à la sexualité à l’école est le levier pour prévenir les violences faites aux enfants et jeunes adultes, et un outil de prévention et de détection de l’enfance en danger.
Le programme que propose le ministère de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche est ambitieux, comme il l’autoproclame. La théorie est séduisante : les sujets abordés sont adaptés à la maturité des enfants et adolescents, ils recouvrent un large éventail de sujets de société judicieusement choisis et en résonance avec les besoins observés sur le terrain, la démarche du programme est progressive. Le rythme de trois séances par an semble cohérent et la recommandation de séances de deux heures pour les élèves du secondaire s’appuie sur les retours d’expérience, notamment des organismes de conseil conjugal et familial qui interviennent déjà depuis plusieurs années dans l’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle des enfants, adolescents et jeunes adultes.
Répondant aux principales inquiétudes des associations de parents, ce programme prend en compte le côté complémentaire du rôle des parents en parallèle de celui de l’école et le besoin de construction ou, à défaut, d’information claire et transparente sur ces interventions, en insistant sur une bonne communication entre équipes pédagogiques et parents. Il rappelle l’importance des principes de neutralité, de laïcité, de liberté des élèves et de prise en compte de la singularité de leurs parcours de vie, donc de leurs valeurs familiales : les séances ne doivent pas heurter des valeurs personnelles de jeunes et de leurs parents.
Ce « programme ambitieux » est donc séduisant. Mais il ne faudrait pas qu’il reste une suite de vœux pieux.
Et avoir voulu l’appliquer dès septembre 2025 pouvait-il le faire péricliter ?
Le manque de formation des personnels peut rendre compliquée son application et représenter un danger pour les enfants, en particulier en maternelle et primaire où tout repose désormais sur les équipes pédagogiques locales. Car le travail d’éducateur à la vie affective, relationnelle et sexuelle demande des compétences techniques, une capacité d’écoute et de mise à distance, une neutralité qui sont de l’ordre de l’expertise : celle des CCF. Savoir détecter et aller au rythme de chacun dans un petit groupe d’enfants ne s’apprend pas en deux jours. Mais le manque de moyens humains pour lancer l’éducation à la sexualité à l’école a déjà retardé la mise en place de la loi depuis 2001.
Vouloir lancer les séances trop rapidement ne permet pas de bien cadrer leurs contenus, de pouvoir en informer de manière claire et complète les parents. Le risque est double : celui de dérapages idéologiques, identitaires, trop « sexualisant » faisant l’apanage des opposants à l’éducation à la sexualité et celui de déconnecter les parents de ce programme alors que la complémentarité parents-école dans l’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle pourrait être une vraie richesse.
Lancer cette réforme aussi précipitamment ne permet pas non plus d’auditer et d’accréditer les partenaires extérieurs qui pourraient s’investir dans l’éducation à la sexualité à l’école en temps utile.
Le souhait de se donner un peu plus de temps pour mettre en place ce programme est peut-être un travers de médecin généraliste pour lequel le temps est fréquemment un allié qui aide à la décision diagnostique et thérapeutique.
Les auteurs de cet article n’ont malheureusement pas pu avoir de visibilité sur tout ce qui a été mis en place par l’Éducation nationale pour répondre aux inquiétudes soulevées ci-dessus, et le point de vue d’un médecin scolaire viendrait sûrement répondre à nombre d’entre elles. En tant que médecin généraliste, conseillères conjugales et familiales, et personnels de CSS en première ligne au contact des publics scolaires, nous ne pouvons que nous réjouir de l’ambition de ce programme et de l’impulsion donnée pour (enfin !) mettre en place les trois séances annuelles dès la maternelle, tout en respectant le rythme et la maturité des enfants.
2. Violences sexuelles : 122 600 victimes dont une majorité de femmes. vie-publique.fr 2025 https://urls.fr/rVNZ7f
3. Panorama des violences en France métropolitaine. L’enquête GENESE 2021. Ministère de l’Intérieur 2022, p. 61. https://bit.ly/4pi010N
4. Hargot T. Tout le monde en regarde (ou presque). Albin Michel, 2024.
5. Enquêtes #NousToutes. #NousToutes. https://www.noustoutes.org/enquetes/
6. Verneuil Y. The Conversation. 2024 L’éducation à la sexualité face aux inquiétudes des parents d’élèves. https://bit.ly/44QHhOQ
7. Éducation à la sexualité des élèves : chronologie. vie-publique.fr 2025. https://bit.ly/4jqka3z
8. Article 34 - loi n° 2022-140 du 7 février 2022 relative à la protection des enfants (1) - Légifrance. https://bit.ly/3YJ6ZkV
9. Légifrance - Publications officielles - Journal officiel - JORF n° 0161 du 12 juillet /1973 (accès protégé).
10. Bulletin officiel n° 9 du 27 février 2003 - Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche. https://bit.ly/4aFQtcs
11. Liouville E, Romulus AM. Éducation à la sexualité en milieu scolaire n° 2021-149, juillet 2021. Inspection générale de l’Éducation, du Sport et de la Recherche; 2021, p. 76. https://www.vie-publique.fr/files/rapport/pdf/286398_0.pdf
12. Bulletin officiel n° 17 du 26 avril 1996. Enseignements élémentaire et secondaire 1996. https://urls.fr/JJdL70
13. Bulletin officiel n° 46 du 10 décembre 1998. Enseignement élémentaire et secondaire. https://www.education.gouv.fr/bo/1998/46/ensel.htm
14. Article de loi n° 2001-588 du 4 juillet 2001 relative à l’interruption volontaire de grossesse et à la contraception (1). Légifrance. https://urls.fr/Ar-gQo
15. Ministère de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. Bulletin officiel n° 33 du 13 septembre 2018. L’éducation à la sexualité. Enseignements primaire et secondaire. https://urls.fr/J8dEGC
16. Ministère de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. Bulletin officiel n° 36 du 30 septembre 2022. Éducation à la sexualité. Enseignements primaire et secondaire. https://urls.fr/JdhK0N
17. Ministère de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. Bulletin officiel n° 6 du 6 février 2025.- Éducation à la vie affective et relationnelle, et à la sexualité. https://urls.fr/qJ6Zdg
18. Santé publique France. Les compétences psychosociales : un référentiel pour un déploiement auprès des enfants et des jeunes. Synthèse de l’état des connaissances scientifiques et théoriques réalisé en 2021. https://urls.fr/A7_DHyf
19. Compétences psychosociales. https://urls.fr/bvilkb
20. Ministère de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. Un programme ambitieux : éduquer à la vie affective et relationnelle, et à la sexualité. Rentrée 2025. https://www.education.gouv.fr/un-programme-ambitieux-eduquer-la-vie-affective-et-relationnelle-et-la-sexualite-416296
21. Athéa N. Parler de sexualité aux ados. Une éducation à la vie affective et sexuelle. Eyrolles, 2006.
22. Audugé S, Berger M. L’éducation sexuelle à l’école. Artège, 2024.
23. Gani D. Éducation à la sexualité : que fera Anne Genetet ? Le Café pédagogique. 2024. https://www.cafepedagogique.net/2024/11/26/education-a-la-sexualite-que-fera-anne-genetet/
Dans cet article
- Évolutions chiffrées des violences sexuelles
- Place de l’éducation à la sexualité en milieu scolaire
- Que faut-il entendre par « séances d’éducation à la sexualité » ?
- Historique de 1937 à aujourd’hui
- Contenu des séances d’éducation à la sexualité de 2018 à 2025
- Interventions de partenaires extérieurs
- Programme d’éducation à la sexualité de 2025
- Freins à l’instauration de l’éducation à la sexualité
- Un programme ambitieux mais difficile à mettre en œuvre