ll avait mal à la tête. Il est allé voir le médecin qui l’a ausculté et a diagnostiqué une migraine ophtalmique. Trop souvent, cette insupportable synecdoque écorche les oreilles du professionnel de santé ou du linguiste averti : « ausculter » (du latin auscultare : écouter avec attention) prend la place d’« examiner » . Or, non, un examen clinique ne se résume certainement pas à l’auscultation, qui correspond au sens médical, et selon le Larousse, à la « technique diagnostique consistant à écouter les bruits produits par les organes à l'aide d'un stéthoscope ». Les premiers dépités en seraient les patients qui se verraient renoncer, notamment, à la sacrosainte prise de pression artérielle. Ausculter pour examiner, cet usage irritant dérive peut-être des deuxième et troisième sens que peut prendre l’auscultation (toujours selon le Larousse) :
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analyse, étude attentive, réalisée afin de repérer les causes d'un dysfonctionnement (exemple : auscultation d'une entreprise par un organisme extérieur) ;
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ensemble des opérations d'examen, de contrôle, etc., d'un ouvrage d'art, conduites à la suite de constatations traduisant un comportement anormal des structures considérées.
Accepter ce deuxième sens au terme « ausculter » reviendrait à assimiler l’examen médical à une sorte d’audit externe. Tableaux Excel, rentabilité et probabilités…
Convenir du troisième sens donnerait au patient un statut d’ouvrage d’art. Pourquoi pas, en effet ? Mais il eut été peut-être mieux venu que le médecin soit l’artiste (cet art qu’est la médecine) plutôt que le contrôleur ; cette approche est la seule concession que l’on peut bien faire à la synecdoque, désormais usuelle.
L’un de mes premiers stages d’externe a eu lieu dans l’un des nombreux services de neurologie de la Pitié-Salpêtrière. Autant dire, son sanctuaire. Le chef de service, après un examen clinique neurologique long, très long, de chaque patient, nous décrivait très précisément la lésion dont il souffrait. Et de nous affirmer, et de confirmer par l’exemple, que la clinique n’avait pas besoin d’imagerie. Bien évidemment, il tombait toujours juste. Étudiants et patients subjugués et admiratifs. Le message était, en tout état de cause, très clair : la clinique, la clinique, la clinique. D’humain à humain.
Le travail de l’externe en stage hospitalier consiste pour l’essentiel à apprendre par la pratique encadrée. Et l’un des premiers apprentissages est celui de réaliser une « observation complète » des patients entrants. Exercice formateur s’il en est, il permet d’acquérir un systématisme dans l’interrogatoire et une rigueur dans le raisonnement. L’étudiant apprend aussi ainsi la relation singulière avec le malade. Empathie et communication s’apprennent : la juste attitude, le juste mot, établir le lien de confiance. Pour certains, tout cela est spontané. Pour d’autres, c’est plus compliqué. Et si cela s’avère impossible, il est important de savoir se réorienter, pour éviter que des cliniciens n’exercent sans cette satisfaction de l’échange humain. Le risque serait trop grand de se laisser remplacer par des photomatons de la consultation ou par une intelligence artificielle mimant l’empathie…
Et du point de vue du patient ? À l’heure actuelle, il souhaite surtout « avoir un médecin ». Peu importe qu’il soit à l’écoute ou non, qu’il palpe les aires ganglionnaires ou non. Juste « un médecin ».
La société de consommation aurait-elle donc gagner le soin ? Comment peut-il ne pas en être ainsi pour la maladie comme pour le reste ? Évidemment, il est insupportable d’attendre lorsque l’on se croit possiblement gravement malade. L’étymologie du mot « patient » est évocatrice : le patient, c’est celui qui souffre ; être patient, c’est savoir attendre. Comment savoir attendre quand on souffre ?
À nous médecins de garantir une médecine humaine de la qualité car il est vraisemblable que c’est bien la qualité de l’offre que dépendra la qualité de la demande.