Introduction
Les maladies cardiovasculaires (MCV) restent la première cause de mortalité au niveau mondial1 mais aussi de morbi-mortalité, et malgré les progrès de la prise en charge, la prévalence continue d’augmenter du fait de l’épidémie d’obésité, des facteurs de risque métaboliques et du vieillissement de la population.
Au-delà des stratégies de prévention traditionnelles (contrôle lipidique, hypertension, diabète), un ensemble croissant de preuves soutient l’intégration de la vaccination comme pilier fondamental des stratégies préventives cardiovasculaires.
Un nouveau consensus clinique
La vaccination est de plus en plus reconnue comme une mesure préventive efficace, avant tout contre des infections spécifiques. Le changement de paradigme est de concevoir la vaccination maintenant comme faisant partie intégrante de la prévention des MCV. C’était précisément l’objectif du récent consensus clinique de la Société européenne de cardiologie (ESC) intitulé « La vaccination comme nouvelle forme de prévention cardiovasculaire »1.
Le lien entre infection, inflammation et événements cardiovasculaires
Il est essentiel de reconnaître le lien de plus en plus établi entre l’infection, l’inflammation et les événements cardiovasculaires.
Les infections pulmonaires et systémiques peuvent influencer la santé cardiovasculaire de diverses manières, par exemple en augmentant la consommation d’oxygène myocardique et en prédisposant aux événements ischémiques chez les patients à risque, en stimulant les voies inflammatoires qui peuvent déclencher la rupture ou l’érosion de la plaque coronarienne, et en déprimant la fonction contractile myocardique, entraînant ou exacerbant l’insuffisance cardiaque2,3.
Plusieurs agents infectieux sont ainsi des déclencheurs puissants d’inflammation systémique et peuvent causer des événements cardiovasculaires dans les jours et les semaines suivant l’infection.
Le pneumocoque : pathogène et risque cardiovasculaire
Streptococcus pneumoniae (le pneumocoque) est associé à des taux élevés d’hospitalisation et de mortalité chez les patients atteints de maladies chroniques. En France, avant la vaccination systématique (2018 chez les plus petits), le pneumocoque causait environ 130 000 pneumonies et 5 000 à 7 000 hospitalisations annuellement.4
Niveaux de preuve : impact de la vaccination pneumococcique
Méta-analyses et données observationnelles1, 2
Une méta-analyse de 2020 regroupant 18 études (716 108 participants) sur le vaccin pneumococcique a mis en évidence :
une réduction du risque d’événement cardiovasculaire majeur (risque relatif [RR] : 0,91) ;
une réduction du risque d’infarctus du myocarde (RR : 0,88) ;
une réduction de la mortalité toutes causes (RR : 0,78), particulièrement chez les personnes de 65 ans et plus.
Données de mortalité
Lors du Congrès de l’European Society of cardiology (ESC) 2025, les données de mortalité d’un essai français ont montré une réduction de 22 % de la mortalité toutes causes chez les patients insuffisants cardiaques à un an, chez les patients vaccinés contre le pneumocoque (travaux en cours de publication).5
Étude d’intervention pratique
Un essai randomisé conduit en France du 23 mars 2023 au 23 mars 2024 (3 952 médecins généralistes et 12 285 patients avec insuffisance cardiaque chronique) a démontré l’efficacité d’une campagne d’incitation par courrier (lettres aux médecins généralistes et aux patients) pour augmenter la couverture vaccinale pneumococcique :6
groupe intervention : 35 % de vaccination à un an ;
groupe contrôle : 3,5 % de vaccination à un an ;
rapport de taux : 15 fois plus élevé dans le groupe intervention.
Les facteurs associés à un taux de vaccination plus élevé étaient : un âge compris entre 70 et 85 ans, le sexe masculin des patients, une vaccination antérieure contre la grippe et le sexe féminin du médecin généraliste.
Vaccination antigrippale : rôle complémentaire
Bien que le focus de cet article porte sur le pneumocoque, la mise à jour vaccinale au sens large reste cruciale dans le cadre de la minimisation du risque cardiovasculaire. Ceci est particulièrement vrai pour la vaccination antigrippale. L’essai pragmatique DANFLU- 2, randomisé en large population (plus de 300 000 patients âgés de 65 ans et plus) mené au Danemark, a évalué le vaccin grippal inactivé à haute dose comparé à la dose standard. Le critère principal (hospitalisations pour grippe ou pneumonie) n’a pas montré de différence significative entre les groupes. Une tendance favorable a été observée concernant les hospitalisations cardiorespiratoires (efficacité relative : 5,7 % ; IC à 95 % : 1,4 - 9,9), suggérant un bénéfice potentiel du vaccin à haute dose.7 La vaccination grippale réalisée précocement après infarctus du myocarde (dans les 72 heures) est associée à une réduction relative de 41 % de la mortalité cardiovasculaire à douze mois.9
Populations cibles et indications vaccinales
Critères d’âge et de risque
La vaccination pneumococcique est recommandée chez :
les patients âgés de 65 ans et plus avec ou sans MCV, mais donc avec d’autant plus de poids qu’une MCV est présente ;
les patients plus jeunes présentant des cardiopathies sévères ou facteurs de risque majeurs ;
les patients atteints d’insuffisance cardiaque chronique, indépendamment de l’âge.
Patients atteints de maladies cardiovasculaires
Les patients suivis pour des MCV constituent une population prioritaire pour la vaccination. Les indications sont les suivantes.
Maladie coronarienne
Les recommandations de l’ESC 2024 préconisent la vaccination annuelle contre la grippe et la mise à jour contre le pneumocoque selon les recommandations nationales.8
Insuffisance cardiaque
Le risque de pneumonie chez les patients présentant une insuffisance cardiaque est trois fois supérieur à celui de la population générale, et la pneumonie représente la première cause de décompensation hospitalisée. Les recommandations de l’ESC 2021 recommandent la vaccination antigrippale et pneumococcique pour prévenir les hospitalisations.10,11
Autres cardiopathies chroniques
Les patients atteints de maladie valvulaire, de cardiomyopathie, de troubles du rythme ou ayant subi une transplantation cardiaque constituent également une population prioritaire pour la vaccination.
Obstacles à la couverture vaccinale
Malgré les bénéfices établis, la couverture vaccinale contre le pneumocoque reste dramatiquement faible en France,12 seulement 8 à 15 % chez les insuffisants cardiaques.
Cette sous-vaccination est particulièrement préoccupante puisque les populations les plus vulnérables (âge > 85 ans, femmes) sont significativement moins vaccinées, révélant une insuffisance dans la communication et les moyens alloués.13
Stratégies pratiques pour l’amélioration de la couverture vaccinale
Une approche multifacette et coordonnée est nécessaire2
1. Améliorer la sensibilisation des professionnels : les médecins généralistes doivent recevoir une formation approfondie sur les indications, contre-indications, calendriers et risques.
2. Programmes de soins multidisciplinaires coordonnés : intégrer la vaccination dans le parcours de soins cardiovasculaires. La vaccination doit être systématiquement proposée lors de chaque contact avec le système de santé.
3. Simplifier les protocoles de vaccination : la transition vers un vaccin pneumococcique en dose unique est un pas significatif. La coadministration simultanée de plusieurs vaccins rendrait la routine annuelle plus pratique.
4. Améliorer l’engagement et la communication : lutter contre la désinformation par des efforts d’éducation robustes sur le bénéfice-risque.
5. Systématisation lors d’hospitalisations : saisir toute opportunité (visite de routine, hospitalisation, situation aiguë) pour vacciner.
6. Campagnes de sensibilisation ciblées : l’étude d’intervention française a démontré l’efficacité des envois postaux d’incitation, particulièrement auprès des patients âgés de 70 à 85 ans.6
Risques et sécurité vaccinale, en particulier cardiovasculaire
Les réactions aiguës aux vaccins sont très rares, mais plus fréquentes chez les jeunes : myocardite, péricardite (rares), anaphylaxie (très rare) et symptômes pseudo-grippaux1.
Conclusion
La vaccination doit être considérée comme un pilier fondamental de la prévention cardiovasculaire, équivalent en importance à un médicament cardiovasculaire. La vaccination contre le pneumocoque, en particulier, doit être proposée, ce d’autant que l’efficacité est très durable, ce qui rend cette vaccination plus facilement acceptée et aisée à mettre en œuvre.
Les médecins généralistes occupent une position centrale. L’efficacité d’une simple campagne d’incitation par courrier (taux de vaccination quinze fois plus élevé dans le groupe d’intervention) démontre que des interventions pratiques peuvent transformer la prévention cardiovasculaire. Les obstacles sont surmontables par une approche systématique intégrant éducation professionnelle, simplification des schémas vaccinaux, communication adaptée au patient et saisie de chaque opportunité clinique.
2. Roubille F, Chapet N, Roubille C, et al. Vaccination in patients with heart failure in practice. Eur J Prev Cardiol 2025;zwaf366.
3. Girerd N, Chapet N, Roubille C, et al. Vaccination for respiratory infections in patients with heart failure. J Clin Med 2021;10(19):4311.
4. Haut Conseil de la santé publique. Avis relatif aux recommandations de la vaccination pour les adultes et les enfants âgés de plus de 2 ans à risque d’infection invasive à pneumocoque. Paris: HCSP, 25 avril 2013.
5. Roubille F. Évaluation randomisée de l’impact d’une campagne nationale de vaccination antipneumococcique chez les patients IC. Communication orale, congrès ESC 2025, Madrid, août 2025 (publication en cours).
6. Guillermou H, Mercier G, litovsky B, et al. Pneumococcal vaccination incentive campaign in chronic heart failure patients in France: A cluster-randomized trial. Eur J Prev Cardiol 2025;zwaf529.
7. Loubet P, Roubille F. Respiratory vaccines as cardiovascular prevention: Evidence from four landmark trials. Eur J Prev Cardiol 2025;zwaf671.
8. Vrints C, Andeotti F, Koskinas KC, et al. 2024 ESC Guidelines for the management of chronic coronary syndromes. Eur Heart J 2024;45(36):3415-537.
9. Fröbert O, Götberg M, Erlinge D, et al. Influenza vaccination after myocardial infarction: A randomized, double-blind, placebo-controlled, multicenter trial. Circulation 2021;144(18):1476-84.
10. Authors/Task Force members, et al. 2021 ESC Guidelines for the diagnosis and treatment of acute and chronic heart failure: Developed by the Task Force for the diagnosis and treatment of acute and chronic heart failure of the European Society of Cardiology (ESC). With the special contribution of the Heart Failure Association (HFA) of the ESC. Eur J Heart Fail 2022;24(1):4-131.
11. Authors/Task Force members, et al. 2023 Focused Update of the 2021 ESC Guidelines for the diagnosis and treatment of acute and chronic heart failure: Developed by the task force for the diagnosis and treatment of acute and chronic heart failure of the European Society of Cardiology (ESC) With the special contribution of the Heart Failure Association (HFA) of the ESC. Eur Heart Fail 2024;26(1):5-17.
12. Wyplosz B, Grenier B, Roche N, et al., Pneumococcal vaccination at 65 years and vaccination coverage in at-risk adults: A retrospective population-based study in France. PLoS One 2025. 20(8):e0329703.
13. Roubille F, Wyplosz B, Fernandes J, et al. Socioeconomic determinants of vaccination against pneumococcus in 763 945 patients with heart failure. ESC Heart Fail 2025;12(5):3750-4.
Dans cet article
- Introduction
- Le pneumocoque : pathogène et risque cardiovasculaire
- Niveaux de preuve : impact de la vaccination pneumococcique
- Vaccination antigrippale : rôle complémentaire
- Populations cibles et indications vaccinales
- Obstacles à la couverture vaccinale
- Stratégies pratiques pour l’amélioration de la couverture vaccinale
- Risques et sécurité vaccinale, en particulier cardiovasculaire
- Conclusion