En France, le principe de gratuité des soins pour le patient est vu comme un pilier du système de santé, symbole d’égalité et de solidarité. Comme le soulignait la Drees en 2023, la part du financement de la dépense courante de santé assurée par les ménages français est la plus faible, comparativement aux autres pays.1 Pourtant, derrière cette apparente générosité se cache une réalité plus complexe, faite de divers financements, de déséquilibres économiques et de pressions croissantes sur les professionnels de santé. Alors que les débats sur la loi de financement 2026 de la Sécurité sociale ont été intenses, il est essentiel de rappeler que la « gratuité » a un coût, souvent invisible, qui pèse sur l’ensemble des acteurs du système de soins.

Pour le patient, la prise en charge dite « à 100 % » de certains actes et le tiers payant généralisé donnent l’illusion d’une médecine sans frais. Or, il n’en est rien, puisque la prise en charge intégrale de certains soins s’inscrit dans un cadre de financement collectif. Selon l’Assurance maladie, elle implique un pilotage renforcé des dépenses, fondé sur la régulation des prix et la maîtrise de la dynamique d’activité, afin de préserver l’équilibre (fragile !) des comptes sociaux.2

Quant au médecin, il en ressent directement les conséquences : des tarifs figés, parfois sur plusieurs années – le prix de la consultation vient de passer péniblement à 30 euros (25 euros jusqu’en 2017 ; 26,50 euros entre 2017 et 2024) –, des charges administratives croissantes – 62 % des généralistes déclarent travailler plus de cinquante heures par semaine, dont 10 % uniquement dédiées à l’administration.3 Pour maintenir leurs revenus, certains sont contraints d’augmenter leur volume de consultations, au risque de sacrifier la qualité du temps médical. D’autres, épuisés, choisissent de quitter le système libéral pour des modes d’exercice alternatifs, voire d’abandonner la spécialité.

Les patients participent ainsi à un système inefficient, puisqu’ils paient indirectement via leurs cotisations, alors que l’accès aux soins ne fait que se dégrader : selon l’Irdes, en 2025, 10 millions de Français vivaient dans une zone dans laquelle l’accès aux soins était de moindre qualité par rapport à la moyenne nationale.4 La gratuité apparente cache donc aussi une inégalité territoriale et sociale croissante ; ceux qui ont les moyens de financer une complémentaire santé accèdent plus facilement aux soins, tandis que les autres subissent les conséquences des restrictions budgétaires.

La France, qui consacre 11,5 % de son PIB à la santé – l’un des taux les plus élevés d’Europe –,5 peine pourtant à garantir un accès équitable aux soins de premier recours. Finalement, le financement est totalement à repenser ; d’ailleurs, la Cour des comptes préconisait déjà en 2024 une augmentation ciblée des tarifs des consultations couplée à une simplification des procédures administratives. La totale transparence sur le coût réel des soins s’impose, afin d’impliquer patients et décideurs dans la recherche de solutions efficientes et durables.

La « gratuité » des soins est un contrat social précieux, mais son financement actuel n’est plus viable. Il est temps d’ouvrir réellement le débat : faut-il maintenir un système où la qualité se paie en silence et dans lequel l’accès aux soins devient socialement inéquitable ? Ou faut-il plutôt imaginer un nouveau pacte, plus équitable pour les médecins comme pour les patients ? Une chose est sûre : l’inaction n’est plus une option.

Références
1. Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques. Les dépenses de santé en 2022. ­Résultats des comptes de la santé. Édition 2023. https://bit.ly/4czo3Sh
2. Assurance maladie. Améliorer la qualité du système de santé et maîtriser les dépenses – Propositions de l’Assurance maladie pour 2024. Juillet 2023. https://bit.ly/40g9ICS
3. Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques. Études & Résultats, n° 1113. Deux tiers des médecins généralistes libéraux déclarent travailler au moins 50 heures par semaine. Mai 2019. https://bit.ly/4kFDZo9
4. Institut de recherche et documentation en économie de la santé. Les politiques de lutte contre la désertification médicale. Juin 2025. https://bit.ly/46b4BHJ
5. Organisation de coopération et de développement économiques. Panorama de la santé 2025. Les indicateurs de l’OCDE. 2025. https://bit.ly/4qF7vvG