La mort subite du nourrisson demeure la première cause de décès post-néonatal (près de 50 %) dans les pays occidentaux, sans qu’aucun marqueur biologique prénatal ou périnatal n’ait jusqu’ici permis d’identifier les nourrissons à risque. Une étude australienne a ouvert une nouvelle piste biochimique concrète, mesurable dès les premiers jours de vie.

Selon le modèle du « triple risque », la mort subite du nourrisson (MSN) résulte de la conjonction de trois facteurs : une vulnérabilité propre à l’enfant, une période développementale critique et un facteur de stress exogène. Afin d’identifier un marqueur de cette vulnérabilité intrinsèque, une étude cas-témoins a évalué si l’activité de la butyrylcholinestérase (BChE), une enzyme du système cholinergique, mesurée à la naissance, était associée à la survenue ultérieure d’une MSN.

Pour ce faire, les auteurs ont exploité les taches de sang séché (TSS) collectées sur papier filtre Whatman 903 à la naissance et au jour post-natal 2 à 4, entre 2016 et 2020, par le programme national de dépistage néonatal de Nouvelle-Galles du Sud en Australie. Les TSS de 67 nourrissons décédés de façon soudaine et inexpliquée entre juillet 2018 et juillet 2020, identifiés dans trois bases médicolégales, ont été analysées. Après exclusions (échantillons non identifiables, problèmes de dosage, prélèvements antérieurs à la 24e heure de vie), l’analyse a porté sur 26 cas de MSN (âge moyen au décès : 15,7 ± 8,1 semaines ; 46 % de filles) et 30 cas d’autres décès de cause identifiée (« groupe non-MSN » [âge moyen au décès : 23,5 ± 30 semaines ; 43 % de filles]). Chacun de ces cas a ensuite été comparé à 10 témoins vivants appariés sur la date de naissance et le sexe (254 et 291 témoins, respectivement). L’activité spécifique de la BChE (BChEsa, en U/mg de protéine totale) a été mesurée en aveugle par dosage fluorimétrique. L’activité de la BChE a été normalisée sur la teneur en protéines totales afin de s’affranchir de la variabilité liée à la localisation du poinçonnage et à l’hématocrite lors de la collecte des TSS.

Publiés dans eBioMedicine en mai 20221 , les résultats de l’analyse montraient une association significative entre la BChEsa et la cause de décès (p = 0,0061). Dans le groupe MSN, la BChEsa moyenne était significativement abaissée chez les cas par rapport aux témoins (5,6 ± 2,1 U/mg contre 7,7 ± 3,6 U/mg), avec un odds ratio  (OR) de 0,73 par U/mg (IC95 % : 0,60 - 0,89 ; p = 0,0014). Dans le groupe non-MSN, aucune association n’a été trouvée (OR = 1,001 ; IC95 % : 0,89 - 1,13 ; p = 0,99). Les valeurs médianes de BChEsa confirmaient cet écart ; 5,2 U/mg chez les cas MSN contre 7,0 U/mg chez leurs témoins, contre des médianes quasi identiques (7,8 et 8,2 U/mg) dans le groupe non-MSN. Ce déficit était mesurable sur des TSS prélevées aux 2e et 3e jour de vie, soit plusieurs semaines avant tout décès. Aucune association n’a, par ailleurs, été identifiée entre la BChEsa, le sexe ou la cause de décès et l’âge au moment du décès, en analyse univariée comme multivariée.

Il s’agit, selon les auteurs, de la première identification d’un marqueur biochimique de vulnérabilité à la MSN, détectable dès la période néonatale. Ce déficit en BChEsa reflèterait une dysfonction cholinergique autonome congénitale susceptible d’altérer les réponses d’éveil et de protection face à un stress environnemental.

Il faut toutefois souligner que l’étude porte sur un effectif restreint, ce qui limite la puissance statistique et la généralisation des résultats. Par ailleurs, les TSS analysées avaient plus de deux ans, ce qui a pu affecter l’activité enzymatique résiduelle, même si les témoins étaient stockés dans des conditions identiques. Des études complémentaires seront nécessaires pour déterminer si la BChEsa pourrait être utilisée comme biomarqueur pour prévenir les MSN.

Référence
1. Harrington CT, Al Hafid N, Waters KA. Butyrylcholinesterase is a potential biomarker for sudden infant death syndrome.  eBioMedicine 2022;80:104041.