Les filtres contenus dans les crèmes et huiles solaires font l’objet de débats fortement médiatisés. Outre les risques de dermite de contact et de photosensibilisation, ils sont incriminés d’être des perturbateurs endocriniens et d’avoir un impact considérable sur l’environnement… Qu’en est-il vraiment ? Quels produits faut-il bannir ? Le point avec le Pr Jean-Claude Béani, dermatologue.

 

Les produits de protection solaires (PPS) sont composés de molécules s’opposant à la pénétration de la lumière, qualifiées de filtres solaires, de nature minérale (dioxyde de titane [TiO2] et oxyde de zinc [ZnO]) ou chimique (organique).

Quels dangers pour la santé ?1

Les filtres chimiques peuvent être responsables de dermites allergiques de contact ou irritatives et de photosensibilisation (qui restent très peu fréquentes compte tenu de leur large utilisation). L’oxybenzone a été très largement incriminé, conduisant à une très large restriction d’incorporation dans les PPS français dès les années 1990. Ce même risque est apparu ces dernières années avec l’octocrylène, particulièrement prégnant chez les enfants ; de plus, tout récemment, il a été mis en évidence que ce composé pouvait, lors de sa dégradation au fil du temps, produire de la benzophénone dont les effets délétères sont reconnus (cf. ci-dessous).2De fait, les produits destinés aux enfants ne doivent pas contenir d’octocrylène et il est recommandé de ne pas utiliser un produit ancien en contenant.

Un débat récent, fort médiatisé, concerne un possible effet de perturbation endocrinienne, certains filtres chimiques ayant une pénétration transcutanée.

Le 4-méthylbenzylidène camphre (produit très peu utilisé en Europe) aurait, d’après une série de travaux (relevant quasiment tous de la même équipe), une action mimant l’estradiol après administration orale prolongée et à des doses très importantes chez des rats. De même, toujours dans un modèle animal lors d’une étude expérimentale à fortes doses, les benzophénones, qui ont un fort pouvoir de pénétration transcutanée, ont révélé une activité tant œstrogénique qu’antiandrogénique.3 Un tel effet a aussi été montré pour l’octyl-méthoxycinnamate (aussi appelé éthylhexyl-méthoxycinnamate).

Compte tenu de l’échelle de grandeur entre l’exposition à laquelle sont soumis les animaux par administration orale et la quantité de filtres qui pourraient pénétrer lors d’une application topique, la transposition à un usage habituel des PPS paraît peu pertinente.

Cependant, certaines études cliniques peuvent donner un certain crédit à ce risque. Elles montrent en effet un lien entre concentration urinaire en certaines benzophénones et des marqueurs de fertilité ou le sexe du fœtus.4 L’usage des filtres chimiques étant très varié en dehors de la photoprotection cutanée, d’autres études ont montré que cette présence urinaire pouvait avoir une autre origine que les PPS et relever de contaminants industriels5 absorbés directement ou par le biais de la chaîne alimentaire. Les benzophénones sont, en effet, retrouvées dans les sources d’eau partout dans le monde, avec les concentrations les plus élevées dans les zones métropolitaines à forte activité commerciale et industrielle par rapport aux sites de loisir aquatique.6

Un impact sur l’environnement ?

Des conséquences de l’usage des PPS sur l’environnement ont également été soulevées ; en particulier, l’oxybenzophénone-3 et l’éthylhexyl-méthoxycinnamate ont montré un effet génotoxique sur les coraux ou d’autres organismes marins.7-9

Cela étant, il convient de ne pas faire un amalgame entre filtres solaires et PPS ainsi qu’entre les filtres eux-mêmes. Seuls certains, assez bien identifiés, ont montré un potentiel de perturbation endocrinienne chez l’animal et grossièrement révélé un risque pour l’environnement. Le risque sanitaire lors d’un usage habituel des PPS paraît peu pertinent et la contamination de l’environnement par l’usage des PPS paraît négligeable par rapport aux autres sources potentielles des filtres incriminées (certaines crèmes anti-âge par exemple) ; les mesures purement politiques prises contre l’usage des PPS à Hawaï, aux Caraïbes, dans des parcs américains, etc. sont plus que discutables face à leur bénéfice dans la prévention des cancers cutanés.

Il est néanmoins souhaitable de limiter l’addition de filtres chimiques dans les produits cosmétiques autres que les PPS, de limiter dans ces derniers la multiplication des filtres et leur concentration (ce qui n’est pas en faveur des produits de très haute protection, à 50+) ; d’en éviter certains : benzophénones, éthylhexyl-méthoxyinnamate, méthylbenzylidène camphre, octocrylène.

Saisie dans le cadre du Plan d’action national sur la fertilité, l’Ansm a élaboré des recommandations concernant l’incorporation des benzophénones dans les cosmétiques (concentration de 6 % au maximum, interdiction avant l’âge de 10 ans).

Et les filtres minéraux ? 

Les filtres minéraux, souvent prônés chez l’enfant car considérés comme plus sûrs, soulèvent aujourd’hui le débat, loin d’être résolu, du risque sanitaire lié aux nanoparticules, depuis que la taille des particules qui les composent a été considérablement réduite (suppression de l’effet « masque de Pierrot »). Ces dernières peuvent être absorbées par voie transcutanée, orale (stick) ou respiratoire pour les formes en spray. L’Ansm recommande de ne pas utiliser ces produits sur peau lésée (coup de soleil), sur le visage et dans des locaux fermés s’ils sont sous forme de spray aérosol.

Au total, vu les données scientifiques actuelles, correctement analysées, le risque systémique des PPS est plus que spéculatif et en tout état de cause les autorités sanitaires y ont apporté une réponse pertinente. Il paraît peu raisonnable d’entretenir la suspicion et insidieusement, de facto, de décourager l’usage des PPS.

Un impact négatif sur la synthèse de vitamine D ?10

Un potentiel effet protecteur des expositions solaires sur la survenue de lymphomes, de sclérose en plaques, de maladies cardiovasculaires et de certains cancers (prostate, poumon) a été mis sur le compte d’une synthèse accrue de vitamine D et a même conduit certains à prôner l’usage des bans solaires, avec comme corollaire des campagnes promotionnelles vantant les effets bénéfiques du bronzage artificiel. Absurde, car le spectre d’action pour la synthèse de la vitamine D se situe dans l’UVB court et non dans l’UVA, rayonnement le plus souvent utilisé dans les cabines à bronzer.

Le rapport entre vitamine D et cancers ou maladies auto-immunes n’est pas clair, et les besoins optimaux sont loin d’être scientifiquement établis. Par ailleurs, la quantité d’UV nécessaire à une synthèse suffisante de vitamine D est très faible, et aucune étude randomisée ou longitudinale n’a jamais établi que l’usage régulier de PPS pouvait la réduire.

Chez les sujets sains, le risque d’un effet négatif sur la synthèse de vitamine D de l’usage raisonné des PPS paraît à exclure.

À retenir :

– L’octocrylène doit être proscrit chez l’enfant ; les produits de protection solaire en contenant ne doivent pas être gardés longtemps.

– Les PPS ont montré leur intérêt dans la prévention primaire des cancers cutanés, mélanome compris, et leur utilisation doit être conseillée.

– S’ils sont utilisés correctement, le risque de perturbation endocrinienne semble plus qu’improbable.

– Leur usage raisonné n’a pas de conséquence négative sur la synthèse de la vitamine D.

– Le risque environnemental lié à l’usage des PPS est plus hypothétique et ne doit pas créer une suspicion sur l’intérêt de leur utilisation.

J.-C. Béani, professeur honoraire de dermatologie.

163, chemin Sainte Claire 38340 Voreppe jeanclaudebeani@gmail.com

Figures et tableaux
Références
1. Beani JC. Produits de protection solaire : efficacité et risques. Ann Dermatol Venereol 2012;139:261-72. 2. Downs CA, DiNardo JC, Stien D et al. Benzophenone Accumulates over Time from the Degradation of Octocrylene in Commercial Sunscreen Products.Chem Res Toxicol 2021;34:1046-54. 3. Ghazipura M, McGowan R, Arslan A et al. Exposure to benzophenone-3 and reproductive toxicity: A systematic review of human and animal studies.Reprod Toxicol 2017;73:175-83. 4. Bae J, Kim S, Kannan K et al. Couples’ urinary concentrations of benzophenone-type ultraviolet filters and the secondary sex ratio.Sci Total Environ 2016;543(Pt A):28-36. 5. Gao CJ, Liu LY, Ma WL et al. Benzonphenone-type UV filters in urine of Chinese young adults: Concentration, source and exposure.Environ Pollut 2015;203:1-6. 6. DiNardo JC, Downs CA. Dermatological and environmental toxicological impact of the sunscreen ingredient oxybenzone/benzophenone-3. J Cosmet Dermatol 2018;17(1):15-9. 7. Siller A, Blaszak SC, Lazar M, et al. Update About the Effects of the Sunscreen Ingredients Oxybenzone and Octinoxate on Humans and the Environment.Plast Surg Nurs 2018;38(4):158-61. 8. Schneider SL, Lim HW. Review of environmental effects of oxybenzone and other sunscreen active ingredients. J Am Acad Dermatol 2019;80(1):266-71. 9. He T, Tsui MMP, Tan CJ et al. Toxicological effects of two organic ultraviolet filters and a related commercial sunscreen product in adult corals. Environ Pollut 2019;245:462-71. 10. Leccia MT. Skin, sun exposure and vitamin D: facts and controversies.Ann Dermatol Venereol 2013;140(3):176-82.