Afin de limiter la baisse de ses profits liés à la désaffection croissante pour la cigarette, l’industrie du tabac adopte une nouvelle stratégie, celle de la réduction des risques. Jouant sur la confusion avec la cigarette électronique, elle promeut le tabac chauffé, véritable cheval de Troie pour maintenir la dépendance à la nicotine et recruter de nouveaux consommateurs, surtout chez les jeunes.
Les industriels du tabac (fabricants transnationaux, distributeurs et détaillants locaux) ont pour unique objectif de faire des profits en vendant de la nicotine.1 Ils connaissent de longue date le pouvoir addictif majeur de cette drogue, ce qui explique son succès en dépit de la modicité de ses effets hédoniques. Les ventes de nicotine sous forme de tabac fumé, qui ont fait leur fortune au cours du XXe siècle, reculent depuis quelques années du fait du rejet de plus en plus énergique de sa consommation par la population mondiale, qui est de mieux en mieux informée des conséquences sanitaires majeures liées à son usage, et rejette l’image glamour que cette industrie tente d’associer au tabac. Cette baisse des ventes se traduit à terme par une chute inévitable des revenus des fabricants et détaillants, d’autant plus qu’en même temps certains investisseurs puissants se désolidarisent de cette industrie mortifère et délinquante, ce qui conduit à une dégradation de la capitalisation boursière des quatre majors internationaux (Philip Morris Int. – PMI, British American Tobacco – BAT, Japan ­Tobacco Int., et Imperial Brands).
Pour échapper à cet avenir incertain, les industriels du tabac tentent de pérenniser leurs profits :
– en cherchant à redonner une image positive à la nicotine et au tabac, et par là à eux-mêmes ;
– en promouvant la vente de nouveaux produits présentés comme séduisants, modernes et moins ­dangereux ;
– en ciblant les enfants et les adolescents, tout en certifiant ne s’intéresser qu’aux adultes.
La promotion d’une réduction des risques par la commercialisation de nouveaux modes de consommation de nicotine (tabacs chauffés et cigarettes électroniques) leur permet de tendre à répondre à cet objectif exclusivement financier.2

Réduction des risques en addictologie

La conception usuelle de la réduction des risques liée à l’usage d’une drogue provient de l’observation de bénéfices sanitaires quantifiables chez l’usager qui poursuit sa consommation tout en cherchant à en minimiser les dommages, soit en modifiant son mode d’administration (héroïne : injection stérile, sniffage…), soit en réduisant la quantité consommée (alcool).
Ces observations ne reposent que sur l’observation d’usagers réguliers, alors qu’il est souhaitable d’évaluer une éventuelle réduction des risques dans au minimum quatre dimensions : le bénéfice individuel pour le consommateur dépendant ; le retentissement sur les proches par exposition passive ; l’incitation à l’initiation des jeunes à la consommation ; et les conséquences pour l’environnement.
En effet, si une stratégie de réduction des risques peut être bénéfique pour le consommateur régulier d’un produit psychoactif (par exemple passer de 8 à 4 verres standard d’alcool par jour), elle ne l’est pas forcément pour l’ensemble de la popu-lation (recommander la consom­mation quotidienne de 4 verres ­standard d’alcool par tous).
Dans le passé, dès que les premiers travaux scientifiques démontrant les conséquences sanitaires majeures liées à la consommation de tabac ont commencé à être connus du grand public, les industriels du tabac ont développé une stratégie de réduction des risques avec la promotion du filtre dans les années 1960, puis celle des cigarettes dites « légères » dans les années 1970. Ni l’une, ni l’autre de ces alternatives n’ont tenu les promesses faites par ces industriels ; au contraire, elles ont aggravé le problème sanitaire, mais en permettant à ceux-ci de retarder l’adoption de mesures efficaces et de maintenir voire développer leurs profits.

Argumentaire autour du recours à une possible réduction des risques liés à la consommation de tabac fumé 

Savoir si la pandémie actuelle de tabagisme justifie le recours à une politique de réduction des risques présuppose une réflexion préliminaire sur différentes questions incontournables.
– La consommation de tabac fumé présente-t-elle des risques ? Oui, ceux-ci sont formels et majeurs avec 75 000 morts prématurées par an en France. L’importance de ces conséquences sanitaires légitimise pleinement de lutter contre sa consommation.3
– La consommation de nicotine est-elle dangereuse en soi ? Sans doute, même s’il est difficile de préciser ­formellement à quel degré et à partir de quels niveau et mode de consommations. La nicotine consommée dans l’enfance et à l’adolescence entraîne une dépendance très forte et favoriserait la sensibilité des jeunes fumeurs à la consommation d’autres produits psychoactifs. Ses effets cardiovasculaires sont connus, bien que leurs conséquences en pathologie humaine méritent d’être quantifiées. Le risque fœtal est à éviter.
– L’arrêt de la consommation de tabac fumé réduit-il les risques pour le fumeur ? Oui, cela est formellement démontré. Par exemple, arrêter de fumer à 30 ans permet de vivre en moyenne de 10 à 15 ans de plus.4
– Peut-on arrêter de fumer du tabac ? Oui, mais cela est souvent difficile du fait du pouvoir addictif majeur de la nicotine. Toutefois, une prise en charge thérapeutique de qualité conduit à des taux d’arrêt complet à 6 mois de 30 à 40 %. Globalement, la majorité des fumeurs motivés ­arrivent à arrêter de fumer, le plus souvent après plusieurs tentatives.
– Les fumeurs de tabac souhaitent-ils arrêter ? Oui, toutes les enquêtes montrent qu’environ 2 fumeurs sur 3 souhaitent arrêter complétement et rapidement.
– Certains fumeurs ne souhaitent-ils pas arrêter de fumer ? Oui, à certaines périodes de leur existence, certains fumeurs ne souhaitent pas modifier leur consommation. Les motifs de ce choix sont de nature variée. Toutefois, parmi les fumeurs qui déclarent ne pas vouloir arrêter, un certain nombre ont simplement peur de ne pas y arriver. Ce comportement fait partie de l’ambivalence fréquente des fumeurs à l’égard de leur consommation. Une prise en charge motivationnelle bien conduite permet souvent de contourner cette peur et d’amener le fumeur à envisager un arrêt. A priori, la promotion d’une réduction des risques est de peu d’intérêt pour ces fumeurs qui ne souhaitent pas modifier leur tabagisme.
– Certains fumeurs qui le souhaitent n’arrivent-ils pas à arrêter ? Oui, même si leur nombre est modeste, dès lors qu’une politique énergique permettant leur prise en charge est organisée à l’échelon d’un territoire, comme cela a été le cas en Grande-Bretagne.5 Cela étant, ce sont ces fumeurs pour lesquels une réduction des risques peut être légitimement envisagée.
– La réduction de la quantité de tabac fumé réduit-elle les risques pour le fumeur ? Non, à la différence de l’alcool, de nombreuses études ont démontré que la simple réduction de la quantité de tabac fumé ne réduit pas les risques encourus par le fumeur. Seul un arrêt complet est efficace pour la santé.
– L’arrêt du tabac fumé avec consommation de substituts nicotiniques est-elle une réduction des risques ? Non, la prise en charge médicale de l’addiction à la nicotine avec consommation de nicotine pharmaceutique n’est pas une réduction des risques puisque l’objectif est l’arrêt définitif de toute consommation de nicotine ; et cela même si, occasionnellement, une réduction de la consommation avec prise concomitante de nicotine pharmaceutique peut être envisagée, car ce mode de prise en charge est par définition temporaire.
– Les mesures de contrôle du tabac prises par les états sont-elles efficaces contre sa consommation ? Oui, les pays qui mettent en œuvre de façon coordonnée et effective les mesures de lutte contre le tabac de la convention cadre de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour la lutte antitabac (CCLAT) voient la consommation de tabac de leurs habitants chuter vers des taux de prévalence proches, voire inférieurs à 10 %, et ce sans avoir recours à une politique de réduction des risques. L’Australie est un des meilleurs exemples d’une telle réussite.6 La mesure la plus efficace est l’augmentation des prix via les taxes.7
– Peut-on envisager une consom­mation « récréative » de nicotine ? Non, car la consommation récréative (hédonique) d’un produit psychoactif présuppose la liberté du consom­mateur de ne pas consommer, c’est-à-dire l’absence de dépendance. Or la dépendance à la nicotine s’installe très rapidement. Par exemple, sur trois adolescents qui fument une première cigarette « pour voir », deux deviendront consommateurs quotidiens de tabac sur une période de leur vie.8 Seul un pourcentage négligeable de consommateurs de tabac, en raison d’un phénotype particulier de leurs récepteurs à la nicotine, ne ­deviennent jamais dépendants à la nicotine. Enfin, les effets hédoniques de la nicotine sont modestes voire absents pour beaucoup de consom­mateurs.
À la lecture de ces faits, il apparaît qu’une organisation efficace de la prise en charge des fumeurs pour les aider à arrêter, associée à la mise en œuvre effective des mesures de santé publique de l’OMS, conduisent à une prévalence résiduelle faible de la consommation de tabac, à tel point que certains pays envisagent la sortie du tabac connue sous le terme de Endgame.1, 9
Au total, seuls les fumeurs qui souhaitent arrêter et qui n’y arrivent pas, en dépit d’une prise en charge bien conduite, pourraient bénéficier d’une réduction des risques, sous réserve que celle-ci soit préalablement démontrée comme efficace. Parallèlement, la promotion d’une consommation « récréative » de la nicotine ne peut être envisagée, car impossible, compte tenu de la puissance de son pouvoir addictif.

Nouveaux modes de consommation de nicotine, évaluation de leurs risques

Les cigarettes électroniques et les tabacs chauffés sont des modes alternatifs récents de consommation de nicotine qui reposent sur son inhalation. L’acceptabilité sociale de l’usage des autres modes alternatifs non pharmaceutiques d’administration de nicotine est faible, qu’il s’agisse des tabacs à prise nasale ou orale (chique et snuss suédois), ce qui limite leur intérêt commercial.
Les cigarettes électroniques sont constituées d’un dispositif électronique qui permet d’inhaler la vapeur produite par le chauffage (température entre 200 et 300 °C) d’un liquide dont la composition est soit fixée par le fabricant, en cas d’utilisation de cartouches, soit par l’usager en cas de remplissage manuel. L’écrasante majorité de leurs utilisateurs consomme de la nicotine.
Les tabacs chauffés sont consommés à l’aide d’un dispositif électronique qui permet au consommateur d’inhaler un mélange de fumée et de vapeur produit par du tabac présent dans une courte cigarette chauffée (environ 400 °C) par une résistance.
À ce jour, les possibilités d’évaluation rigoureuse des risques liés à l’utilisation de ces dispositifs sont limitées pour les principaux motifs suivants :
– ces dispositifs, en particulier les cigarettes électroniques, sont très variés, de même que la composition des liquides consommés et les températures de chauffage ; cette absence de standardisation complique l’évaluation analytique des conséquences sanitaires liées à l’utilisation des différents composants ;
– le pouvoir addictif de ces nouveaux produits est proche de celui du tabac fumé, c’est la donnée la plus solide concernant les risques liés à leur usage ; cette propriété est incontournable pour assurer la pérennité des ventes et le recrutement de jeunes consommateurs ;
– plus de la moitié des utilisateurs de cigarettes électroniques et de tabacs chauffés continuent de fumer en même temps quelques cigarettes par jour ; cela rend à terme impossible une évaluation rigoureuse des risques liés à l’usage de chaque produit ; cette consommation mixte confirme le peu d’efficacité formelle démontrée à ce jour de l’utilisation de ces nouveaux produits pour arrêter de fumer ;
– les risques liés au tabac fumé sont présentés comme dus exclusivement à sa combustion, ce qui est inexact, puisque le tabac contient avant sa combustion des produits cancérigènes dont, par exemple, des nitrosamines ;
– le chauffage des tabacs, et à un moindre titre celui des liquides de cigarettes électroniques, n’est pas anodin car il provoque une combustion incomplète, ou pyrolyse, avec production de composés chimiques potentiellement toxiques ;10
– seul un suivi sur plusieurs dizaines d’années peut permettre une évaluation rigoureuse des risques liés à l’usage de ces produits, ce qui n’est pas le cas actuellement ;
– les recherches scientifiques indépendantes de l’industrie du tabac, concernant en particulier les tabacs chauffés, sont actuellement peu ­nombreuses ;
– les résultats présentés par les promoteurs de la réduction des risques liés à l’usage de ces nouveaux produits consistent principalement en la comparaison de leurs risques à ceux liés à la consommation de tabac fumé ; les objectifs de santé publique sont de les comparer, aussi, à l’absence totale de consommation de nicotine et de tabac ;
– si, pour être rigoureuse, une recherche doit être conduite avec bon sens, en revanche le « bon sens » ne permet toutefois pas de prévoir les résultats avant l’expérimentation ; ainsi, le bon sens suggère que la ­réduction du nombre de cigarettes fumées par jour se traduit par une réduction des risques, supposition qui est infirmée par l’observation clinique ;
– la recherche des produits toxiques inhalés par l’usager se limite aux produits actuellement connus dont on peut penser qu’ils sont dangereux pour la santé. Mais elle néglige de nombreux autres produits dont les risques potentiels sont peu ou pas connus ; de ce fait, seule une observation humaine avec un recul suffisant permettra de statuer formellement sur l’existence et l’importance des risques liés à ces nouveaux produits.
En tenant compte de toutes ces incertitudes, l’OMS, dans son dernier rapport datant de 2019, conclut concernant les tabacs chauffés que ceux-ci « produisent des émissions toxiques, dont beaucoup d’entre elles sont similaires aux toxiques trouvés dans la fumée de cigarette », que « les impacts à long terme sur la santé de l’usage des tabacs chauffés et des expositions à leurs émissions restent inconnus », et que les « déclarations selon lesquelles les fumeurs passent des cigarettes conventionnelles à l’usage exclusif de tabacs chauffés sont sans fondement » ; concernant les aérosols inhalés par les usagers des cigarettes électroniques, ils « sont vraisem­blablement moins toxiques que les cigarettes, mais les évidences sont ­insuffisantes pour quantifier le ­niveau de risque précis qui leur est associé », et leur potentiel « à jouer un rôle comme moyen d’arrêt pour la population n’est pas clair ».6
Au total, à ce jour, dans une optique de santé publique, une stratégie de réduction des risques ne pourrait être éventuellement envisagée que pour le petit nombre de fumeurs qui n’arrivent pas à arrêter de fumer11 en dépit d’une prise en charge médicale bien conduite dans le temps, en leur proposant le choix du recours individuel à l’utilisation temporaire des cigarettes électroniques, tout en les informant de l’absence de démonstration formelle d’efficacité pour arrêter de fumer et de la méconnaissance actuelle sur les éventuels risques à long terme liés à leur usage.
Une telle approche de santé publique conduirait à terme à l’effondrement du marché de la nicotine, alors que pour survivre les industriels du tabac doivent, au contraire, vendre cette drogue aux enfants et adolescents. Ils vont donc devoir, par exemple pour Philip Morris, justifier l’apposition sur des voitures Ferrari et des motos Ducati de logos Winnow en soutien à la promotion de sa marque de tabac chauffé IQOS, sachant pertinemment que sa cible est les jeunes garçons et qu’aucune réduction des risques n’est prouvée. De son coté, BAT soutient McLaren. Une longue expérience de désinformation et des finances quasiment illimitées aident grandement à la défense d’un dossier aussi peu défendable.

Réduction des risques : le cœur de la nouvelle stratégie des industriels du tabac

Afin d’assurer leur survie, le recours à une stratégie centrée sur la promotion d’une réduction des risques avec la vente de nouveaux produits est incontournable pour ces industriels, dans la mesure où ce sont bien les risques liés au tabac fumé qui sont à l’origine de son rejet par les individus et les États. Mais, comme décrit ci-­dessus, du point de vue de la santé publique, rien ne justifie ce recours, et du point de vue scientifique, rien ne confirme l’efficacité de ces nouveaux produits pour réduire les risques ­encourus par la population générale.
Cette stratégie va consister à construire un argumentaire et le diffuser, à assurer une confusion entre les cigarettes électroniques et les tabacs chauffés, à contrer les défenseurs de la santé ­publique, à cibler les enfants, et à faire pression sur les pouvoirs publics afin de disposer de règles assouplies leur permettant de garantir leurs profits.
L’argumentaire est simple : oui, fumer du tabac est dangereux et il faudrait arrêter, mais les traitements de la dépendance au tabac sont peu ou pas efficaces ; de même, les mesures de contrôle du tabac sont sans effet sur la consommation de tabac ; l’addiction à la nicotine ne présente pas de danger ; consommer de la nicotine est une liberté essentielle, et avoir accès aux nouveaux produits du ­tabac est assimilé à un « droit humain » ; la combustion c’est le risque donc un monde sans fumée est un monde sans risque ; les nouveaux produits du tabac sont « presque » sans risques et efficaces pour arrêter le tabac fumé ; bon sens et modération seraient donc les bases de la ­réduction des risques et le propre de ces industriels.
La diffusion de l’argumentaire est massive, mondiale, assurée par des relais variés, et diversifiée en fonction des cibles. L’investissement ­financier est majeur. Pour ne citer que quelques exemples qui ne représentent que le sommet connu de l’iceberg, Philip Morris finance à hauteur de 80 millions US$ par an sur 12 ans une fondation pour un monde sans fumée (Foundation for a smoke free world), et investit dans le même temps 180 millions US$ par an chez Ferrari. L’entreprise soutient, directement ou par le biais de cette fondation, de multiples faux nez que sont, par exemple Knowledge Action Change (KAC), International Network of ­Nicotine Consumer (INNCO), associations dont l’objet est la promotion « indépendante » de la réduction des risques, avec en particulier pour but de pouvoir participer aux conférences des parties de la CCLAT.12
Les relais sont très nombreux et variés. Ils peuvent être très prestigieux et, scientifiques ou non, sont d’autant plus courtisés qu’ils ont un passé connu dans la lutte contre le tabac ; il en est ainsi de Derek Yach qui a été un artisan de la rédaction de la CCLAT de l’OMS et qui dirige maintenant la Foundation for a smoke free world, ou du professeur David Khayat, premier président de l’Institut national du cancer (INCa) en France et qui anime des séminaires de promotion de la réduction des risques en relation avec cette industrie, voire Michael Møller, qui en quittant son poste de directeur général de l’Organisation des Nations unies recommande à l’OMS de travailler avec ces industriels qui font  « des efforts de recherche très avancés pour minimiser les effets néfastes de leurs propres produits ».13 La popularité d’autres relais est plus modeste, ce qui ne préjuge pas de leur efficacité très réelle, tels les influenceurs sur les relais sociaux, les « idiots utiles », ou les buralistes qui assurent dans leurs commerces la promotion de ces nouveaux produits, souvent sans respecter la réglementation en vigueur.
La confusion entre les cigarettes électroniques et les tabacs chauffés est stratégique et, à ce titre, promue. Cette confusion se fait au niveau des produits avec la promotion de dispositifs hybrides partageant en commun les caractéristiques des tabacs chauffés avec usage de courtes cigarettes, et celles des cigarettes électroniques, avec l’ajout de liquides. Il s’agit, en insistant sur l’absence de fumée, d’assurer une ré-imprégnation nicotinique forte de la société afin de renormaliser sa consommation dans les lieux qui accueillent du public (la réglementation actuelle concernant les cigarettes électroniques étant plus souple que celle concernant le tabac fumé) et s’assurer que la réglementation concernant les tabacs chauffés soit plus proche de celle qui concerne les cigarettes électroniques que celle appliquée au tabac fumé, ce qui est fondamental pour garantir des profits maximum. À ce titre, Philip Morris a récemment comparé les cigarettes électroniques à un brise-glace devant ouvrir la voie et permettre ainsi une taxation favorable aux tabacs chauffés, dans le but « d’augmenter notre profitabilité ».1
Pour contrer les professionnels de santé publique, l’argumentaire scientifique de ceux-ci étant difficilement contournable, il est indispensable de les diviser et de discréditer ceux qui s’opposent à leur stratégie. Pour les diviser, la ligne de partage qui va être amplifiée passe entre les cliniciens en charge du traitement de la dépendance dans une relation individuelle étroite patient-médecin, et les médecins de santé publique dont l’action se doit de prendre en compte la société dans son ensemble. Globalement, les cliniciens prennent en charge la demande de leur patient, c’est leur rôle, sans se soucier de l’origine de cette demande. En santé publique, l’observation de la population en ­général montre que la demande de produits du tabac résulte de ce que l’on appelle une épidémie industrielle et de l’activité intense de l’industrie du tabac visant à la normalisation de la consommation de nicotine, en particulier par l’offre de nouveaux produits du tabac. Aussi, comme une stratégie de réduction des risques qui peut être bénéfique pour un consommateur régulier d’un produit psychoactif ne l’est pas forcément pour l’ensemble de la population, la réflexion concernant l’évolution de la réglementation doit mettre en balance d’un côté les intérêts individuels et de l’autre l’intérêt collectif, tout aussi légitime, visant en parti­culier la prévention de l’initiation des jeunes à l’addiction à la nicotine.
La discréditation passe par le jet de l’anathème sur les défenseurs de la santé publique, en les traitant de « jusqu’au-boutistes » qui ne prennent pas en considération la réduction des risques. L’objectif reste le même que celui schématisé en 2000 par les dirigeants de British American Tobacco (v. figure). Cet anathème concerne les individus et les structures, de l’OMS au Comité national contre le tabagisme (CNCT). Les acteurs de santé publique sont assimilés aux défenseurs d’un hygiénisme moral.
Cibler les enfants est une question de survie pour les industriels du tabac. En effet, pour assurer ses profits et pérenniser sa clientèle, ce qui implique notamment de remplacer les fumeurs qui décèdent et ceux qui arrêtent de fumer, l’industrie du tabac doit rendre un maximum d’adolescents dépendants de la nicotine (la consommation de tabac étant rarement débutée à l’âge adulte) et les transformer ainsi en clients captifs. L’argumentaire classique de ces industriels à l’égard des enfants « Ils ont des lèvres, nous les voulons »14 reste d’actualité, ils sont soutenus en cela par les buralistes qui dans leur grande majorité vendent du tabac aux enfants, en dépit de la loi qui le leur interdit.15 L’offre doit, à la fois, évoquer le moindre risque lié à la consommation de ces nouveaux produits du tabac, et surtout les rendre attractifs pour un public jeune et vulnérable, tout en faisant en sorte que la consommation de tabac redevienne une norme sociétale. Le matraquage sur Internet, via les réseaux sociaux et les influenceurs, fait appel aux notions de banalité, modernité, convivialité, séduction, avec des approches par cible, tel le sponsoring des sports mécaniques. Les femmes sont ciblées, car plus sensibles, par le packaging et les arguments de santé.
Faire du lobbying auprès des pouvoirs publics pour assurer ses profits… Les courtes cigarettes du tabac « chauffé » sont actuellement classées par les autorités françaises parmi « les autres produits du tabac à fumer » (par opposition notamment aux cigarettes ­traditionnelles), ce qui a des conséquences concernant :
– le conditionnement : la loi du 26 janvier 2016 à l’origine du paquet neutre ne s’applique pas aux paquets de courtes cigarettes, qui sont vendus avec des emballages séduisants visant à donner une image de pureté/santé, avec apposition du strict minimum d’avertissements sanitaires ;
– la fiscalité : les courtes cigarettes de tabac « chauffé » sont sensiblement moins taxées que les cigarettes tra­ditionnelles, alors qu’un paquet de cigarettes courtes est vendu aujour­d’hui à un prix inférieur à celui d’un paquet de cigarettes traditionnelles, la différence de taxation permet aux compagnies de tabac d’augmenter leurs profits au détriment de l’État. L’objectif des industriels est de proposer l’application d’une fiscalité comportementale aux nouveaux produits du tabac, avec des droits d’assise spécifiques inférieurs à ceux actuels du tabac fumé, en arguant du bienfait pour la santé de passer du tabac fumé au tabac chauffé, et en maintenant une confusion entre cigarettes électroniques et tabac chauffé. Une fiscalité plus faible permet d’augmenter la part de profit des industriels du tabac sans augmenter le budget de la consommation de nicotine pour le sujet dépendant ;
– la réglementation sur les produits : l’interdiction d’arômes attractifs et en particulier l’interdiction du menthol ne s’applique pas à ces produits.

Cheval de Troie

La promotion d’une réduction des risques par la commercialisation des nouveaux produits du tabac, dont principalement les tabacs chauffés, est inutile, mensongère pour les consommateurs et illusoire ; elle est conçue par les industriels du tabac comme un cheval de Troie qui vise à miner la prévention du tabagisme, afin de perpétuer ses profits. Seule une réglementation identique à celle du tabac fumé pourra prévenir cette stratégie et contribuer à mener la France vers la sortie du tabac.
Résumé
Industrie de la nicotine : réduction des risques, un objectif exclusivement financier
La connaissance des risques liés au tabac fumé associée à la prise de mesures efficaces pour réduire sa consommation conduit à la baisse des ventes avec chute des profits de l’industrie du tabac qui, pour survivre, doit recruter de nouveaux jeunes consommateurs et maintenir les usagers actuels dans leur consommation. L’industrie propose un nouveau mode de consommation qui, selon elle, permettrait de réduire les risques : le tabac chauffé. Or, aucune preuve scientifique indépendante n’existe d’une telle réduction de risques. En même temps, elle entretient la confusion entre cigarettes électroniques et tabac chauffé. Le tabac chauffé est promu par le biais de fondations, associations, relais prestigieux, financement des sports mécaniques et publicités avec un marketing intense ciblant les jeunes par les réseaux sociaux. La réglementation française concernant le tabac fumé ne s’applique pas au tabac chauffé, lui permettant ainsi d’échapper au paquet neutre et autorisant des profits majeurs par taxation plus légère.
Références
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13. L’ex-patron de l’ONU fait pression pour les cigarettiers. Tribune de Genève, juillet 2019. www.tdg.ch/monde/europe/expatron-lonu-pression-cigarettiers/story/21543640
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15. Interdiction de vente de tabac aux mineurs, 10 ans après l’adoption de la mesure, où en est-on ? cnct.fr/communiques/linterdiction-de-vente-de-tabac-aux-mineurs-une-mesure-largement-inappliquee/.
16. British-American Tobacco Company Limited. The CORA Roadmap; CORA Regional Meetings - juin 2000. British American Tobacco Records, juin 2000 www.industrydocuments.ucsf.edu/docs/xhvv0198