Après une rétrospective de l’éducation à la sexualité en France et la présentation du contenu de ces séances telle que l’envisageait la circulaire de 2018 et les changements prévus par la circulaire de 2025 (lire l’article « Éducation sexuelle à l’école et les apports de la nouvelle circulaire de 2025 » page 12), la mise en œuvre de l’éducation sexuelle à l’école est utilement illustrée par un exemple. L’expérience des conseillers conjugaux et familiaux (CCF) des centres de santé sexuelle des Yvelines est emblématique de l’intérêt de l’intervention de ces acteurs formés à l’éducation à la sexualité auprès des enfants.
Parmi les nombreux partenaires possibles des établissements scolaires pour les séances d’éducation à la sexualité, les CCF des centres de santé sexuelle (nouvelle appellation des centres de planification et d’éducation familiale) sont un allié de première ligne puisque directement nommés dans la loi de 2001 (encadré 1).
Leurs missions et les conditions d’accès des centres de santé sexuelle (encadré 1) ainsi que le travail des CCF (encadré 2) sont définis précisément.
Le département des Yvelines met à disposition du public huit centres de santé sexuelle et compte dans ses équipes neuf CCF titulaires ou contractuelles et deux CCF vacataires (encadré 2). Une réflexion coordonnée au sein de cette équipe de CCF avec le médecin responsable départemental des centres de santé sexuelle a cherché à homogénéiser les pratiques d’intervention d’éducation à la sexualité auprès des publics scolaires et à en définir une charte.
Faute de temps et de ressources humaines, le public-cible des interventions scolaires des centres de santé sexuelle des Yvelines a été restreint au niveau des classes de troisième. Cette tranche d’âge a été choisie car elle permet d’aborder des élèves ayant un degré de maturité plus homogène que celui d’autres niveaux plus jeunes dans leur scolarité. Les élèves de troisième ont généralement déjà vécu les transformations inhérentes à la puberté mais sont au seuil de la « vie sexuelle adulte », avec tous les questionnements biologiques, émotionnels et sociétaux que cela peut comporter. Le but de se restreindre à une seule classe est d’essayer de sensibiliser, chaque année, une cohorte entière de jeunes. En effet, si les CCF des centres de santé sexuelle yvelinois ne peuvent pas couvrir l’intégralité des classes de troisième du département, le conseil départemental finance aussi d’autres acteurs d’interventions scolaires d’éducation à la sexualité et propose une coordination de ces différents acteurs afin d’informer le plus grand nombre de jeunes de troisième de chaque promotion.
Trois grands principes
Dans l’esprit de la circulaire de 2018, les interventions des CCF des Yvelines sont régies par trois grands principes éthiques :
- toute intervention est gratuite pour les élèves et ne présente pas de caractère lucratif ;
- tout intervenant s’engage au respect de l’individu, de ses droits et de sa dignité, sans discrimination sociale, culturelle, ethnique, de sexe ou d’appartenance religieuse ;
- dans le strict respect du code de l’éducation, l’intervenant ne manifeste et n’expose aucune forme de prosélytisme idéologique, politique ou religieux et aucune attitude moralisatrice ou culpabilisante.
Déroulé de l’intervention
Dans les établissements scolaires, les CCF proposent en général des interventions de quatre heures par classe, divisées en deux temps de deux heures en demi-groupes d’environ 15 élèves. Ces demi-groupes peuvent être mixtes ou non, selon l’âge, le degré de maturité du groupe et la demande de l’établissement qui les connaît.
La durée de l’intervention peut être modulée pour s’adapter aux différents publics rencontrés, notamment en dehors de l’enseignement général.
Les CCF sont systématiquement accompagnés d’une personne de l’établissement dans lequel ils interviennent.
Un premier temps d’accueil permet la présentation des intervenants, de l’intervention et de ses objectifs. L’instauration d’un cadre bienveillant et sécurisant implique d’établir des règles de respect de la parole, de la confidentialité et de l’intimité : l’intervention aborde des situations générales mais aucune situation personnelle. Si un élève souhaite aborder un sujet personnel, un temps lui est dédié en fin de séance. Ce temps de présentation s’achève par un tour de table des jeunes : présentation de chacun, de leurs attentes et/ou de leurs réticences.
Le cœur de la séance traite un ensemble de sujets parmi les thèmes présentés plus haut. En partant de thèmes larges comme la relation à soi/à l’autre, le respect de soi/de l’autre, la définition de différents types de relations (relation saine/toxique), l’orientation sexuelle…, les CCF sont amenés à aborder plus précisément de multiples sujets, comme les violences, la notion de consentement, les grossesses non désirées, les infections sexuellement transmissibles… toujours dans un souci d’information et de prévention.
Au cours de l’intervention, les CCF identifient les personnes (infirmière scolaire, équipe pédagogique, médecin traitant…) et lieux ressources (centre de santé sexuelle, centre gratuit d’information, de dépistage et de diagnostic des infections [CeGIDD], centre médico-psychologique, centre communal d’action sociale, associations locales…).
Un temps de questions-réponses peut être laissé en fin de séance, selon l’organisation de l’intervention. Ce temps est ensuite conclu par un retour d’expérience, oral ou écrit, et un rappel des personnes et lieux ressources à disposition.
Il est essentiel de comprendre que ces interventions n’ont pas un format de cours magistral : ce sont des « animations scolaires ». Servies par une écoute active et des questions ouvertes de la part des CCF, elles nécessitent un vocabulaire et des outils pédagogiques adaptés.
Il est aussi crucial de bien noter que les thèmes abordés sont amenés par des questionnements larges de la part des intervenants (« Comment définiriez-vous une relation heureuse ? ») et que les problématiques discutées viennent uniquement des questionnements des jeunes. À aucun moment, un sujet ne doit être imposé (ou « lourdement suggéré ») par les intervenants. Le risque serait de choquer des élèves qui n’y auraient pas encore été confrontés dans leur cheminement affectif, de les blesser dans leur imaginaire ou leur ressenti et, par conséquent, de transformer cette intervention préventive en acte de violence à leur encontre.
Exemples des questions posées lors de ces interventions
La figure expose des exemples de questions soulevées par les jeunes en classe de troisième dans les différents champs d’intervention d’éducation à la sexualité glanées par les CCF yvelinois.
Outils pédagogiques
De nombreux outils peuvent être utilisés par les CCF : quiz, planches anatomiques, kits de démonstration de contraceptifs, livrets et brochures développés par Santé publique France, violentomètre, michetomètre, vidéos de sensibilisation (par exemple, la vidéo « Tasse de thé » sur le consentement, la vidéo de prévention « Le loup » sur les violences sexuelles, à destination des enfants de primaire, la vidéo « Je gère » issue de la campagne de protection des mineurs victimes de prostitution du ministère de la Santé). Des outils plus abstraits peuvent être utilisés comme certains jeux du type « Dixit » dans lequel des cartes tirées amènent à évoquer des impressions, à faire des connexions avec des ressentis ou des événements vécus et à aborder certaines problématiques de santé sexuelle.
Ici encore, ces outils ne doivent pas être présentés de manière crue et frontale aux jeunes mais doivent répondre à une demande des élèves rencontrés. Il est essentiel de s’adapter à l’âge et au degré de maturité des groupes, en respectant le rythme de chacun.
Les interventions étant préparées avec l’équipe pédagogique, si certaines problématiques nécessitent une attention plus soutenue pour certaines classes (consentement, homophobie, sexisme, michetonnage et prostitution…), les CCF apportent un éventail d’outils en animation scolaire et adaptent leur animation au fil des sollicitations des élèves.
C’est pour cette raison que ces interventions doivent être menées uniquement par des professionnels de l’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle. S’adapter à chaque groupe, savoir saisir la maturité émotionnelle de chacun pour ne faire violence à personne est un savoir-faire précis et exigeant. Parler de sexualité avec les enfants et les adolescents est une tâche complexe et tout dérapage peut entraîner des conséquences désastreuses. La formation des professionnels est donc une des questions essentielles que soulève l’éducation à la sexualité.
1. Missions et principes fondamentaux des centres de santé sexuelle
Missions
Les missions des centres de santé sexuelle se répartissent en trois grands champs :
- missions médicales en santé sexuelle : suivi gynécologique de prévention ; dépistage du cancer de l’utérus (Human Papillomavirus, HPV) et des infections sexuellement transmissibles (IST), traitement et prévention des IST ; contraception ; accompagnement des grossesses non prévues et interruptions de grossesse médicamenteuses ;
- éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle ;
- entretiens de conseil conjugal et familial, individuels, en couple, en famille…
Les consultations médicales peuvent être doublées d’un entretien de conseil conjugal et familial, quasi systématique pour les nouveaux patients. Cet espace de parole proposé à chacun permet une approche bienveillante et globale des patients, dans toutes les dimensions physique, émotionnelle, mentale et sociale de la santé sexuelle. Il permet notamment le questionnement systématique des violences.
Les centres de santé sexuelle, appartenant aux services départementaux de la protection maternelle et infantile (PMI), sont des acteurs majeurs de la protection de l’enfance.
Principes fondamentaux
Les principes fondamentaux de l’accueil en centre de santé sexuelle sont les suivants :
- universalité, quel que soit le genre, l’identité ou l’orientation sexuelle du patient ;
- confidentialité et possibilité d’anonymat ;
- absence d’avance de frais et de sectorisation pour le public ;
- prise en charge en équipe pluridisciplinaire.
Les membres des centres de santé sexuelle s’inscrivent au sein d’un réseau de professionnels médicaux, psychologiques, sociaux et juridiques, permettant d’orienter les patients et les jeunes vers les ressources adéquates, assurant ainsi un accompagnement global et adapté à leurs besoins.
2. Le métier de conseiller conjugal et familial
La formation
Le conseiller conjugal et familial (CCF) suit une formation de 480 heures sur trois ans, validée par le ministère de la Santé et des Solidarités et inscrite dans le code de la santé publique. Cette formation combine théorie et pratique, avec une première année entièrement dédiée à l’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle (EVARS).
Les deux années suivantes sont consacrées à l’approfondissement du « conseil conjugal et familial ». Cela inclut des outils et des techniques spécifiques pour accompagner les individus dans la gestion de leurs émotions, de leurs relations et de leur sexualité. Pendant la formation, un travail individuel d’introspection est souvent engagé, dans le cadre d’une psychothérapie ou d’une analyse, dans le but d’une meilleure connaissance de soi. Parallèlement, les conseillers sont suivis par un psychologue de l’école. Il valide leur progression et assure que ces professionnels sont aptes à intervenir de manière éthique et responsable.
Tout au long de sa carrière, le CCF suit une supervision régulière et une formation continue pour maintenir la qualité de son travail et rester informé des évolutions dans son domaine.
Un travail sur soi-même pour une écoute active
Tout professionnel du conseil conjugal et familial doit suivre une supervision régulière. Le travail personnel réalisé auprès de ce professionnel extérieur permet d’éviter toute projection de ses propres vécus sur les jeunes. Cela garantit une écoute active et objective, permettant de créer un espace sécurisé et non jugeant. Le CCF accompagne les jeunes dans des sujets intimes, comme la sexualité, les relations amoureuses ou les violences sans laisser ses opinions ou croyances personnelles influencer son intervention.
Expertise et posture bienveillante
Le terme de « conseil » conjugal et familial est à entendre au sens anglo-saxon de « counselling », qui pourrait s’approcher de « tenir conseil ».
Le conseil conjugal et familial est une mise en réflexion du patient afin de l’aider à problématiser son ressenti et formuler des pistes de solution.
Le CCF dispose d’une expertise dans la gestion des émotions et des relations humaines. Sa posture neutre et bienveillante doit faciliter l’expression des patients, en particulier des jeunes, dans les centres de santé sexuelle. Les CCF offrent un espace d’accueil de qualité pour des témoignages de violences ou de mal-être.
Ils adoptent également un rôle de médiation, en orientant les patients vers des ressources adaptées lorsque nécessaire.
En outre, tout professionnel du CCF est tenu à un code déontologique strict, garantissant la confidentialité de ses échanges avec les individus ou groupes. Cette dimension de confiance est primordiale dans l’accompagnement des personnes, notamment lorsqu’il s’agit de partager des expériences intimes ou difficiles liées à la sexualité. C’est une personne ressource externe supplémentaire en cas de besoin.
Différents types d’activités
Les CCF peuvent proposer des actions collectives d’éducation et de sensibilisation à la vie affective, relationnelle et sexuelle. En centres de santé sexuelle, ces actions collectives ont lieu auprès de publics scolaires et de publics vulnérables principalement. Les spécificités de cette activité auprès des publics scolaires sont détaillées dans l’article principal (page 12). Les CCF adaptent leurs interventions aux besoins spécifiques de chaque élève, tout en respectant la dynamique de groupe. Ils complètent les enseignements des professeurs formés à l’EVARS, apportant une dimension psychologique et émotionnelle, et aident les élèves à développer et appliquer leurs compétences psychosociales au quotidien.
Auprès d’autres publics spécifiques (publics porteurs de handicap, personnes migrantes, antécédents vécus de violences diverses, auteurs de violences, jeunes confiés à l’aide sociale à l’enfance…), l’intervention et ses outils sont adaptés au degré de maturité et de questionnement des personnes rencontrées et aux problématiques soulevées par ces publics.
Les CCF ont également une activité d’entretiens d’accompagnement, qui peuvent être individuels, en couple, en famille (parent-enfant, par exemple) ou pour tout ensemble de personnes souhaitant explorer des problématiques liées à la relation. Ces entretiens permettent de verbaliser des ressentis, mieux comprendre certains dysfonctionnements ou sources d’insatisfaction, ouvrir une réflexion sur des situations abordées, mettre en valeur les ressources internes ou externes à disposition et accompagner la prise de décision le cas échéant.
Prévention et sensibilisation
Sur l’ensemble de ses activités, les CCF jouent un rôle majeur dans la prévention des comportements à risque ou inappropriés et la promotion du bien-être des jeunes et des personnes, en les sensibilisant à la gestion des émotions et des relations respectueuses, en détectant les signes de violence ou de mal-être et en donnant des repères sur ce que dit la loi. Ils contribuent à la santé mentale de chacun en offrant un cadre respectueux et sécurisant, et un espace de parole et de mise en réflexion.