La psychonutrition étudie l’impact de l’alimentation sur le métabolisme et le fonctionnement du cerveau. Au cours de la dernière décennie, ses apports ont été insuffisamment relayés et non intégrés aux recommandations de la HAS sur l’épisode dépressif caractérisé.1 Alors que dans la plupart des maladies chroniques (HTA, diabète…), les règles hygiénodiététiques sont prônées en première ligne, le traitement actuel de la dépression ne comporte aucune référence à l’alimentation ni à l’intérêt éventuel des compléments alimentaires.

Nutrition et dépression

L’impact protecteur de certains régimes a pourtant été démontré dans une méta-analyse récente2 (52 études, longitudinales pour certaines). En outre, les oméga-3 (> 2,5 g/j) riches en EPA (> 50 %), la vitamine D, le méthylfolate (15 mg/j) sont efficaces contre les symptômes dépressifs, selon 33 méta-­analyses.3 Les oméga-3 ont le plus haut niveau de preuve.
D’après les autorités européennes, nos apports en oméga-3 sont insuffisants (0,6 g/j en moyenne en France vs 1 à 2 g/j recommandés). Ces carences et insuffisances proviendraient de la diminution de la qualité de notre alimentation et d’autres facteurs comme l’exposition à la pollution par exemple. Les oméga-3 sont des acides gras essentiels indispensables au bon fonctionnement des cellules cérébrales (en particulier les neurones) et à la synthèse de neurotransmetteurs ; ils ont également des propriétés anti-inflammatoires. Nous consommons peu d’aliments riches en oméga-3 (poissons gras frais/non surgelés, noix, graines de chia, huiles de colza/olive/lin pressées à froid et correctement conservées…) et ils sont souvent liés à des graisses saturées, ce qui pose la question d’un recours quasi-systématique à la supplémentation chez les personnes à risque de carence (grossesse, surpoids, faibles revenus, facteurs de risque CV).
Près de 1 Français sur 5 est carencé en vitamine D, taux augmentant considérablement l’hiver puisque la vitamine D est synthétisée par la peau lors de l’exposition solaire.
Une méta-analyse récente a confirmé que les oméga-3 étaient efficaces en monothérapie et combinés aux antidépresseurs surtout chez les patients sévères.3 Les compléments alimentaires ne devraient plus être considérés comme des placebos réservés aux épisodes légers à modérés et dépourvus d’efficacité. La question du remboursement des oméga-3 et du méthylfolate dans cette indication se pose.

Microbiote et dépression

Selon des études récentes, les patients avec dépression majeure ont des modifications de leur microbiote intestinal (les 2 kg de bactéries intestinales aux multiples fonctions physiologiques). En effet, il est réduit en qualité (biodiversité) et en quantité. Nous avons publié une méta-analyse montrant que les sujets souffrant du syndrome de l’intestin irritable (lié à des perturbations du microbiote) avaient davantage d’anxiété et de dépression que la population générale.4 Plus de 60 études animales attestent également de l’influence du microbiote sur le développement et le fonctionnement du cerveau. L’administration de probiotiques (bactéries bénéfiques pour la santé) améliore les symptômes dépressifs, y compris chez les patients avec dépression sévère.5

Protéines et psychiatrie

Le régime riche en protéines (défini par un apport d’au moins 1,5 mg/kg/j de protéines) semble particulièrement indiqué chez tous les patients psychiatriques d’une part, pour prévenir la prise de poids en augmentant la satiété ; d’autre part, pour limiter l’inflammation.6 Une étude a démontré que ce régime n’impactait pas la fonction rénale des sujets sains, il s’agit donc d’une prescription sûre.
Ces considérations sont confrontées aux données environnementales, la consommation de viande pesant lourdement sur nos ressources naturelles. Par ailleurs, le régime végétarien (surtout avec poisson) est celui qui a montré les meilleurs indicateurs de santé (réduction du risque des maladies CV et du cancer colorectal) en comparaison des régimes omnivore et végan.
Le véganisme (absence de tout produit d’origine animale) ne peut être pleinement recommandé car la vitamine B12 étant uniquement d’origine animale, il faut lui associer systématiquement des compléments alimentaires. Le régime végétarien peut poser le problème de l’apport en protéines qui nécessiterait des consommations importantes d’œufs et de légumineuses, ce qui n’est pas adapté à tous les patients.

Jeûner : bon pour la santé ?

Enfin, la question du jeûne est insuffisamment documentée dans la littérature scientifique alors qu’elle gagne en intérêt dans la population et se pratique largement en Allemagne et en Russie.
Les données actuelles suggèrent que le jeûne thérapeutique (apports limités à 200-500 kcal/j pendant 1 à 3 semaines) améliore significativement l’anxiété et l’humeur en moins de 48 heures chez des patients souffrant de polyarthrite rhumatoïde.
Le jeûne intermittent (pas de prise alimentaire sur 6 à 12 heures par jour) pourrait avoir de multiples intérêts dont la restriction calorique et l’amélioration du microbiote intestinal. Il doit être mieux évalué à l’avenir et pourrait apporter de grands bénéfices à peu de frais. Le plus simple est de supprimer le petit déjeuner, repas souvent trop riche en aliments transformés et en sucres rapides.

Psychonutrition : quelles recommandations ?

Un antidépresseur ne devrait plus être prescrit de façon isolée. Une synthèse courte peut être remise à tout patient adulte ayant un trouble mental (dépression ou autre) sans comorbidité somatique majeure (en particulier diabète ou insuffisances d’organe, notamment hépatique, cardiaque ou rénale).
Éviter les produits ultratransformés (chips, plats préparés, pâtisseries/gâteaux/chocolats industriels).
Ne boire que de l’eau (également sous forme de café, thé, boissons fermentées). Celle du robinet est recommandée, éventuellement filtrée bien que les filtres n’aient pas démontré d’intérêt sanitaire. Aucun bénéfice à ce jour de l’eau embouteillée chez l’individu sain. Arrêter complètement les sodas (édulcorés ou non) ainsi que les jus de fruits (frais ou non), à réserver à des occasions exceptionnelles (convivialité…).
Se sevrer du tabac, tout aussi nocif que l’alcool sur l’humeur, de préférence en dehors de tout épisode dépressif qui diminue les chances de succès du sevrage.
Limiter le plus possible les sucres rapides et les graisses saturées.
Constituer chaque assiette d’un quart de protéines (œufs, légumineuses), un quart de féculents (pâtes, riz) et une moitié de légumes verts (idéalement frais). À adapter à la dépense énergétique.
Marcher quotidiennement (10 000 pas par jour) et faire 150 minutes d’activité physique modérée à intense par semaine, si possible en club et sans compétition pour favoriser le réseau social en dehors du domaine professionnel.
Les compléments de vitamine D (par exemple, Zyma D 80 000 UI : 1 ampoule par mois) et d’oméga-3 (2,5 g/j, > 50 % d’EPA, non remboursés) semblent recommandés chez tous les patients en cure de 3 mois, en particulier pendant l’hiver, sans dosage sanguin systématique. La supplémentation en folate (méthylfolate, 15 mg/j) pourrait être utile chez les sujets non-répondeurs à la vitamine D ou aux oméga-3.
Proposer de supprimer gluten et produits laitiers uniquement en cas d’intolérance, le test d’éviction étant le seul moyen de l’identifier en dehors d’une allergie avérée (maladie cœliaque par exemple)
Recommander le régime méditerranéen car il a le meilleur niveau de preuve dans la prévention et le traitement de la dépression. Il consiste à consommer de grandes quantités de légumes et légumineuses de saison, de l’huile d’olive, de petites portions de viande, de poisson et de fromage et une faible quantité d’alcool.
Le jeûne intermittent, défini comme la mise au repos de l’intestin pendant 12 à 16 heures par jour, pourrait être particulièrement utile contre la fatigue et la prise de poids.7
Au vu de ces données, la psychonutrition devrait être enseignée non seulement au cours du 3e cycle de médecine générale et de psychiatrie mais également au sein du tronc commun du 2e cycle, intégrée par exemple au corpus de médecine nutritionnelle.
Une mesure forte à la fois pour la santé, l’environnement et l’économie serait de proposer de façon systématique un régime végétarien riche en protéines dans les institutions publiques, en particulier dans les services hospitaliers. Cette action aurait de multiples avantages : économies, diminution de l’impact environnemental, enseignement didactique d’un autre mode d’alimentation aux patients non végétariens ainsi qu’aux soignants.
Essentiel
L’essentiel

Conseils nutritionnels et activité physique devraient accompagner toute prescription d’antidépresseur et/ou psychothérapie.

Les oméga-3 riches en EPA,la vitamine D, le méthylfolate et les probiotiques ont prouvé leur efficacité dans la dépression.

Le jeûne intermittent doit être mieux évalué mais pourrait être bénéfique à peu de frais.

la psychonutrition devrait avoir sa place dans la formation des généralistes et des psychiatres.

Références
1. Fond G, Masson M, Lançon C, Auquier P, Boyer L. [Updating of the French recommendations for the first-line treatment of major depression]. Encephale 2019;45:457-8.
2. Lassale C, Batty GD, Baghdadli A, et al. Healthy dietary indices and risk of depressive outcomes: a systematic review and meta-analysis of observational studies. Mol Psychiatry 2019;24:965-86.
3. Firth J, Teasdale SB, Allott K, et al. The efficacy and safety of nutrient supplements in the treatment of mental disorders: a meta-review of meta-analyses of randomized controlled trials. World Psychiatry 2019;18: 308-24.
4. Fond G, Boukouaci W, Chevalier G, et al. The “psychomicrobiotic”: targeting microbiota in major psychiatric disorders: a systematic review. Pathol Biol (Paris) 2015;63:35-42.
5. Liu RT, Walsh RFL, Sheehan AE. Prebiotics and probiotics for depression and anxiety: A systematic review and meta-analysis of controlled clinical trials. Neurosci Biobehav Rev 2019;102:13-23.
6. Fond G, Young AH, Godin O, et al. Improving diet for psychiatric patients : High potential benefits and evidence for safety. J Affect Disord 2019;265:567-9.
7. de Cabo R, Mattson MP. Effects of Intermittent Fasting on Health, Aging, and Disease. N Engl J Med 2019;381:2541-51.