L’histoire de la médecine montre que chaque époque a redéfini la figure du médecin en fonction des savoirs disponibles et des traitements mobilisés. D’abord simple observateur, il devient anatomiste à la Renaissance. Le XIXe siècle est marqué par la clinique et l’expérimentation. Le développement de l’imagerie, les progrès de la pharmacologie risquent aujourd’hui de le réduire à un rôle de technicien. Mais une constante demeure, l’acte médical est le soin d’un individu singulier dans une relation de confiance et de responsabilité partagée. Si cette transformation s’inscrit dans une continuité historique, elle pose la question du rôle du médecin face à l’ingénierie de la santé. Mais si la technique modifie indéniablement la pratique de la médecine, transforme-t-elle le médecin en ingénieur ?Les perspectives ouvertes par le développement de l’intelligence artificielle – que ce soit dans l’aide à la décision, l’analyse des images, le développement de la chirurgie robotique, le recours au jumeau numérique – bouleversent autant la formation des étudiants que la pratique médicale. Plusieurs éléments s’opposent à la réduction du rôle du médecin à celui d’ingénieur de la santé : une limite clinique (chaque patient est singulier, et la décision partagée est un élément essentiel dans la décision médicale) et une limite éthique qui, au-delà de la technique, s’impose dans la décision médicale. Autant d’éléments qui rendent nécessaire une sanctuarisation du temps dédié à la relation humaine et par là même un enjeu de financement dans l’évolution de l’offre de soin.La médecine de demain ne peut être ni dans le rejet de la technologie ni dans la fusion avec l’ingénierie : une double compétence est indispensable, imposant une évolution de la formation des médecins. Maintenir l’humanisme médical à l’ère des données dans une société percutée par l’évolution technique constitue une responsabilité et une exigence éthique forte.

Stéphanie Decoopman, directrice du CHU de Rouen, ancienne directrice de la recherche clinique et de l’innovation de l’AP-HP, France

31 mars 2026