Pour la première fois, une étude internationale menée au Pérou établit un lien mécanistique entre exposition environnementale aux mélanges de pesticides et risque de cancer à l’échelle d’un pays, en combinant modélisation spatiale, épidémiologie avancée et biologie moléculaire. Ces résultats, qui remettent en cause les dogmes toxicologiques actuels, pourraient bien rebattre les cartes de la santé publique et des politiques agro-environnementales.

Malgré des décennies de suspicion, le lien entre exposition environnementale aux pesticides et survenue de cancers chez l’humain restait à établir en raison de la complexité des mélanges chimiques, des interactions non linéaires et des limites des modèles expérimentaux réduits. Une étude pionnière, menée au Pérou, pays sujet à de fortes pressions agro-écologiques et à la diversité géographique marquée, apporte un nouvel éclairage sur cette question d’actualité en cartographiant le risque carcinogène lié aux pesticides à l’échelle nationaleet en explorant les mécanismes moléculaires sous-jacents. L’objectif était double : établir une association spatiale robuste entre exposition aux pesticides et incidence des cancers et identifier des signatures transcriptomiques spécifiques dans les tissus cibles, notamment le foie.

Pour ce faire, les chercheurs ont développé un modèle environnemental reposant sur les mécanismes physiques et chimiques intégrant 31 principes actifs de pesticides (aucun n’étant classé comme cancérogène avéré pour l’humain [groupe 1 du Centre International de Recherche sur le Cancer]), combiné à des données hydrométéorologiques, pédologiques et topographiques couvrant 95,7 % du territoire péruvien avec une finesse de résolution de 100 m × 100 m.

Le risque d’exposition a été modélisé sur 6 ans (2014 - 2019), puis validé par biomonitoring capillaire chez 50 individus résidant dans des zones à risque variable. Les données sur les cancers (158 072 cas primaires ; 2007 - 2020) issues du registre national péruvien ont été géocodées et stratifiées selon une classification innovante basée sur la lignée développementale des tumeurs (endoderme, ectoderme, mésoderme, neuro-ectoderme, cellules primitives), plutôt que par organe. Cette approche permet d’identifier des vulnérabilités partagées entre tumeurs issues de tissus d’origine embryologique commune.

Une analyse bayésienne spatialisée (Integrated nested Laplace approximation) a ensuite associé le risque d’exposition aux pesticides, modélisé à haute résolution, à l’incidence de cancer, tout en ajustant sur des covariables telles que la déforestation. Pour valider les mécanismes moléculaires, une analyse transcriptomique a été menée sur 36 échantillons de carcinomes hépatocellulaires (CHC) et de foies non tumoraux appariés, prélevés chez des patients non cirrhotiques vivant dans des régions où l’exposition aux pesticides est particulièrement élevée.

Les résultats, publiés dans Nature Health en avril 2026, sont édifiants.1 Le modèle environnemental révèle que plus d’un tiers du territoire péruvien présente un risque modéré à élevé d’exposition aux pesticides, avec des zones critiques dans les hautes terres andines et les pentes occidentales où les précipitations limitées favorisent l’accumulation. La validation par biomonitoring capillaire confirme une autocorrélation spatiale significative entre les concentrations mesurées et les risques modélisés (I de Moran = 0,42 ; p = 0,044).

L’analyse épidémiologique a identifié 436 « hotspots  » associés aux pesticides, avec des risques relatifs (RR) de cancer allant de 1,14 à 9,38 (moyenne = 2,52 ± 1,42). Les cancers des lignées endodermiques et ectodermiques (notamment digestifs, pulmonaires et cutanés) dominent, suivis des tumeurs mésodermiques non mésenchymateuses (organes génitaux féminins, rein). Une attention particulière est portée sur la région de Junín, dans le centre du Pérou, où un « hotspot  » multilignée coïncide avec des territoires autochtones et paysans, suggérant un cumul de vulnérabilités socio-environnementales.

Enfin, l’analyse transcriptomique du foie a révélé, dans les tissus non tumoraux des patients exposés, une signature d’exposition à des carcinogènes non génotoxiques (p = 5,1 × 10⁻⁴), distincte des profils liés à l’alcool, à la stéatose ou au virus de l’hépatite B. Cette signature, absente dans les cohortes française, taïwanaise et turque, suggère une perturbation précoce des boucles autorégulatrices des facteurs de transcription maîtres (master transcription factors) spécifiques de lignée, comme HNF4A ou CEBPB, essentielles au maintien de l’identité cellulaire hépatique. Ces altérations épigénétiques, stabilisées par le complexe PRC2 (Polycomb repressive complex 2), pourraient prédisposer les hépatocytes à une transformation maligne sous l’effet de cofacteurs comme une infection occulte par le virus de l’hépatite B.

Ces résultats remettent en cause l’innocuité présumée des pesticides individuels et soulignent l’urgence de repenser les politiques de santé publique et agro-environnementales, notamment dans les régions où pression agricole, déforestation et inégalités sociales se cumulent. La perturbation des réseaux transcriptionnels spécifiques de lignée, avant même la survenue de lésions tumorales, ouvre par ailleurs une piste prometteuse pour le développement de biomarqueurs précoces d’exposition à risque.

Il faut toutefois préciser que l’étude ne mesure pas les expositions individuelles de manière directe mais les infère à partir de proxys spatiaux, introduisant ainsi une incertitude sur la temporalité, l’intensité et la composition chimique réelle des expositions. Par ailleurs, bien que ces résultats s’appuient sur des mécanismes biologiques solides, des biais résiduels liés à des facteurs socio-économiques ou environnementaux non mesurés ne peuvent être exclus.

Référence
1. Honles J, Cerapio JP, Monge C, et al. Mapping pesticide mixtures to cancer risk at the country scale with spatial exposomics.  Nat Health 1er avril 2026.

Une question, un commentaire ?