Un travail de synthèse a comparé le nombre de médecins à dix ans d’intervalle : 2012, année du début réel du Répertoire partagé des professionnels intervenant dans le système de santé (RPPS), et 2023, période la plus récente disponible. Ces deux périodes englobent la réforme de l’internat, avant et après 2017.Au total, en 2012, on décomptait 215 930 médecins et internes actifs, dont 101 435 médecins généralistes et 114 495 médecins des autres spécialités médicales. En 2023, on en dénombrait 230 143, dont 99 457 généralistes et 130 686 médecins des autres spécialités.Il n’y a jamais eu autant de médecins, spécialistes et généralistes confondus, en France. Le développement de la médecine spécialisée a été encore plus rapide que celui de la médecine générale.En 2012, parmi les médecins spécialistes et internes de spécialités autres que la médecine générale, 41 % exerçaient en mode libéral exclusif, 11 % en mode d’exercice mixte, 38 % étaient salariés hospitaliers et 10 % étaient d’autres salariés ; en 2023, ces proportions étaient respectivement de 33 %, 15 %, 42 % et 10 %. Ainsi, le mode d’exercice libéral exclusif a diminué de 8 points, tandis que le mode d’exercice mixte a augmenté de 4 points. Parmi les salariés, les hospitaliers ont augmenté de 2 points, tandis que le salariat autre qu’hospitalier est resté très stable. Il semble que l’exercice mixte, qui associe, selon un dosage variable, exercice libéral et salariat, soit désormais le mode d’exercice le plus attirant, au détriment du libéral exclusif traditionnel. Si l’on peut entendre que les jeunes soient à la recherche de ressources variées dans un souci de sécurité financière, on peut aussi émettre l’hypothèse qu’ils sont à la recherche d’un exercice professionnel plus gratifiant, qui maintient un lien avec l’hôpital.Le Nord et le Nord-Ouest continuent d’être moins bien lotis, tout comme de très nombreux départements du centre de la France. À une échelle plus fine, on remarque une concentration urbaine des médecins spécialistes, qui peut entraîner une pénurie d’accès au fur et à mesure que l’on s’éloigne des centres-villes, même dans les départements les mieux dotés.Les évolutions temporelles sont très différentes selon les spécialités. Pour certaines, il est fondé de parler de spécialités sinistrées : dermatologie, rhumatologie, gynécologie et ORL. Seul un quart des spécialités renforcent leur position entre 2012 et 2023 : la cardiologie (augmentation de 10 % de la densité), la radiologie (+ 8 %) et l’anesthésie (+ 8 %).Les inégalités de répartition concernent toutes les spécialités, y compris la médecine générale. Seules font exception la chirurgie orthopédique et traumatologique, la chirurgie urologique et la chirurgie viscérale et digestive, mais uniquement lorsqu’elles sont pratiquées dans le cadre d’un exercice salarié hospitalier.Parmi les spécialités les moins inégalement réparties, on compte la cardiologie, la radiologie, la gastroentérologie et la gynécologie. À l’autre extrémité du spectre, les plus inégalement réparties sont la psychiatrie, la pédiatrie et, dans une bien plus grande mesure, la dermatologie-vénérologie. Les médecins spécialistes en médecine générale sont les moins inégalement répartis, quel que soit leur mode d’exercice. La concentration des soins spécialisés est une conséquence de leur relative rareté. Toutefois, l’essentiel est de recevoir le bon soin au bon endroit, même si celui-ci est éloigné du domicile. Pour cela, il faut améliorer la régularité du maillage, qui doit être adapté aux changements dans la répartition géographique du pays. Il faut également veiller au dépistage et à l’acheminement des patients.L’exigence financière qui pèse actuellement sur l’hôpital public ne doit pas compromettre son rôle essentiel d’équilibrage de l’offre médicale spécialisée en France. Ce rôle doit être financé à sa juste valeur. C’est en réalité un moyen d’économiser, car il est établi que les interventions tardives sont plus coûteuses et donnent de moins bons résultats que les interventions précoces.

Emmanuel Vigneron, professeur émérite des universités, géographe de la santé

23 septembre 2025