La cause de la mort de Raphaël, décédé prématurément à l’âge de 37 ans, est restée longtemps mystérieuse. L’apport de la protéomique a permis de l’élucider. Deux leçons sont à tirer de cette découverte  : les infections du passé ne sont pas le passé des infections actuelles et les musées sont d’inestimables sources pour la recherche biomédicale.

Le 6 avril 1520, Raphaël (Raffaello Sanzio da Urbino) s’éteint à Rome, à l’âge de 37 ans. Il est au sommet de sa gloire, peignant pour les plus grandes puissances d’Italie, à commencer par le pape. Actif à Pérouse, Sienne, Florence, Rome et Urbino (sa ville natale), il est l’auteur de nombreux chefs-d’œuvre de l’art occidental, dont la fresque L’École d’Athènes au Vatican et le tableau de La Madone Sixtine accompagnée de deux chérubins (conservé à Dresde, en Allemagne).

Interrogations sur les causes du décès

Très vite, la rumeur va bon train  : personnage public, disparu trop jeune, ne pouvant pas mourir d’une mort naturelle, on a parlé d’empoisonnement, d’épuisement sexuel mais aussi d’une syphilis contractée avec ses nombreuses aventures amoureuses, ou encore de la typhoïde, de la malaria ou de saignées excessives…1 Voici ce qu’écrit l’artiste Vasari – ce grand biographe des vies d’artistes de la Renaissance – sur le décès de son contemporain Raphaël  : «  Celui-ci, pendant ce temps, continuait à se livrer, en secret et sans mesure, aux plaisirs de l’amour, et il arriva, une fois entre autres, qu’il abusa de ses forces  ; étant retourné chez lui avec une fièvre ardente, les médecins crurent qu’il s’était refroidi. Mais lui ne voulant pas avouer le désordre auquel il s’était livré, les médecins le saignèrent imprudemment, en sorte qu’il s’affaiblit encore davantage, alors qu’il avait besoin de réparer ses forces. Il fit donc son testament, et tout d’abord, en bon chrétien, renvoya de chez lui sa maîtresse, en lui laissant de quoi vivre honnêtement. Il partagea ensuite sa fortune entre deux de ses élèves, Jules Romain, qu’il aima toujours beaucoup, Giovanni Francesco de Florence, surnommé Il Fattore, et je ne sais quel prêtre d’Urbino, son parent. Il ordonna de restaurer de ses deniers, dans l’église de Santa Maria Rotonda, une des chapelles, qu’il choisit pour sa sépulture et repos éternel, et d’y élever un autel avec une statue en marbre de la Vierge  ; il institua son exécuteur testamentaire Messer Baldassare da Pescia, qui était alors dataire du pape. Enfin, après l’aveu de ses fautes et ayant reçu l’absolution, il termina ses jours à l’âge de trente-sept ans, le même jour que celui de sa naissance qui fut le vendredi-saint  ; il est à croire que son âme a orné le ciel, comme son génie a embelli le monde  ».2

Les signes cliniques sont pourtant assez banals, principalement fébriles.

Des «  reliques  » disséminées dans toute l’Europe

Honneur insigne, le cadavre de l’artiste a été enterré dans l’épaisseur des murs du Panthéon de Rome. Curiosité papale ou fétichisme artistique, le pape Grégoire XVI ordonne, en 1833, l’ouverture de la sépulture pour en examiner les ossements (fig. 1). À l’occasion, il ponctionne un sarcophage en marbre des collections vaticanes pour y déposer les restes du peintre, tout en y faisant sculpter une inscription à la gloire du «  divin Raphaël  ». Profitant de cette ouverture, des artistes réalisent des moulages du crâne (on est en pleine mode européenne de la phrénologie, sur l’impulsion de Gall  !) et des ossements de la main droite, tandis que des témoins se partagent des «  reliques  »  : un diplomate russe auprès du Saint-Siège se voit confier un morceau du cœur (la localisation actuelle de cet organe est malheureusement inconnue),3 le sculpteur danois Bertel Thorvaldsen hérite d’un fragment de mortier entourant le cercueil (aujourd’hui conservé au musée Thorvaldsen de Copenhague, inv. n° N87), et le peintre français Jean-Auguste-Dominique Ingres, pourtant absent au moment de l’ouverture du tombeau, récupère des fragments d’os et quelques débris de la sépulture. Suivant le parcours de l’artiste, alors directeur de l’Académie de France à Rome (villa Médicis), il finit par les rapporter à son domicile parisien où il en fait encadrer les éléments principaux (fig. 2).3 L’ensemble est légué avec son fonds d’atelier à sa ville natale de Montauban. Grâce à la persévérance et l’opiniâtreté de Florence Viguier-Dutheil, il a été possible de retrouver dans les réserves du musée Ingres- Bourdelle (Montauban), les enveloppes originelles contenant le reste des échantillons, portant encore les mentions manuscrites d’Ingres (fig. 3).

Agent infectieux identifié grâce à la protéomique

C’est en se fondant sur l’étude en protéomique de ces divers éléments que l’agent infectieux à l’origine du décès prématuré de Raphaël a pu être identifié  : il s’agit de Nocardia niigatensis.4 Cette bactérie n’était présente qu’à l’intérieur de la moelle osseuse d’un fragment de côte (correspondant donc vraisemblablement à la phase terminale – septicémie/choc septique – de l’infection), tandis que de nombreuses autres espèces bactériennes étaient identifiées sur la totalité des autres échantillons, en raison des dépôts post-mortem liés aux crues récurrentes du Tibre inondant le Panthéon (Pseudonocardia autotro-phica, Nonomurae gerenzanensis, Streptomyces albireticuli, Hypho-microbium sp., Paraburkholderia ribeironi, Lysobacter antibioticus, Blastocatella sp., Paenibacillus koleovorans, Arcicella rosea, Bacillus megaterium et Rhizobium leguminosarum).5

Les manifestations cliniques d’une infection à Nocardia débutent généralement par une infection insidieuse et de faible intensité, qui peut ensuite évoluer vers une maladie fébrile caractérisée par des abcès pulmonaires, une infection disséminée, ou les deux, y compris une ostéomyélite.6 Cette évolution clinique concorde avec les symptômes rapportés pour les derniers jours de vie et l’agonie de Raphaël. Hormis Vasari, une autre source évoque une maladie d’une quinzaine de jours (lettre d’Alf. Pauluzzi au duc Alphonse d’Esté, Rome, 7 avril 1520).

Physiopathologie évolutive au fil des siècles

Un tel diagnostic peut surprendre, connaissant la faible incidence actuelle des infections à Nocardia (500 cas par an aux États-Unis, à titre d’exemple).7 C’est la première leçon à tirer de cette étude  : les infections du passé ne sont pas le passé des infections actuelles. Si nos organismes n’ont anatomiquement pas changé sur une échelle de temps de plusieurs dizaines de milliers d’années, tel n’est pas le cas de notre équilibre homme/environnement et de notre physiologie. L’évolution de notre rythme de sommeil, de notre alimentation, de nos activités physiques, de notre hygiène, de nos rapports interindividuels, de notre microbiome (cutané et des muqueuses internes), l’apparition des vaccins et des antibiotiques (pour nous comme pour les animaux et éléments de notre alimentation)… a considérablement fait varier la fréquence mais aussi la virulence des agents infectieux vis-à-vis de l’espèce humaine. Et ceci est vrai pour le Paléolithique, l’Âge du bronze, l’Antiquité gréco-romaine, le Haut Moyen Âge, la Renaissance ou le siècle des Lumières. Cette situation de physiologie évolutive est toujours en cours, au gré des modifications de notre interface avec l’environnement. Raphaël ne déroge pas à la règle  : la présence de Nocardia est indéniable dans sa moëlle osseuse et signe, sans conteste, une infection. Mais sa présentation clinique (symptomatologie) était-elle en tous points comparable à sa forme actuelle  ? Rien n’est moins sûr. Peut-être l’infection était-elle plus grave (ou moins grave  ?) que maintenant, plus fébrile (ou moins fébrile  ?) que maintenant, plus asphyxiante (ou moins asphyxiante  ?) que maintenant  ? Impossible à savoir, sauf à se fonder sur les récits de l’époque, médicaux ou profanes, à ce détail près que la même épithète d’une maladie peut correspondre à des agents infectieux différents à travers le temps (le mot «  peste  » en est un bon exemple).8

La seconde leçon est que les musées sont d’inestimables sources pour la recherche biomédicale. Qu’il s’agisse de ces «  reliques historiques  » conservées sous cadre ou dans les réserves, des restes biologiques inclus dans des peintures (cœurs embaumés de Louis XIII et Louis XIV inclus dans deux peintures de la toute fin du XVIIIe siècle,9 méconium d’un nouveau-né – Maya, fille de Marie-Thérèse Walter)10 ou des patines (urines de Picasso sur un buste de Dora Maar),10 de matières sacrificielles à la surface d’objets extra-occidentaux,11 de masques mortuaires ou de brosses à dents appartenant à des individus historiques bien identifiés,12,13 impossible (et impensable) de travailler en bio-histoire sans s’associer à la communauté des conservateurs du patrimoine et aux collections dont ils ont la charge. Squelettes et momies dans les muséums d’histoire naturelle et les dépôts archéologiques et universitaires n’ont vraiment pas le monopole dans ce domaine de la recherche…14 

Références
1. Riva MA, Paladino ME, Motta M, et al. The death of Raphael: A reflection on bloodletting in the Renaissance. Intern Emerg Med 2021;16:243-4.
2. Vasari G. Les vies des plus excellents peintres, sculpteurs et architectes (traduit par C. Weiss). Paris: Dorbon-Aîné, 1903.
3. Nerlich F. La transfiguration de Raphaël, l’année 1833. Studiolo, Académie de France à Rome, villa Médicis 2020-2021;17:66-82.
4. Charlier P, Hery-Arnaud G, Kofoed K, et al. Nocardia and the death of Raphael (1520). Emerg Infect Dis 2026;32(1):162-4.
5. Camuffo D, Enzi S. The analysis of two bi-millenary series: Tiber and Po river floods. In: Jones PD, Bradley RD, Jouzet J (dir.). Climatic variations and forcing mechanisms of the last 2000 years. NATO ASI Subseries I: (ASII, vol. 41), Berlin, Springer, 1996.
6. Le Coustumier EM, Denes E, Martin C, et al. Nocardiose : analyse rétrospective d’une série de 19 cas. Rev Med Int 2017;38(2):81-9.
7. Du B, Song Z, Ren Z, et al. The global epidemiology, risk factors, and mortality prediction of nocardiosis : An easily missed opportunistic infection. Sci Rep 2025;(15):42090.
8. Boucheron P. Peste Noire. Paris: Le Seuil, 2026.
9. Charlier P, Alliot D. L’Histoire au scalpel. Paris: Tallandier, 2025.
10. Charlier P, Widmaier-Ruiz-Picasso D. Picasso sorcier. Paris: Gallimard, 2020.
11. Jacqueline S, Moulherat C, Ordureau S, et al. Anthropomorphy of sweat in reliquary guardians (Fang, Gabon): A CT scan study. Forensic Imaging 2020;21:200381.
12. Charlier P, Lentignac L, Armengaud J. An oral microbiome from 1929: Paleoproteomic study of a toothbrush belonging to Georges Clemenceau (1929). J Stomatol Oral Maxillofac Surg 2025;127(3):102691.
13. Charlier P, Lentignac L, Lortholary S. Un signe de Frank (diagonal earlobe crease) chez Georges Clemenceau (1929). Ann Cardiol Angeiol 2025;75(1):101985.
14. Charlier P, Bourdin V, Augias A, et al. Are museums the future of evolutionary medicine ? Front Genet 2022;13:1043702.

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