La découverte d’une éosinophilie sanguine, symptomatique ou non, n’est jamais à négliger et doit toujours être un signe d’alerte pour le clinicien. Quelles sont les causes les plus fréquentes ? Quand faire un bilan et lequel ? Quel cheminement diagnostique ?
  • Taux de polynucléaires éosinophiles (PNE) > 1 500/mm3 et/ou éosinophilie tissulaire.1


Une manifestation clinique (quelle qu’elle soit) associée fait poser le diagnostic de syndrome hyperéosinophilique (SHE).1,2

  • Premiers éléments d’orientation : ancienneté (< ou > 6 mois) et taux de PNE sanguins (< ou > 1 500/mm3).

  • Pas de corrélation entre l’importance de l’hyperéosinophilie (HE) sanguine et la sévérité des manifestations cliniques (qui dépend plutôt de l’infiltrat tissulaire et/ou du degré d’activation locale des PNE).

  • Un protocole national de diagnostic et de soins (PNDS) consacré aux HE et aux SHE est disponible depuis 2022 sur les sites de la HAS et du CEREO.2


Éosinophilie ≤ 1 500/mm3 

  • Atopie, parasitoses sans cycle tissulaire (oxyurose, tænia, gale), plus rarement insuffisance surrénale lente (maladie d’Addison) ou infection par le VIH.

  • Si taux > 1 000/mm3 même en contexte évocateur : discuter les diagnostics différentiels de l’atopie.


Évaluation des complications de toute HE > 1 500/mm3 

  • Grande variété de symptômes liée aux propriétés des éosinophiles (libération de protéines cytotoxiques, cytokines pro-inflammatoires, facteurs profibrosants ou procoagulants, ou favorisant bronchoconstriction, perméabilité capillaire).


Restreints à un seul organe, ou s’inscrivant dans un tableau systémique.

  • Sont concernés :

    • peau (urticaire, eczéma, angioedème, ulcérations muqueuses…) ;

    • poumons (atteinte bronchique et/ou parenchymateuse) ;

    • cœur (péricardite, myocardite, fibrose endomyocardique) ;

    • tube digestif (œsophagite, cholangite ou gastro-entérite à éosinophiles) ;

    • système nerveux (central ou périphérique) ;

    • vaisseaux (toxicité vasculaire artérielle et/ou thrombose veineuse).1

  • Qu’elle soit aiguë ou chronique, faire a minima : CRP, ionogramme sanguin, urée, créatinine (et bandelette urinaire), bilan hépatique complet, troponine et BNP (Brain Natriuretic Peptid), ECG et échocardiographie transthoracique.3


Bilan étiologique devant une HE > 1 500/mm3 d’apparition récente

Enquêtes médicamenteuse et parasitaire en priorité.

  • Le plus souvent, imputabilité d’un médicament : difficile à établir.


Éléments importants : ancienneté de l’HE et lien temporel entre initiation du traitement et HE (classiquement de 2 à 8 semaines).

  • Les plus fréquemment en cause : AINS, antiépileptiques, antibiotiques, sulfamides, allopurinol, dupilumab, inhibiteurs de points de contrôle immunitaire (bien d’autres sont incriminables). Si doute (et dans la mesure du possible) : tentative d’éviction.

  • Sévères atteintes d’organes parfois possibles (insuffisance rénale ou hépatique sévère, myocardite). Attention, au cours du DRESS (Drug Reaction with Eosinophilia and Systemic Symptoms), les manifestations dermatologiques peuvent manquer.4

  • Normalisation de l’hémogramme en plusieurs semaines, voire mois, après arrêt du médicament.

  • Origine parasitaire :

    • helminthiases intratissulaires (toxocarose, filaires, schistosomes) ;

    • dont le cycle comporte des phases tissulaires (ascaris, ankylostomes, distomatoses) ;

    • HE parfois longtemps élevée si impasse parasitaire (toxocarose) ;

    • cyclique en cas d’auto-infestation interne (anguillulose).

  • Si le sujet n’a pas quitté la France métropolitaine, toxocarose (larva migrans viscérale, à dépister par sérologie) ou ascaridiose (examen parasitologique des selles).

  • Si séjour (même ancien) en zone d’endémie parasitaire :

    • anguillulose (sérologie et technique de Baërmann sur parasitologie des selles) ;

    • bilharziose (sérologie et recherche d’œufs de schistosomes dans les urines et les selles) ;

    • filariose (sérologie et microfilarémie) ;

    • ankylostomose (larva migrans cutanée).

  • Paludisme, leishmaniose, amibiase ou encore trypanosomiase : ne provoquent pas d’HE.

  • Au terme de l’enquête, proposer un traitement antiparasitaire séquentiel (même d’épreuve, en l’absence de documentation microbiologique) qui pourra comporter :

    • albendazole (Zentel, actif sur les helminthiases cosmopolites dont toxocarose et ascaridiose : 400 mg x 2/j pendant 5 jours) ;

    • ivermectine (Stromectol, efficace notamment sur anguillules et filaires : traitement minute adapté au poids, avec 2e cure à J15) ;

    • praziquantel (Biltricide, contre la bilharziose : traitement minute adapté au poids).


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HE persistante > 1 500/mm3 et enquêtes négatives

Investigations ciblées en centre spécialisé (réseau national de correspondants du centre de référence des syndromes hyperéosinophiliques : www.cereo.fr ).

  • Bilan en l’absence d’étiologie évidente et échec des antiparasitaires :

    • CRP (haute : oriente vers néoplasie solide ou lymphome – en particulier Hodgkin et T non hodgkinien) ;

    • ryptase (mastocytose), vitamine B12 (si élevées : orientent vers une éosinophilie clonale) ;

    • LDH (si augmentée, fait craindre une hémopathie lymphoïde) ;

    • électrophorèse des protéines plasmatiques (en cas d’hypergammaglobulinémie polyclonale, évoquer maladie à IgG4, lymphome angio-immunoblastique, parasitose chronique ou variant lymphoïde de SHE) ;

    • IgE totales (spécificité imparfaite, suggère un caractère polyclonal de l’éosinophile).5

  • Autres examens y compris morphologiques, endoscopiques et biopsiques : selon contexte.


En l’absence d’orientation : scanner thoraco-abdomino-pelvien.

  • En cas d’atteinte bronchique, rechercher des ANCA (anticorps anti-cytoplasme des polynucléaires neutrophiles) et faire sérologie aspergillaire avec dosages des IgE totales et spécifiques anti-aspergillaires (diagnostics éventuels : respectivement granulomatose éosinophilique avec polyangéite – anciennement Churg-Strauss – ou aspergillose bronchopulmonaire allergique).

  • Si atteinte cutanée prépondérante, outre une biopsie et selon la nature des lésions :

    • érythrodermie : recherche des cellules de Sézary (au frottis sanguin, témoignant d’un syndrome de Sezary, lymphome T épidermotrope rare et grave) ;

    • lésions vésiculo-bulleuses : anticorps anti-membrane basale (en faveur d’une pemphigoïde bulleuse débutante) ;

    • urticaire et/ou urticaire pigmentée : tryptase (mastocytose) ;

    • urticaire, eczéma et/ou angioœdème épisodique : phénotype lymphocytaire T (SHE lymphoïde CD3 -CD4 +).

  • Suspicion d’une hémopathie myéloïde (hépatosplénomégalie, autre anomalie de l’hémogramme, B12 ou tryptase élevées, corticorésistance) : avis spécialisé (recherche de la délétion interstitielle FIP1L1 : :PDGFRA par PCR dans le sang : leucémie chronique à éosinophile).


En cas de négativité, myélogramme avec caryotype (et parfois recherche d’anomalies moléculaires grâce au séquençage haut débit).

  • Malgré un bilan étiologique exhaustif large, une proportion non négligeable des HE/SHE restent indéterminés ou idiopathiques. Celles-ci surviennent volontiers sur un terrain d’inflammation de type 2 (ashtme, polypose naso-sinusienne, dermatite atopique…).


Diagnostic d’élimination ne requérant qu’exceptionnellement (et sur avis spécialisé) des explorations cytologiques médullaires, cytogénétiques ou moléculaires.

Encadre

L’essentiel

  • De manière générale, l’atopie n’entraîne pas d’éosinophilie > 1 500/mm3.

  • Au-delà de 1 500/mm3 , chercher un retentissement viscéral (en particulier cardiaque parfois infraclinique).

  • HE > 1 500/mm3 d’apparition récente, évoquer en priorité une étiologie médicamenteuse (même en l’absence d’éruption cutanée) ou parasitaire (helminthiase).

  • En l’absence de cause évidente et de réponse aux antiparasitaires : explorations en centre spécialisé (www.cereo.fr)

Références
1. Valent P, Klion AD, Roufosse F, et al. Proposed refined diagnostic criteria and classification of eosinophil disorders and related syndromes. Allergy 2023;78(1):47-59.
2. Groh M, Rohmer J, Etienne N, et al. French guidelines for the etiological workup of eosinophilia and the management of hypereosinophilic syndromes. Orphanet J Rare Dis 2023;18(1):100.
3. Kahn JE, Groh M, Ackermann F, et al. Syndromes hyperéosinophiliques. Orphanet urgences 2018.
4. Kardaun SH, Sekula P, Valeyrie-Allanore L, et al. Drug reaction with eosinophilia and systemic symptoms (DRESS): an original multisystem adverse drug reaction. Results from the prospective RegiSCAR study. Br J Dermatol 2013;169(5):1071‑80.
5. Lefèvre G, Copin MC, Staumont-Sallé D, et al. The lymphoid variant of hypereosinophilic syndrome: study of 21 patients with CD3-CD4+ aberrant T-cell phenotype. Medicine (Baltimore) 2014;93(17):255‑66.
Pour en savoir plus :
Nobile C. Syndromes hyperéosinophiliques : nouvelles recos pour les MG. Rev Prat (en ligne) 13 janvier 2023.

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