Caractériser la mort n’est pas évident. Il existe, en effet, de nombreuses causes d’état de mort apparente, c’est-à-dire d’un état qui ressemble fortement à la mort clinique (alors que l’individu est encore bien vivant !) : température corporelle fortement abaissée (hypothermie), intoxication médicamenteuse, trouble métabolique (insuffisance thyroïdienne ou surrénalienne), etc. L’empoisonnement par la toxine extraite du poisson fugu (le fufu des Caraïbes, le tétrodon dans la classification linnéenne) a été incriminé comme un des éléments entrant dans le processus de la zombification en marge du vaudou haïtien.1
La hantise de l’ensevelissement vivant
En Europe, dès la seconde moitié du XVIIIe siècle, de nombreux ouvrages reprennent ce thème des enterrements prématurés en accumulant les anecdotes occidentales et en essayant de dégager des éléments visant à prévenir cette « épidémie » (figure).2 Un peu avant, un moine bénédictin d’Alsace, Dom Augustin Calmet, s’était attaqué à une autre peur panique, celle des vampires : il avait démontré dans son Traité sur les apparitions des esprits et sur les vampires ou revenants de Hongrie, de Bohème, de Moravie, et de Silésie (1751) que certaines de ces « hantises » étaient causées par des individus inhumés vivants dont le bruit à l’intérieur du cercueil n’était qu’une vaine tentative de libération…3 Comme le rappelait le médecin légiste (et inventeur de la toxicologique médico-légale) Mathieu Orfila (1787 - 1853), « Il est parfaitement démontré que des personnes qui ont été regardées comme mortes sont revenues à la vie au moment où on allait les ouvrir, ou les ensevelir, ou bien lorsqu’elles étaient déjà dans le cercueil et même dans la tombe. On peut assurer que plusieurs d’entre elles ne sont mortes que pour avoir été enterrées avec trop de précipitation. Cette funeste méprise tient à la difficulté qu’on éprouve dans certaines circonstances de distinguer la mort apparente ».4
La mort, pour Bacon, est « une dette que l’homme paie à la nature ». Tout le temps de son existence, il vit à crédit.
Le patient zéro
À l’origine de tout, il y a peut-être ce bref traité publié par le pasteur protestant luthérien allemand Michael Ranft (1700 - 1774) De masticatione mortuorum in tumulis (« De la mastication des morts dans leurs tombeaux »), publié en 1728. Le religieux analyse le cas d’un certain Peter Plogojowitz, paysan serbe mort à 62 ans, enterré à Kisolova (actuelle Hongrie) en 1725 et considéré comme vampire. Revenu plusieurs fois après son décès et son enfouissement dans sa propre maison pour quêter de la nourriture auprès de ses proches, il provoqua une épidémie de décès brutaux dans sa famille et dans les maisons avoisinantes, en venant les mordre subrepticement pendant leur sommeil. On ouvrit sa tombe, en présence d’un pope orthodoxe et on constata une non-corruption du cadavre, avec une peau nouvelle, des ongles récemment apparus et la bouche pleine de sang. On l’empala, ce qui fit sortir profusion de sang, puis entraîna la disparition définitive des apparitions mortifères. Michael Ranft part de ce cas de vampirisme pour décrire tous ces bruits étranges qui sortent des cercueils, sitôt fermés, au cours ou au décours des funérailles, les morts étant parfois décrits comme « ruminant comme des porcs », dévorant dans leurs tombeaux les linges et tout ce qui est à portée de leur bouche (à commencer par leurs mains et leurs bras) : s’agit-il de tentatives désespérées des enterrés vivants pour sortir de leur sépulture ou d’une soif inextinguible que seule l’autophagie permet d’épancher ? Divers moyens sont traditionnellement utilisés pour éviter cette « rumination post-mortem » (fût-elle vampirique ou liée à une erreur de diagnostic) : déposer le défunt sur le ventre plutôt que sur le dos, ou poser une charge lourde (grille, plaque de métal, enclume, meule à grains) sur son ventre et son thorax pour l’empêcher de se relever (mais aussi de respirer !), ou fermer sa bouche en serrant fortement un foulard ou un mouchoir autour de sa tête, ou en obturant sa bouche avec une brique, ou en calant son menton à l’aide d’une motte de terre ou d’une pierre, etc. On peut les regrouper sous le terme de « pratiques nécrophobiques », c’est-à-dire l’ensemble des us et coutumes destinés à empêcher le retour des morts… vivants.
Nombreuses anecdotes terrifiantes
Dans la Dissertation sur l’incertitude des signes de la mort, et l’abus des enterrements et embaumements précipités, de Jacques Bénigne-Winslow, traduite et commentée par Jacques Jean Bruhier (Paris, Morel, 1742), ce ne sont pas moins de 260 histoires de « morts vivants » qui sont racontées par le menu, de l’Antiquité jusqu’au milieu du XVIIIe siècle. Plus précisément, 52 personnes enterrées vivantes, 53 revenues à la vie après avoir été déposées dans leur cercueil, 72 déclarées mortes mais qui se sont réveillées avant la fin de leurs funérailles, 4 ouvertes par le chirurgien après avoir été faussement déclarées décédées…
Après la vague de frayeur suscitée par l’ouvrage de Winslow-Bruhier, un « chirurgien démonstrateur » , Antoine Louis, essaie de calmer le jeu et publie ses Lettres sur la certitude des signes de la mort, où l’on rassure les citoyens de la crainte d’être enterrés vivants, avec des observations et des expériences sur les noyés, (Paris, Lambert, 1752). Près de 460 pages où l’auteur tente de ruiner une à une à la fois les anecdotes et les démonstrations de ceux qui considéraient comme particulièrement difficile le fait de pouvoir caractériser la mort « réelle et constante ». Mais Antoine Louis (1723 - 1792) fera chou blanc, parce qu’on préfère avoir peur qu’être rassuré. C’est en tous cas plus vendeur. Et la mode (légitime ?) de la peur d’être enterré vivant va faire florès. Les ouvrages vont se succéder à un rythme soutenu, et cette production littéraire va durer jusqu’au début du XXe siècle (avec de fréquents recopiages et caviardages d’ouvrages précédents…) [tableau]. À chaque fois, on retrouve des anecdotes « édifiantes », telles celles décrites dans le Mémoire sur l’abus de l’ensevelissement des morts (…), de Jean François Durande (Strasbourg, Levrault, 1789).
Quatre types de mort définis au XVIIIe siècle
En 1790, Suzanne Necker (née Curchod), épouse de Jacques Necker, banquier genevois qui devint le ministre des Finances de Louis XVI, fait paraître un court traité d’une trentaine de pages intitulé Des inhumations précipitées (Paris, Imprimerie royale, 1790). Celle qui s’est fait connaître par son salon littéraire et scientifique où se croisent Buffon, d’Alembert, Grimm, Diderot, Bernardin de Saint-Pierre est aussi la fondatrice, en 1778, d’un hôpital (l’actuel centre hospitalier et universitaire Necker-Enfants malades). C’est en tant que responsable de cette institution qu’elle prend la plume : « Ce mémoire est le fruit d’observations longues et attentives, faites dans un hôpital de malades, par une personne qui l’a gouverné pendant dix ans, et qui, malgré tous ses efforts, n’a jamais pu obtenir des religieuses les plus compatissantes pour les vivants, assez de soin et de respect pour les morts » (p. 3). Pour Suzanne Necker, qui est à la convergence des sciences humaines et des sciences fondamentales, la mort n’est pas un phénomène immédiat et total (en cela, elle a entièrement raison, la mort étant une suite d’extinctions successives d’organes les uns après les autres). Le danger est de croire la mort définitive quand seulement quelques éléments de la mort sont présents, pas encore définitifs : « Quand tous les signes de vie sont disparus, l’expérience prouve que la mort intérieure n’est pas encore terminée. La cessation du mouvement, l’impassibilité totale, ne sont qu’une mort extérieure, et l’on est coupable d’homicide si l’on ensevelit le corps avant de s’être assuré que la mort intérieure et complète soit absolument consommée » (p. 8). Il faut, pour elle, différencier quatre types de mort : la mort commencée (agonie), la mort apparente (état de vie cachée et insensible, avec possibilité de retour à la vie pleine et entière), la mort des premières heures (la vie réduite au moindre degré possible), puis la mort achevée (l’état de cadavre). Pour éviter d’enterrer des individus encore vivants, elle propose la construction de « loges d’attente » près des églises, chauffées, avec séparation homme/femme, où les « cadavres » seraient déposés dans des lits et veillés en attendant des signes patents de mort… ou de reprise de vitalité ; là, des chirurgiens pourraient employer divers moyens pour ramener la vie : conclamation (appel du sujet par son nom exprimé à voix haute), frictions, insufflations (par la bouche ou par l’anus, parfois avec des feuilles de tabac pour exciter l’organisme), application d’un fer chaud, etc. « Et le gouvernement accorderait une récompense de 200 livres à tout homme qui aurait rappelé un mort à la vie » (p. 14). Suzanne Necker est très pragmatique : sachant que bon nombre d’individus ont été autopsiés vivants (faute d’un diagnostic adéquat de mort réelle et constante), elle recommande de ne pas pratiquer d’ouverture de « cadavre » avant vingt-quatre heures suivant l’attestation de décès, non sans avoir pratiqué auparavant des frictions générales à l’aide de produits stimulants (vinaigre, sel d’ammoniac, etc.) et en débutant l’autopsie par une zone non vitale (pas le cou ou le ventre ni le thorax, mais plutôt les membres) : « L’on ne commencera jamais l’ouverture par les parties nobles, et il faut la faire avec de tels ménagements qu’au plus léger signe de vie, il fût possible de s’arrêter, sans que le malade éprouvât aucune suite fâcheuse de sa blessure » (p. 16).
Du difficile diagnostic de décès
Et maintenant ? Tous les médecins légistes ont leurs propres anecdotes autour de patients vivants qu’ils ont failli autopsier sur leur table en inox ou qui sont morts d’hypothermie dans le réfrigérateur à 4 °C car déposés la veille au soir en état de mort apparente. Définir la mort, et la qualifier sur un corps humain reste encore éminemment difficile… sauf quand la tête est à quatre mètres du reste de l’individu, ou que la vermine grouille sur un cadavre entièrement verdâtre, bien entendu.5
2. Milanesi C. Mort apparente et mort imparfaite. Médecine et mentalités au XVIIIe siècle. Paris, Payot, 1991.
3. Charlier P. Traité sur les apparitions et les vampires de Dom Calmet. Paris, Le Cerf, 2023.
4. Orfila MA. Secours à donner aux personnes empoisonnées ou asphyxiées, suivis des moyens propres à reconnaître les poisons et les vins frelatés, et à distinguer la mort réelle de la mort apparente. Paris, 1821, p. 229.
5. Charlier P. La difficile définition de la mort. Revue du Praticien 2025;75(1):29-30.