La pratique médicale est quotidien­nement entravée par des difficultés organisationnelles qui perturbent la bonne prise en charge des populations par les médecins généralistes comme par les autres spécialistes. Les neurologues, hospitaliers comme libéraux, ne sont pas mieux lotis. Les difficultés touchent en premier lieu les patients, qui peuvent avoir toutes les peines du monde à obtenir un rendez-­vous, dans un délai raisonnable, pour un problème nouveau, aigu ou non, et en particulier lorsqu’ils n’ont pas de médecin traitant ou s’ils habitent une région à très faible densité médicale. Et l’accès à un neurologue n’est pas plus facile, même avec une lettre d’adressage, pour les mêmes raisons. Les difficultés d’accès à la consultation en neurologie viennent de la fréquence élevée des pathologies chroniques du système nerveux, qui ­occupent, au long cours, une part non négligeable de l’activité. Il peut s’agir de maladies neuro­dégénératives, dites maintenant neuro­évolutives : les maladies d’Alzheimer, de Parkinson et apparentées sont les plus fréquentes. Il peut également s’agir de nombreuses autres pathologies chroniques, parmi lesquelles les pathologies neurovasculaires, l’épilepsie, les tumeurs cérébrales, les maladies inflammatoires ou immunomédiées comme la myasthénie ou la sclérose en plaques, les céphalées, dont la migraine sévère, les douleurs neuropathiques ainsi que les troubles neurologiques fonctionnels, moteurs, sensoriels ou cognitifs, qui sont fréquents et demandent une prise en charge exigeante. Les examens complémentaires comme l’électro­neu­romyogramme et l’électroencépha­lo­gramme, l’exploration du sommeil, la réalisation de tests neuropsychologiques remplissent aussi l’emploi du temps des neurologues, en fonction de leurs éventuelles orientations particulières. À l’hôpital, les pathologies neurovasculaires occupent une bonne part du temps des praticiens, de même que toutes les ­urgences comme les encéphalites, les états de mal épileptiques, les myélopathies et neuropathies aiguës, les troubles de la conscience et du comportement, dont les confusions mentales et les encépha­lopathies, les céphalées aiguës, etc.

Tout cela contribue au fait que les délais proposés pour de nouveaux patients, en ville comme à l’hôpital, sont souvent des insultes au bon sens ; ces ­délais constituent finalement un déni de service correspondant à une faillite de l’obligation de moyens qui nous est opposable – au moins moralement, sinon déontolo­giquement.

Dans ce contexte de démographie médicale défavorable et de demande de soins en augmentation constante, quelles sont les solutions à apporter à ces situations fréquentes et potentiellement dramatiques ?

Le rôle du médecin généraliste est capital. Encore faut-il qu’il en ait les moyens. La personnalisation directe des rapports entre le généraliste et les neurologues de son entourage est l’outil essentiel : il faut fluidifier cette filière. Dans la plupart des cas sévères ou menaçants, le passage par une plateforme informatisée de prise de rendez-­vous, confiée au patient, ne peut être satisfaisant. Il faut offrir au médecin généraliste la possibilité d’échanger avec le neurologue, sans intermédiaire. Il est ­ainsi souhaitable que la constitution, puis le renforcement, voire la généralisation à tous les praticiens opérant en ville et à l’hôpital des communautés professionnelles de santé territoriales (CPTS) ou équivalents, s’attellent à faciliter les liens, grâce, par exemple, à un annuaire tenu à jour et à l’engagement de ses membres dans son bon fonctionnement. Les professionnels de santé d’un même secteur doivent se connaître et collaborer de manière efficiente. Ces interactions directes sont un gage de réussite pour améliorer l’accès aux autres spécialistes mais aussi aux autres professionnels de santé (orthophonistes, kinésithérapeutes, infirmières, réseaux de soins, etc.). Dans ce même esprit de fiabilité et de qualité, la téléconsultation ne devrait pas être une option en neurologie, tant l’analyse clinique est dépendante d’un entretien et d’un examen physique indispensable effectués par le neurologue ­lui-même.

Les difficultés d’accès actuelles suscitent de fréquentes demandes de médecins généralistes, pour une aide à l’interprétation d’IRM cérébrales – plus souvent que médullaires –, souvent réalisées avant toute consultation neurologique du fait de ces délais rédhibitoires. Mais un avis sérieux ne peut être donné que lors d’une consultation physique avec le patient et le CD de l’IRM. Il n’est, en effet, pas possible d’interpréter une interprétation : il faut disposer de l’examen lui-même et rencontrer le patient, naturellement, si l’on veut être réellement en possession de toutes les données nécessaires au diag­nostic.

Pour éviter la prescription d’examens « en attendant », l’offre ­systématique de plages de consultation neurologique rapide, en ville comme à l’hôpital, est indispensable, tout comme la mise à disposition de canaux de communication directe entre médecins pour une présentation sommaire de cas et la proposition d’une date de rendez-vous adaptée à la problématique posée. 

En amont de ce lien, un examen clinique neurologique effectué par le médecin ­généraliste est de réalisation somme toute rapide (quelques minutes) et est le gage d’un bon rapport médecin-malade et de l’efficience de l’échange confraternel : outre ­l’observation du patient lors de l’accueil et de l’entretien, il convient d’examiner la motricité des membres (force musculaire, réflexes tendineux et cutané plantaire), de tester l’équilibre et la coordi­nation, la sensibi­lité des quatre membres à la piqûre, d’évaluer les nerfs crâniens (facial, trijumeau, oculomotricité, phonation, déglutition) et le champ visuel.

Les progrès de la médecine sont permanents. La neurologie en bénéficie largement depuis plus de quarante ans. 

Ces avancées, qui modifient la pratique clinique, doivent être régulièrement parta­gées avec les médecins généralistes, car elles ont des implications concrètes. Or, ces derniers exercent au carrefour de toutes les spécialités et ne peuvent pas connaître en temps réel toutes les évolutions de la pratique médicale induites par ces progrès. 

Aux neurologues de leur transmettre ­l’essentiel, dans un partage confraternel de connaissances, patient par patient. De plus en plus de pathologies justifient des thérapeutiques au long cours exigeant des surveillances ciblées et des mesures de prudence dont tous les praticiens impliqués doivent être informés, comme les vaccinations justifiées par la prise d’immunomodulateurs/suppresseurs, par exemple. Ainsi, d’une part, pour un patient porteur d’une pathologie neurologique, le binôme généraliste-­neurologue est une garantie de qualité de sa prise en charge et, d’autre part, ce ­binôme généraliste-­neurologue, une fois constitué, est une garantie de l’efficacité de la prise en charge nécessaire en cas d’urgence ou pour tout nouvel autre ­patient.