Pouvez-vous présenter l’unité fonctionnelle de zoothérapie de l’établissement public de santé mentale de Ville-Évrard et son public cible ?
L’unité fonctionnelle de zoothérapie de l’établissement public de santé mentale (EPS) de Ville-Évrard, située à Neuilly-sur-Marne (Seine-Saint-Denis), est connue pour son engagement en faveur de soins innovants et humains. En partenariat avec l’association « Les Z’amis de Nono », et conventionnée par l’hôpital, notre unité accueille des patients de tous âges, des enfants aux adultes, confrontés à des troubles psychiatriques variés : troubles du spectre autistique, psychoses, troubles de l’humeur ou difficultés de socialisation. Elle fonctionne sept jours sur sept grâce à trois infirmiers-zoothérapeutes travaillant à temps plein et aux bénévoles de l’association, notamment l’ânier, également à temps plein.
Notre approche se distingue par son caractère inclusif et personnalisé puisque nous ne nous limitons pas aux patients capables de se déplacer : grâce à un protocole validé par les hygiénistes de l’établissement, nous pouvons amener les animaux directement dans les services pour les patients alités ou en difficulté de mobilité. Cette flexibilité permet de toucher des profils variés, y compris ceux qui, pour des raisons médicales ou psychologiques, ne pourraient pas participer autrement.
Notre objectif est double : thérapeutique, bien sûr, mais aussi relationnel. Il s’agit de rétablir un lien de confiance, de redonner une motivation et de créer des moments de partage qui transcendent les difficultés du quotidien.
Est-ce que la médiation animale est proposée à tous les patients volontaires ?
Il est important de préciser que la zoothérapie n’est pas une activité proposée sur la base du volontariat, même si la coopération du patient facilite, bien sûr, son déroulement. Il s’agit d’une indication thérapeutique intégrée au projet de soins. Elle est prescrite par l’équipe soignante en fonction des besoins spécifiques de chacun et peut faire partie d’un parcours de soins plus large.
Les réactions des patients sont variées : certains accueillent les animaux avec enthousiasme, d’autres avec méfiance, voire avec des émotions négatives (peur, rejet...). Ces réactions, qu’elles soient positives ou négatives, sont toutes travaillées en séance. Elles offrent des pistes pour comprendre les blocages du patient et avancer dans son accompagnement.
Il existe deux limites médicales à la zoothérapie : les allergies et les risques de violence envers les animaux.
Quels animaux utilisez-vous en zoothérapie et comment sont-ils sélectionnés ?
Nous travaillons avec des ânes, des chèvres, des poules, des cochons d’Inde, des lapins, des colombes et des tortues. Leur sélection repose sur des critères stricts : tempérament naturellement calme, capacité à s’adapter aux environnements hospitaliers et aptitude à interagir en toute sécurité avec des patients aux comportements parfois imprévisibles. Contrairement à d’autres structures, nous n’avons pas recours à des dresseurs externes. Ce sont les soignants de l’unité qui s’occupent des animaux au quotidien, ce qui permet de créer une relation de confiance entre l’animal, le patient et le soignant. Cette proximité est essentielle pour que la médiation animale soit authentique et efficace. Par exemple, nos ânes, comme Pitou, ont souvent des histoires de vie difficiles (maltraitance, abandon), ce qui renforce leur capacité à créer un lien empathique avec les patients.
Comment se déroule une séance type de médiation animale ?
Une séance de zoothérapie est un moment ritualisé, qui commence par la mise en place d’un gilet jaune – un repère visuel pour marquer le début de l’activité. Ce détail permet aux patients de basculer dans un autre état d’esprit, de se préparer à l’interaction. Avec les ânes par exemple, la séance débute par un temps de contact : le patient salue l’animal, observe ses réactions et établit un premier lien, qu’il soit physique ou verbal. Ensuite, nous proposons des activités adaptées, comme la promenade (pour travailler les repères spatiaux et la mobilité) ou le soin de l’animal (brossage, nourrissage). Ce dernier moment est particulièrement riche : il permet d’aborder des thèmes comme l’hygiène, la délicatesse des gestes et la conscience de son propre corps.
Avec les petits animaux (lapins, cochons d’Inde, colombes), les séances sont souvent centrées sur le toucher (différentes textures de poils, de plumes) et le nourrissage, qui favorisent la détente et la concentration.
Chaque séance se conclut par un temps d’échanges, où soignants et patients partagent leurs ressentis et observent les progrès réalisés.
Quels bénéfices observez-vous chez les patients ? Pouvez-vous partager avec nous un exemple marquant ?
Les bénéfices de la zoothérapie sont aussi variés que les profils des patients. Nous observons souvent une amélioration de la communication, qu’elle soit verbale ou non verbale, une réduction de l’anxiété et un renforcement de la confiance en soi. Les activités proposées, comme le brossage des animaux ou les promenades avec les ânes, permettent de travailler la motricité fine, la conscience du schéma corporel et même l’hygiène personnelle – en établissant des parallèles entre les soins apportés à l’animal et ceux que le patient doit s’apporter à lui-même.
La zoothérapie n’est pas une solution miracle, mais elle offre une approche complémentaire, humaine et souvent transformative pour des patients qui ont parfois épuisé les autres voies thérapeutiques. Ce qui nous motive, ce sont ces moments suspendus durant lesquels un patient, après des mois de repli, tend enfin la main pour caresser un âne ou sourit en nourrissant un lapin. Ces petits pas donnent tout son sens à notre travail.
Un exemple particulièrement parlant est celui d’Élodie, une patiente de 30 ans suivie depuis son adolescence pour une psychose infantile. Son parcours a été marqué par du harcèlement scolaire, des hospitalisations répétées, des séjours en isolement et un refus de soins. Tout a changé lorsqu’elle a rencontré Pitou, un âne lui-même rescapé de maltraitances. Une complicité unique s’est installée entre eux. Lorsque Élodie a quitté l’hôpital, elle a continué à participer à des séances de zoothérapie dans un centre médico-psychologique. Mais lorsque ce centre a interrompu l’activité du fait de l’épidémie de Covid- 19, elle a sombré : refus de sortir, déprime, abandon des soins. Sa mère, désespérée, a contacté notre équipe. Nous avons exceptionnellement réouvert les portes de l’unité à Élodie, qui a alors repris goût à la vie. Aujourd’hui, elle vient deux fois par semaine en tant que bénévole, aide les autres patients et a même appris à prendre les transports en commun seule. Son histoire illustre à quel point la zoothérapie peut restaurer l’estime de soi et favoriser la réinsertion sociale.
Outre les bénéfices pour les patients, la médiation animale a aussi des effets positifs sur les soignants eux-mêmes : dans un contexte marqué par les crises sanitaires et les tensions hospitalières, cette pratique offre un espace de respiration et de reconnexion au sens de leur métier. Patients comme professionnels y trouvent une source de plaisir partagée et de satisfaction, que ce soit au travers des rencontres avec les animaux ou des moments de soins qui les unissent.
Comment mesurez-vous l’efficacité des séances de zoothérapie ?
Nous utilisons une échelle d’évaluation interne, créée en 2021 et régulièrement révisée pour la rendre plus efficace. Elle permet de mesurer des critères comme l’amélioration de la communication, l’interprétation des émotions et le bien-être ressenti par le patient. Cependant, son remplissage reste peu systématique, car les soignants manquent souvent de temps. Nous travaillons actuellement sur une troisième version, en collaboration avec le département d’information médicale de l’hôpital, pour la rendre plus concise et exploitable à grande échelle. L’objectif est de pouvoir généraliser nos observations et, pourquoi pas, contribuer à des recherches futures sur la zoothérapie.
Quels sont les obstacles majeurs que vous rencontrez dans la mise en œuvre de la zoothérapie ?
Le premier défi est logistique : la demande en séances est forte et il est parfois difficile de satisfaire tout le monde, d’autant que chaque patient nécessite un accompagnement personnalisé.
Ensuite, il y a la charge administrative, inévitable dans un établissement public. Entre les protocoles à respecter, les dossiers à remplir et les évaluations à mener, le temps passé derrière un bureau peut sembler en décalage avec notre mission de terrain.
Malgré ces obstacles, l’engagement de l’équipe et les retours positifs des patients nous motivent à poursuivre et à innover.
Quels conseils donneriez-vous à des professionnels de santé souhaitant se lancer dans la zoothérapie ?
Notre premier conseil serait de ne pas se lancer seul. La zoothérapie est un travail d’équipe, qui nécessite l’implication de soignants, de vétérinaires, de bénévoles et parfois même de partenaires extérieurs. Il est aussi essentiel de se former, tant sur le plan théorique (comprendre les bénéfices et les limites de la médiation animale) que pratique (savoir sélectionner les animaux, concevoir des séances adaptées).
Il faut également anticiper les obstacles : la zoothérapie est chronophage, et les premières années peuvent être décourageantes, notamment face à la lourdeur administrative ou aux réticences institutionnelles. Mais les résultats en valent la peine.
Enfin, évaluer et ajuster en permanence : utiliser des outils simples pour mesurer l’impact des séances et ne pas hésiter à s’inspirer de structures comme la nôtre.
Les partenariats jouent un rôle-clé dans votre action. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Nos partenariats sont indispensables pour pérenniser et développer notre action. Nous collaborons étroitement avec l’association « Les Z’amis de Nono », qui nous soutient dans la gestion des animaux, la formation des soignants et l’organisation des séances. Mais nous allons plus loin : nous avons noué des liens avec des collectivités locales, comme avec les villes de Neuilly-sur-Marne et Gagny, qui nous aident à ouvrir l’hôpital sur l’extérieur. Ces partenariats permettent de déstigmatiser la psychiatrie en montrant que les patients peuvent s’impliquer dans des projets concrets et valorisants, de montrer que la santé mentale peut aussi se vivre dans l’échange, la confiance et le partage.
Nous travaillons également avec les structures extrahospitalières de l’EPS (hôpital de jour, centre médico-psychologique, centre d’accueil thérapeutique à temps partiel, etc.), des structures médico-sociales et des établissements scolaires (primaires, unités localisées pour l’inclusion scolaire…) pour étendre notre action à des publics variés. Par exemple, des enfants atteints de troubles du spectre autistique suivis en centre médico-psychologique peuvent participer à nos séances, ce qui renforce la continuité des soins.
Enfin, nous développons des projets de recherche et d’études visant à démontrer scientifiquement l’efficacité de la zoothérapie et à consolider notre approche.
Établissement public de santé mentale (EPS) de Ville-Évrard. VE-Formation. https://bit.ly/4pOQdvX
Les Z’amis de Nono. Page Facebook. https://bit.ly/4az9EEH
Les Z’amis de Nono. Page Instagram. https://bit.ly/4pkx1q2