Est-il raisonnable pour un patient âgé aveugle, vivant seul à domicile, sous anticoagulant à dose curative de monter sur son toit à l’aide d’une échelle trois pans pour en enlever les aiguilles de pin ?

Vous avez trois heures…

… deux secondes si vous êtes un pro de la balance bénéfices/risques.

… toute une vie professionnelle si vous adhérez au Club des tergiversations philosophiques sur le sens de la vie.

Je lui ai pourtant dit, à Georges, à plusieurs reprises. Très exactement à chaque fois que je venais en visite à domicile et que je passais à côté de l’échelle, estimant qu’elle faisait trois fois ma taille et qu’on était subséquemment sur du beaucoup de mètres de hauteur.

« Rassurez-moi, mon bon Georges, ce n’est bien évidemment pas vous qui avez grimpé sur ce conséquent échafaudage ? » Question rhétorique, personne n’est dupe : c’est bien le Georges qui monte sur l’échelle. Avec tout l’équilibre permis par ses 90 ans. C’est aussi le Georges, avec une binette mais sans le secours d’une quelconque acuité visuelle, qui sarcle entre les massifs du matin jusqu’au soir. Qui utilise une hache, un sécateur, un taille-branches ­télescopique. La peur n’est pas l’habitat naturel du Georges.

Alors, bien sûr, nous autres connaissons les tenants et aboutissants des traumatismes crâniens sous anticoagulants (scanner cérébral au maximum dans les huit heures = PMZ à l’ECN, mes petits poulets). Nous connaissons la fragilité ­motrice, l’éventuelle sarcopénie et le risque de chute lié à l’âge. Nous nous ­demandons quand est-ce que Georges, qui ne possède pas le contrôle de la vue, va s’entailler ­sévèrement un abattis ou se prendre une branche dans l’œil. Forts de ces arguments, nous conseillons aux Georges de laisser tomber les échelles (et ce après en être descendus), les haches et les coupe-bordures.

Néanmoins, pour étayer la thèse adverse, il est bon de porter à votre connaissance le fait que Georges est horticulteur de ­profession passée. L’individu est à l’aise dans un jardin comme personne, croyez-moi sur parole. Pour l’avoir quelquefois observé, il effectue tous ses travaux extérieurs avec une assurance et une fluidité pas possibles (lente, la fluidité, mais une fluidité fluide tout de même). Est-ce à dire qu’on irait jusqu’à prendre le pari qu’il peut monter fluidement et sans conséquence aucune sur la grande échelle ? Qu’il ne s’y cassera jamais la… binette ? (jeu de mots dans le champ lexical de l’horticulture. Fierté).

Non, bien sûr, personne ne se risquerait à parier là-dessus.

Toujours est-il que ce sympathique bipède insiste pour faire toutes ces tâches lui-même, y compris le coup des aiguilles sur le toit, avec lesquelles il fera par la suite un bon paillage pour l’été. « Je ne vais tout de même pas faire faire ça par quelqu’un alors que je connais parfaitement ma toiture »,« J’en suis parfaitement capable », « Le jardin, c’est toute ma vie, ça me fait un bien fou, il ne faut pas m’enlever ça ». Ah !

Voilà. C’est là que réside le débat.

L’horticulture a pris possession de cet homme, corps et âme. Il y a maintenant plusieurs dizaines d’années qu’il a prêté allégeance à la brouette. Enlevez-lui l’horti­culture et les travaux extérieurs : il dépérira comme un jeune houx crénelé sans arrosage. Tout cela le tient debout, lui donne une raison de se lever le matin, le tient en mouvement et en vie.

D’ailleurs, j’ai souvenir pour ce patient d’une fracture de pied non déplacée qui s’était terminée en immobilisation par une botte de marche. De la locution « immobilisation par une botte de marche », il n’avait retenu que les deux derniers termes et avait immédiatement repris ses activités extérieures, laissant les ­béquilles je ne sais où, au diable Vauvert ou dans le métavers.

Alors, évidemment, si Georges tombe de son toit, qu’il se tape le trauma crânien du siècle et qu’on le retrouve au sol avec un Glasgow à moins douze, si le taille-branches ou la hache entaille sévèrement notre homme, s’il se serfouette considérablement les arpions, il y a un fort risque que nous ressentions une culpabilité importante : que n’a-t-on insisté davantage ? planqué l’échelle ? émoussé les lames ? viré l’anticoagulant au mépris de sa fibrillation atriale et de son CHA2DS2-VASc à plus mille ?

Ou peut-être pourra-t-on se dire à ce moment-là, en dix mots et une pensée pragmatique : c’est un grand garçon, il a fait son choix.

 « Et que chaque jour où l’on n’a pas [dansé] jardiné une fois au moins soit perdu pour nous ! » Ainsi parlait [Zarathoustra] Georgie !