Dans les siècles passés, les maltraitances sur enfant avaient peu de visibilité. Il faut attendre le XIXe siècle avant que ne se développe une véritable préoccupation sociétale pour les enfants victimes d’abus et de négligence. Toutefois, peu d’actions sont entreprises avant le milieu du XXe siècle. Jusque dans les années 1980, le déni médical est fréquent. En 1999, la création des unités d’accueil pédiatriques enfants en danger (Uaped) permet la prise en charge des jeunes victimes de façon globale. Mais, malgré des progrès législatifs, la bataille contre la maltraitance des enfants est encore loin d’être gagnée.

Si les mauvais traitements envers les enfants ont toujours existé,1 leur reconnaissance à titre de problème majeur de santé publique est relativement récente. C’est que la société, y compris le milieu médical, a refusé pendant des siècles d’accepter le fait que des enfants soient victimes de sévices et de négligences de la part de leur entourage, et surtout de leurs propres parents. Non seulement la famille a longtemps été considérée comme «  naturellement bonne  » 2 mais elle était inviolable, à l’abri de toute intervention extérieure. Les enfants, traités comme la propriété des parents, devaient leur être complètement soumis. Les méthodes éducatives, jugées tout à fait acceptables et même nécessaires, faisaient une large part aux corrections physiques, souvent très sévères et infligées à l’aide d’instruments. Les parents déléguaient volontiers leur pouvoir de correction aux enseignants et aux maîtres. Cet état d’esprit était soutenu autant par les autorités civiles, en fonction de la puissance paternelle héritée du droit romain, que religieuses, en vertu des prescriptions de l’Ancien Testament.

Premiers signes d’intérêt envers la maltraitance au XIXe siècle

Bien entendu, il y a eu au cours de l’histoire des interventions ponctuelles d’humanistes dénonçant des sévices envers les enfants. Mais il faut attendre le XIXe siècle pour que se développe une véritable préoccupation sociétale pour les enfants victimes d’abus et de négligence, favorisée par plusieurs facteurs. On peut mentionner une plus grande visibilité de la souffrance des enfants exploités au travail dans les manufactures et les mines, ou abandonnés à eux-mêmes dans les rues des grandes villes. Survient également le développement de journaux à grand tirage où s’affichent des faits divers glanés dans les actualités judiciaires, dont des cas de brutalité envers des enfants. De grands écrivains de l’époque, comme Victor Hugo, Alphonse Daudet, Émile Zola, apportent leur contribution pour sensibiliser leurs lecteurs à cette réalité. 

Du côté médical, les premières études sérieuses sur le sujet sont effectuées par un médecin légiste français, Ambroise Auguste Tardieu, qui porte son attention principalement sur trois formes de maltraitance (fig. 1). En 1857, il publie son Étude médico-légale sur les attentats aux mœurs incluant, entre autres, l’analyse de 632 cas d’agression sexuelle chez des victimes de sexe féminin, dont la majorité sont des mineures.3 S’il s’attarde principalement sur les signes physiques de ces agressions, il fait aussi part de son indignation, ayant observé que les «  liens du sang  » favorisent ces abus au lieu de les empêcher. En 1860, paraît son Étude médico-légale sur les sévices et mauvais traitements exercés sur des enfants.4 Ce travail porte sur 32 victimes, dont 18 sont décédées. L’auteur y révèle que la plupart des agresseurs sont les parents. Il décrit avec une acuité remarquable les signes physiques caractéristiques des «  enfants battus  » et donne la clé du diagnostic, soit la discordance entre les lésions constatées et les explications apportées par les responsables. En 1868, paraît son Étude médico-légale sur l’infanticide, dans laquelle il traite de 555 cas d’infanticide dont 60 sont décrits en détail.5 Dans l’une de ces observations, il signale que le nourrisson avait un ramollissement cérébral et un épanchement sanguin important entre les lobes cérébraux. Malgré l’absence de fracture du crâne et de signe extérieur de violence, ce visionnaire conclut à une forte présomption «  en faveur d’une action violente dirigée sur la tête  », mais il ne peut en préciser le mécanisme. 

L’après-Tardieu en France

Malheureusement, les travaux de Tardieu n’entraînent pas, chez ses collègues, un effort soutenu de lutte contre les mauvais traitements infligés aux enfants. Tout au plus verra-t-on dans les années suivantes quelques rares études sur les violences physiques, qui n’auront pas beaucoup d’impact.6 Les médecins légistes consacrent cependant beaucoup d’énergie à l’étude des manifestations physiques des agressions sexuelles chez les enfants et les adolescents, mais tout ce savoir est ensuite compromis par de nombreuses publications à la fin du XIXe siècle mettant en doute la parole des jeunes victimes. L’accent est alors davantage mis sur les fausses allégations d’agression sexuelle et sur leurs conséquences chez les accusés.7 Les cas d’inceste, en particulier, deviennent l’objet d’un déni sous l’influence de Sigmund Freud. Ce dernier, ayant renié sa première hypothèse faisant de l’agression sexuelle dans l’enfance la cause de l’hystérie, la remplace par sa théorie du complexe d’Œdipe. Par la suite, les médecins vont interpréter les verbalisations d’agressions sexuelles de jeunes filles par leur père comme des fantasmes de désir sexuel envers lui.8 

Durant cette même période, un autre médecin va pourtant réussir quelques avancées en matière de protection de l’enfance, grâce à son engagement politique. C’est en effet à Théophile Roussel que l’on doit la loi relative à la protection du premier âge, votée en 1874. Cette loi encadrant la pratique de l’industrie nourricière met fin aux nombreux abus ayant entraîné une forte mortalité pendant des décennies chez les enfants confiés à des nourrices mercenaires en campagne. C’est encore lui qui est responsable de la toute première loi française destinée spécifiquement à protéger les enfants contre les mauvais traitements et adoptée en 1889. Grâce à elle, la cellule familiale n’est plus inviolable, et la déchéance parentale peut être prononcée contre des parents indignes, leurs enfants étant alors confiés à l’Assistance publique.

Pendant ce temps, en Amérique

En 1874, de l’autre côté de l’Atlantique, plus précisément à New York, l’histoire fortement médiatisée d’une jeune victime de sévices est l’événement déclencheur d’un premier mouvement visant la protection des enfants, sans toutefois que le milieu médical ne soit impliqué.9 La jeune Mary Ellen Wilson, âgée de 11 ans, placée dans un foyer à l’âge de 18 mois, est le souffre-douleur de sa mère d’accueil. Gravement négligée et battue quotidiennement, sa situation est dénoncée à une missionnaire des pauvres, Etta Angell Wheeler. Cette dernière, après avoir constaté par elle-même la triste condition de la fillette, cherche en vain un organisme capable de l’aider à la sortir de son milieu toxique. En désespoir de cause, elle s’adresse au président de la Société protectrice des animaux, qui confie l’affaire à l’avocat de l’organisme. L’intervention de ce dernier va permettre non seulement de retirer l’enfant de son milieu mais également de faire condamner sa tortionnaire. Ce même avocat, Elbridge T. Gerry, s’alliant à quelques personnes touchées par l’histoire de Mary Ellen, crée l’année suivante la New York Society for the Prevention of Cruelty to Children. Des pouvoirs policiers sont accordés à cette toute première agence de protection des enfants, lui permettant de s’immiscer à l’intérieur des familles maltraitantes pour en retirer les enfants. Elle propose et soutient aussi des lois pour les protéger, notamment contre l’exploitation au travail. Des sociétés similaires vont se multiplier, non seulement aux États-Unis mais aussi dans d’autres pays comme la Grande-Bretagne et le Canada.

Mise en veilleuse de la protection des enfants

Cette préoccupation envers la protection des enfants connaît toutefois une éclipse durant la première moitié du XXe siècle, autant en Europe qu’en Amérique, en raison des deux guerres, de la crise économique et du sentiment généralisé que les situations de cruauté envers les enfants sont des événements exceptionnels, attribués à des monstres ou à des malades mentaux. En 1929, deux médecins français de Nancy, le légiste Pierre Parisot et le pédiatre Louis Caussade, tentent de secouer l’apathie de leurs collègues en publiant une étude de 1 937 cas de sévices suffisamment graves pour avoir fait l’objet de plaintes en justice.10 Rappelant que ce sujet n’a pas retenu l’attention depuis le mémoire de Tardieu en 1860, leurs auteurs n’obtiennent pas plus de succès que leur célèbre prédécesseur.

Redécouverte de cette terrible réalité

Ce sont finalement des radiologistes américains qui vont relancer le débat. Le tout premier radiologiste pédiatrique, John Caffey, rapporte en 1946 les cas de six nourrissons présentant une association d’hématomes sous-duraux et de fractures des os longs, mais sans aucune histoire de traumatisme.11 Convaincu que seules des violences exercées par les parents peuvent expliquer ces lésions, il n’ose pas les dénoncer, craignant des poursuites légales. Un autre radiologiste, Frederic Noah Silverman, fait preuve de plus de courage. En 1953, il devient le premier médecin de l’époque moderne à soutenir publiquement que des parents peuvent infliger volontairement des sévices physiques à leurs enfants.12 D’autres radiologistes lui emboîtent le pas, ouvrant la voie à l’événement qui deviendra le point de bascule dans la reconnaissance moderne de la maltraitance envers les enfants.

En 1962, le chef du département de pédiatrie de Denver, C. Henry Kempe, avec des collègues, dont le Dr Silverman, publie un article au titre volontairement provocateur, The Battered-Child syndrome (fig. 2).13 Ce texte décrit les caractéristiques retrouvées chez 302 victimes de violences physiques recensées dans 71 hôpitaux américains pendant un an et chez 447 cas additionnels obtenus par des communications avec des procureurs. Cet article, abondamment médiatisé, a fait l’effet d’une véritable bombe. Le monde ne peut plus désormais ignorer les drames qui surviennent dans le secret des familles.

Bien que beaucoup de médecins aient encore des difficultés à croire l’impensable, d’autres se mettent résolument à l’étude de ce «  nouveau  » problème aux États-Unis et ailleurs. Dans les années suivantes, l’accent est mis successivement sur les autres grandes catégories de maltraitance  : agressions sexuelles, mauvais traitements psychologiques et négligence. Des variétés particulières sont décrites, telles que le nanisme psychosocial, le syndrome du bébé secoué et le syndrome de Münchhausen par procuration. Des équipes hospitalières spécialisées en maltraitance sont développées dans les milieux pédiatriques. Sur le plan politique, des lois de protection de l’enfance sont mises en place un peu partout en Occident sur un modèle similaire à celles adoptées aux États-Unis dans la foulée de l’article de Kempe.

Répercussions en France

Les publications médicales américaines ont des échos en France, où deux équipes pédiatriques, celle de Nathan Neimann à Nancy et celle de Pierre Straus à Paris, tentent à leur tour de convaincre le milieu médical que ce problème touche également leur pays. Comme ailleurs, la résistance envers ce concept inconcevable est très grande, ainsi que le démontre une publication de Neimann et de ses collaborateurs en 1968.14 Sur 79 cas de sévices physiques, un seul avait été diagnostiqué correctement par le médecin référent. Encore en 1982, la publication du livre L’Enfant maltraité,15 par des membres des deux équipes, suscite du déni.16 Plusieurs médecins préfèrent se fier à la bonne apparence des parents, à leurs justifications peu vraisemblables ou invoquer des maladies inconnues pour expliquer des traumatismes infligés.

La fondation de l’Association française d’information et de recherche sur l’enfance maltraité (Afirem) créée par Pierre Straus en 1979 permet de conjuguer les efforts de toutes les professions concernées par le problème de la maltraitance. Sur le plan médical, la mise en place des unités d’accueil pédiatriques enfants en danger (Uaped) en 1999 au sein des hôpitaux permet la prise en charge des jeunes victimes de façon globale  : médicale, psychologique, sociale et judiciaire. La création de la Société française de pédiatrie médico-légale, en 2016, constitue une autre avancée, permettant la mise en commun des expertises pédiatrique et médico-légale pour une meilleure gestion de ces situations difficiles. 

Sur le plan légal, la France ratifie en 1990 la Convention internationale des droits de l’enfant adoptée par les Nations unies l’année précédente. Plusieurs lois sont votées par la suite pour concrétiser des principes de cette charte. Par exemple, la loi du 5 mars 2007 réforme la protection de l’enfance et met l’accent sur la prévention, la loi du 14 mars 2016 complète la précédente, la loi du 10 juillet 2019 interdit les châtiments corporels et finalement la loi du 7 février 2022, dite «  loi Taquet  », vise à corriger certaines failles dans les législations précédentes.

Malgré tous les progrès survenus au cours des dernières décennies, la bataille contre la maltraitance des enfants est loin d’être gagnée, comme l’indiquent les données annuelles de signalements aux agences de protection. De plus, les médecins impliqués dans la protection de l’enfance doivent livrer bataille devant les tribunaux et auprès de l’opinion publique contre des négationnistes qui s’attaquent à l’existence même de certaines formes de maltraitance comme le syndrome du bébé secoué ou celui du Münchhausen par procuration. 

Inertie de la communauté médicale

Ce sont des médecins qui ont été les premiers à dénoncer la maltraitance dont les enfants sont victimes, même à l’intérieur de leur milieu familial. On peut regretter toutefois que l’ensemble de la communauté médicale occidentale ait tant tardé à accepter la réalité de ce phénomène, ce qui aurait permis d’identifier les victimes pour les protéger contre les récidives et d’œuvrer à leur prévention.

Pendant un siècle, ce problème majeur a été occulté, après qu’un médecin français visionnaire a tenté en vain d’alerter ses collègues. Combien d’enfants auraient pu échapper à temps à une enfance cauchemardesque si l’appel de Tardieu avait été entendu  ?

Références 
1. Labbé J. La maltraitance des enfants en Occident. Une histoire d’hier à aujourd’hui. Paris : Éditions Hermann, coll. PUL, 2019.
2. Greco C. Maltraitance faite aux enfants : entre méconnaissance du problème et déni. Ethics Med Public Health 2015;1:11-8.
3. Tardieu A. Étude médico-légale sur les attentats aux mœurs. Paris : J.-B. Baillière et fils, 1857.
4. Tardieu A. Étude médico-légale sur les sévices et mauvais traitements exercés sur des enfants. Ann Hyg Publ Med Leg 1860;13:361-98.
5. Tardieu A. Étude médico-légale sur l’infanticide. Paris : J.-B. Baillière et fils, 1868.
6. Delcasse, A. Étude médico-légale sur les sévices de l’enfance. Librairie Ollier-Henry, 1885.
7. Motet A. Faux témoignage par les enfants. Ann Hyg Med Leg 1891;3(25):83-8.
8. Moussaieff Masson. J, The assault on truth – Freud’s supression of the seduction theory. Farrar, Straus and Giroux, 1984.
9. Costin LB. Unravelling the Mary Ellen legend: Origins of the “cruelty” movement. Soc Serv Rev 1991;65:203-23.
10. Parisot P, Caussade L. Les sévices envers les enfants. Ann Med Leg 1929;9:389-426.
11. Caffey J. Multiple fractures in the long bones of infants suffering from chronic subdural hematoma. Am J Roentgenol Radium Ther 1946;56(2):153-63.
12. Silverman FN. The roentgen manifestations of unrecognized skeletal trauma in infants. Am J Roentgenol Radium Ther 1953;69(3):413-27.
13. Kempe CH, Silverman FN, Steele BF, et al. The battered-child syndrome. JAMA 1962;181:17-24.
14. Neimann N, Manciaux M, Rabouille D, et al. Les enfants victimes de sévices. Pédiatrie 1968;23:861-5.
15. Straus P, Manciaux M. L’enfant maltraité. Paris : Éditions Fleurus, 1982.
16. Manciaux M. Violence subie et résilience : une introduction historique. In: de Tychey C (dir.) Violence subie et résilience. Toulouse : Érès, 2015, p. 9-16.

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