Il était une fois une jeune médecin généraliste remplaçante en début de carrière. Elle remplaçait deux jours par semaine dans un cabinet depuis plusieurs mois et avait de ce fait la chance de suivre certains patients comme si elle était installée.

Elle fit la connaissance d’une famille de quatre personnes qui consultait dans ce cabinet pour des motifs divers de pure médecine générale. Ils avaient un joli nom de famille, le nom d’un mois printanier, et lorsqu’elle voyait leur nom s’inscrire sur le planning, cela lui évoquait toujours le soleil, les premières floraisons et les oiseaux...

La femme du couple, peu d’antécédents, un beau métier en accord avec son nom de famille – fleuriste –, consultait quelquefois pour elle, mais surtout pour ses jumeaux encore nourrissons. Les consultations s’égrenaient donc au fil des vaccinations, inquiétudes sur la parentalité, viroses automnales, et parfois des motifs pour elle-même, comme la contraception ou un certificat.

L’homme de cette famille, mari et père, voyait plus couramment le médecin titulaire du cabinet – la jeune généraliste remplaçante le connaissait ainsi beaucoup moins – ; il était rarement présent lors des consultations pour les enfants (mais il y a quinze ans, c’était davantage la norme que la mère gère seule le suivi médical des enfants). Lors de vacances d’été du médecin qu’elle remplaçait, elle fut amenée à le voir de façon plus suivie et découvrit que l’essentiel des consultations avait pour objet une addiction à l’alcool.

La confiance s’établissant petit à petit, elle fut amenée à assister à tout ce qui fait la difficulté de cette pathologie : les tentatives de sevrage, aussi fréquentes que les rechutes bien sûr, les nombreux addictologues rencontrés, les traitements médicamenteux sans succès, les ordonnances de psychotropes de plus en plus chargées et qui laissent toujours un sentiment de culpabilité, les fausses promesses (« je ne boirai jamais devant les enfants » paraissait la plus solide mais ne fut évidemment bientôt plus  qu’un lointain souvenir…).

De façon étonnante, le sujet n’était jamais abordé lorsqu’elle voyait la femme du couple. La jeune médecin se disait que, forcément, elle devait savoir que son mari la consultait aussi, mais elle n’en eut jamais la certitude.

La suite de l’histoire est malheureusement aussi triste qu’elle est classique lorsqu’elle concerne un patient devenu alcoolique sévère.

Les nombreuses séparations du couple, d’abord temporaires puis la définitive lorsque les enfants avaient environ 10 ans, n’ont pas été une surprise. S’ensuivirent les conflits inhérents à la garde : d’abord partagée, puis la pathologie du père s’aggravant et les enfants entrant dans l’adolescence, le déséquilibre inévitable transforma les modalités de garde. La mère qui gérait et tenait tout à bout de bras ; les ados qui refusaient de plus en plus de voir leur père car ils ne supportaient plus de le voir boire avec sa nouvelle compagne, maintenant qu’ils étaient en âge de comprendre ce qui se jouait.

Le père s’enfonça de plus en plus dans la dépression, puisqu’il n’avait plus beaucoup de raisons de tenir sans alcool, perdant son travail, continuant de se leurrer et de leurrer son médecin sur sa volonté de sevrage… La mère fit face aux difficultés financières, travaillant dans sa boutique 6 jours sur 7, avec une seule coupure de quelques semaines l’été.

Aujourd’hui, leur fille de 13 ans souffre d’anorexie mentale et vit au gré des suivis psy et du combat quotidien autour des repas. Elle rencontre des difficultés au collège, mais, par chance, a une belle motivation : devenir fleuriste comme sa maman. La médecin – qui est beaucoup moins jeune, qui a perdu de sa naïveté, qui a appris à rester à sa place et à savoir qu’elle ne sauvera pas tout le monde, voire personne, et que son rôle dans ce type de pathologies consiste surtout en de l’accompagnement et de l’écoute – découvre les difficultés de l’orientation des jeunes et se dit que le système n’est pas toujours si bien fait, elle qui voit les choses se déliter depuis si longtemps.

Cette histoire n’a pas de fin, comme dans les contes et les romans ; elle continuera aussi longtemps que cette famille consultera dans ce cabinet. La médecin remplaçante du début, maintenant installée au sein de ce même cabinet, a la chance de continuer à suivre toutes les parties, même si cela fait longtemps qu’ils ne forment plus vraiment une famille.

On pourrait trouver cette situation triste ? pathétique ? évitable ? et si… ? C’est pourtant juste la vie qui amène son lot de difficultés et d’obstacles, certains surmontables et d’autres malheureusement non. Mais quelle chance de tenir ce (second) rôle auprès de nos patients ! Soyons leur reconnaissants de la confiance qu’ils nous accordent !