Au quotidien, face à la multiplication des sources d’information, leur qualité inégale et des données qui ne cessent d’évoluer, le risque est qu’une question complexe se réduise à l’alternative « pour ou contre ? ».
Les médias sont un moyen essentiel dans une démocratie pour permettre au grand public d’être informé de la complexité de questions telles que celles relatives à la fin de vie et aux soins palliatifs. Aujourd’hui, l’accès aux médias est possible presque instantanément.
Nous nous sommes interrogés sur la capacité de la presse écrite à rendre compte de questions médicales complexes pour informer le grand public de manière juste. Nous avons décidé d’axer notre recherche sur la situation de Vincent Lambert, qui a été le sujet de nombreux articles de presse écrite.

Des articles au crible de 7 questions 

Nous avons recueilli les articles des années 2013 à 2017 parus dans 4 journaux de presse quotidienne et sur un site de presse spécialisée (Libération, Le Monde, Le Figaro et La Croix, et l’Agence de presse médicale [APM], site de dépêches médicales spécialisées). Les 4 premiers journaux nous ont semblé être signifiants en termes de variété de points de vue.
Ainsi, 341 articles ont été étudiés (61 de Libération, 65 du Monde, 86 du Figaro, 82 de La Croix, 47 de l’APM).
Pour analyser chaque article, nous avons établi une grille de lecture comportant 7 questions (v. tableau 1).
Une chronologie des faits a été rédigée, en s’appuyant tout d’abord sur les dates retrouvées dans les dépêches de l’APM (v. encadré p. 486-7). Nous avons eu un entretien avec le Dr Vincent Sanchez, dernier médecin en charge du patient. Cela nous a permis de vérifier la véracité de cette chronologie. Une grande majorité des décisions de justice a pu être retrouvée sur internet, bien que celles-ci aient été anonymisées.

Comment est formulé le titre de l’article ?

Les titres de certains articles ne sont pas neutres. Ils donnent lieu à des raccourcis inexacts sur les décisions de justice :
« Les médecins veulent relancer l’euthanasie de Vincent Lambert » (Le Figaro).1 Il ne s’agit pas de provoquer volontairement la mort du patient à sa demande (définition de l’euthanasie communément admise) mais d’arrêter les traitements qui maintiennent en vie le patient ;
« Le rapporteur du Conseil d’État se prononce contre le maintien en vie de Vincent Lambert » (Le Monde).2 Le rapporteur du Conseil d’État n’est pas à proprement parler « contre son maintien en vie » mais « juge légale la décision médicale de suspendre les traitements du patient permettant son maintien en vie » ;
« La Cour européenne ordonne le maintien en vie de Vincent Lambert » (Le Figaro).3 Il aurait été plus juste de dire que « la Cour européenne ordonne le maintien des traitements de Vincent Lambert dans l’attente d’un jugement de sa part » ;
« Contre l’euthanasie passive, les parents de Vincent Lambert à nouveau en justice » (Libération).4 L’expression « euthanasie passive » est inappropriée car elle se veut en opposition à l’euthanasie dite « active ».5*
Parfois, le titre reprend correctement l’information principale, mais le corps de l’article est inexact. Par exemple, dans La Croix, le 15 janvier 2014, le titre de l’article « Fin de vie : le tribunal demande de maintenir l’alimentation de Vincent Lambert »6est correct, mais le corps de l’article reprend l’expression inadaptée « euthanasie passive ». Il est réducteur, car il ne mentionne pas la deuxième procédure collégiale mais seulement les « deux conseils de famille » qui n’ont « pas permis d’obtenir un consensus familial » alors qu’un consensus familial, s’il doit être recherché, n’est pas obligatoire pour aboutir à la décision de poursuivre ou non les traitements. La décision finale revient au médecin en charge du patient et à lui seul.

L’article est-il explicite (permet-il de comprendre) ?

Les articles entièrement explicites sont rares.
Certains sont à la fois explicites dans les grandes lignes mais simplificateurs sur certains points. Par exemple, dans La Croix le 16 janvier 2014, le titre d’un article interpelle : « Affaire Lambert, malgré le jugement sur son maintien en vie, le débat continue ».7Le « jugement » du tribunal administratif n’a pas été de « maintenir en vie » le patient mais de suspendre la décision médicale d’interruption de l’alimentation et de l’hydratation artificielles. Le corps de l’article cite correctement deux des quatre principaux arguments du jugement du tribunal administratif.
L’article « La justice s’invite dans le débat sur la fin de vie » (Le Monde, 17 janvier 2014)8 est explicite car il permet de comprendre la lecture de la loi Leonetti faite par les juges et les réactions des différentes parties qui en découlent. Cependant, il est réducteur et inexact quand il commence par « Le tribunal administratif interdit aux médecins de laisser mourir Vincent Lambert » (le tribunal administratif suspend la décision médicale d’interrompre les traitements d’alimentation et d’hydratation artificielles) et continue avec « La justice a sanctionné le CHU de Reims », alors qu’il ne s’agit pas d’une sanction mais d’une décision de justice suspendant celle prise par le médecin. En effet, les tribunaux ont pour mission de vérifier la légalité de la décision médicale, c’est-à-dire que cette dernière a été prise conformément aux préconisations de la loi.
Certains articles présentent le patient comme étant un condamné à mort en sursis :
– dans Le Figaro : « Neuf juges décident aujourd’hui de la vie ou de la mort de Vincent Lambert » ;9« Rémi Keller (le rapporteur public), en toute vraisemblance et pour ne pas se déjuger, devrait requérir la mort. Une décision historique en France. »10
Dans Le Monde : « Vincent Lambert, le prisonnier » ;11« Le Conseil d’État pourrait (…) ainsi décider de sa mort » ;12 le rapporteur public et les avocats ont échangé des arguments pour « tenter d’emporter la conviction des 17 juges de l’assemblée du contentieux du Conseil d’État appelés à rendre mardi 24 juin leur décision sur le maintien en vie ou la mort de Vincent Lambert. »13
Nous pourrions reprendre les différentes expressions inexactes mélangeant les termes dans une sorte de « bingo sémantique » malencontreux : « procédure collégiale de fin de vie » (Le Figaro14), « processus de fin de vie » (Le Monde13, 15-18,Le Figaro19-24), « protocole de fin de vie » (Libération25, La Croix26, Le Figaro27, 28), « procédure d’euthanasie » (Le Figaro29), « processus d’euthanasie » (Le Figaro30), « euthanasie passive » (La Croix6, Le Figaro31-34, Le Monde35, Libération36-38), « euthanasie » (Libération39), « processus de consultation » pour parler de la procédure collégiale (Le Monde40), « protocole d’arrêt des soins » (Le Figaro41), « procédure d’arrêt des soins » (La Croix42, Le Figaro43, Libération44, 45).

L’article précise-t-il la complexité de la situation ou est-il réducteur, simplificateur ?

Il semble impossible pour chaque article d’exposer de manière exhaustive la complexité de la situation tant elle englobe de vastes champs de réflexion.
Certains articles sont des tribunes des proches du patient, partisans de l’arrêt des traitements ou de leur poursuite. D’autres donnent des citations des différents proches sans les critiquer ou les expliquer, ce qui les rend réducteurs : telle que l’expression « acharnement euthanasique », reprise des parents de Vincent Lambert dans La Croix.46
Certains articles ont recours au champ lexical du combat : « croisade »,37« bataille judiciaire »,47 « attaque », « bras de fer »,28« deux camps irréconciliables »48, « l’audience de mercredi est l’occasion de voir si les lignes ont bougé avec le temps »49, « les pro-vie contre-attaquent »50, « la contre-offensive des parents Lambert ».51 Cela participe à une présentation simplifiée de la situation.
Nous remarquons une diminution de volume des articles à partir de 2016. La multiplication d’articles au contenu très court, censés informer de manière rapide le lecteur sur les dernières avancées juridiques ne semble pas pertinente...

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