La lévothyroxine, traitement de référence de l’hypothyroïdie, figure parmi les médicaments les plus prescrits au monde, avec une augmentation de son utilisation depuis les années 1990. Les recommandations actuelles ne prévoient pas de réévaluation systématique de la nécessité de poursuivre ce traitement à long terme1, alors que son usage prolongé, en particulier chez les sujets âgés, expose à des risques iatrogènes2, notamment de fractures, de fibrillation atriale et de troubles cognitifs, liés à une éventuelle thyrotoxicose iatrogène. Une étude néerlandaise a ainsi évalué la proportion de patients âgés de 60 ans ou plus capables d’arrêter la lévothyroxine tout en maintenant une fonction thyroïdienne satisfaisante.
Cette étude ouverte, multicentrique (58 cabinets de médecine générale aux Pays-Bas) et prospective a inclus 370 patients âgés de 60 à 89 ans (âge médian = 70,5 ans ; 80 % de femmes), recrutés entre janvier 2020 et juillet 2022. Ils étaient tous traités par lévothyroxine à dose stable (médiane = 50 µg/j, étendue : 12,5 - 150 µg/j) depuis au moins un an, avec une TSH < 10 mUI/L (médiane = 2,2 mUI/L) et une T4 libre normale (moyenne = 1,21 ng/dL). Les critères d’exclusion étaient les suivants : une TSH ≥ 10 mUI/L, une dose > 150 µg/j, des antécédents de thyroïdectomie, de traitement par iode radioactif ou d’irradiation cervicale, ainsi que la prise de médicaments interférant avec la fonction thyroïdienne.
Le protocole prévoyait une réduction progressive de la dose par paliers de 12,5 à 50 µg, avec un contrôle de la TSH et de la T4 libre au moins 6 semaines après chaque réduction et une consultation médicale avant chaque étape. La réduction de dose n’était poursuivie que si la TSH était < 10 mUI/L et la T4 libre supérieure ou égale à la borne inférieure de la normale. Le critère d’évaluation principal était la proportion de patients ayant arrêté la lévothyroxine avec une TSH < 10 mUI/L et une T4 libre dans les valeurs de référence un an après le début de l’arrêt. Les critères secondaires incluaient la proportion de patients ayant réduit leur dose d’au moins 50 % ainsi que l’évaluation de la qualité de vie par les scores ThyPRO- 39 (questionnaire spécifique qui prend en compte les symptômes hypo/hyperthyroïdiens, la fatigue, les symptômes hyperthyroïdiens et un score composite global) et EuroQol.
Les résultats, parus dans le JAMA en avril 20263, indiquent que 25,7 % (N = 95, IC 95 % : 21,5 - 30,4) des participants ont réussi à arrêter la lévothyroxine tout en maintenant une TSH < 10 mUI/L (médiane = 5,03 mUI/L) et une T4 libre normale (moyenne = 1,01 ng/dL) à un an. 73,2 % n’ont pas réussi à arrêter ou ont arrêté avec une TSH ≥ 10 mUI/L ou encore une T4 libre anormale. Chez ceux ayant arrêté le traitement, 48,4 % (46/95) présentaient une TSH < 4,8 mUI/L. Parmi les 88 patients prenant une dose initiale ≤ 50 µg/j, 63,6 % ont réussi à arrêter le traitement.
Par ailleurs, 32,2 % des participants (119/370) ont réduit leur dose d’au moins 50 % tout en maintenant une fonction thyroïdienne normale. Aucune différence cliniquement significative n’a été observée sur la qualité de vie liée à la thyroïde ou générale entre les groupes, les variations des scores ThyPRO- 39 et EuroQol étant inférieures aux différences minimales cliniquement pertinentes.
Sur l’ensemble des participants, 26 % ont rapporté des symptômes à leur médecin généraliste, plus fréquents dans le groupe n’ayant pas réussi l’arrêt (30 % vs 15 %). Après un suivi moyen de 12,9 mois, 17 événements indésirables graves (16 hospitalisations non prévues et 2 décès) sont survenus, aucun n’étant lié à l’intervention.
Ces résultats suggèrent qu’une évaluation de la pertinence de poursuivre la lévothyroxine pourrait être envisagée chez les patients de 60 ans ou plus, en particulier ceux traités par une dose ≤ 50 µg/j. L’étude présente toutefois certaines limites, notamment un design ouvert et l’absence de groupe contrôle ne permettant pas d’établir de relation causale entre les symptômes et l’arrêt du traitement. Des études complémentaires sont attendues.
2. Adams R, Oh ES, Yasar S, et al. Endogenous and exogenous thyrotoxicosis and risk of incident cognitive disorders in older adults. JAMA Intern Med 2023;183(12):1324-31.
3. Ravensberg J, Gussekloo J, Le Cessie S, et al. Discontinuation of levothyroxine in adults aged 60 years or older. JAMA 2026;335(17):1491-8.