Les pleurs du nourrisson sont un signal de survie essentiel, permettant de déclencher une réponse adaptée. Les scientifiques cherchent à décrire ce langage des enfants avant l’acquisition de la parole et à comprendre son interprétation par les adultes.
Les pleurs activent des régions cérébrales que les chercheurs appellent le « connectome des pleurs de bébé ». Des travaux précédents se sont déjà emparé du sujet mais ils ont surtout porté sur des mères et ont rarement exploré de façon fine l’effet du niveau de douleur contenu dans le cri. Trois équipes de l’Inserm, aux expertises complémentaires, ont donc cherché à étudier la manière dont le cerveau adulte traite les pleurs de bébé lorsqu’ils expriment ou non de la douleur, et à l’influence de trois facteurs : le fait d’être parent ou non, le sexe et les capacités d’empathie émotionnelle.
Une étude fondée sur l’imagerie cérébrale
Pour étudier ces aspects, l’imagerie fonctionnelle est un outil précieux, permettant d’observer en temps réel l’activation cérébrale d’une personne lorsqu’elle écoute des pleurs. L’étude a recruté 80 adultes en bonne santé : 20 mères, 20 pères, 20 femmes non-parentes et 20 hommes non-parents. Tous les parents avaient un jeune enfant, âgé en moyenne de 17 + 4,8 mois. Les non-parents n’avaient pas de contact régulier avec des bébés.
20 nourrissons nés à terme ont été inclus (10 filles et 10 garçons de 60 + 3,2 jours). Leurs pleurs ont été enregistrés dans deux contextes : lors du bain ou de l’habillage, considérés comme des pleurs d’inconfort, et lors d’une vaccination (Prevenar), considérés comme des pleurs de douleur. Les chercheurs ont ensuite resynthétisé ces pleurs pour normaliser leur hauteur fondamentale à 360 ou 500 Hz, ce qui permettait d’isoler l’effet de la « roughness » vocale, ou rugosité acoustique. Cette rugosité correspond à des irrégularités du signal sonore, déjà connues comme marqueur de détresse dans les vocalisations animales et humaines.
Chaque adulte a été soumis à une séquence de différents types de pleurs qui exprimaient ou non de la douleur (80 cris sur 4 sessions consécutives) ; simultanément, une analyse de leur activité cérébrale a été réalisée par IRM fonctionnelle. Après chaque cri, les volontaires étaient invités à l’interpréter et à coter le niveau de douleur perçu sur une échelle en 3 points (aucune, légère, modérée, intense).
Parent ou non parent : quelle différence ?
Les résultats, parus dans Pain le 15 janvier 2026, montrent que le cerveau de tout être humain est mobilisé par les pleurs de bébé, qu’il soit parent ou non. « Il existe bien un connectome cérébral spécifique universel qui s’active lorsque des pleurs de bébé sont perçus », confirme Camille Fauchon, auteure de l’étude.
Cependant, les parents présentent, lors de l’écoute des pleurs, une organisation cérébrale plus spécialisée que les non-parents. En effet, si les régions activées sont globalement similaires dans tous les groupes, la connectivité fonctionnelle est plus dense chez les parents. Le connectome serait donc plus « impliqué vers l’action », grâce à l’expérience. « La capacité à reconnaître un pleur de douleur des autres pleurs est plus élevée chez celles et ceux qui ont des enfants, précise-elle. Il y a donc bien une phase d’apprentissage ! »
Et entre mères et pères ?
L’étude montre qu’il y a bien quelques différences entre les régions cérébrales impliqués selon les sexes. Les mères soumises aux pleurs présentent une activité plus importante dans les structures sous-corticales dans le connectome cérébral (« maternal care network », typique des mammifère), tandis que, chez les pères, on observe un recrutement plus élevé des régions cérébrales auditives, connectées au noyau caudé (réseau de vigilance parentale).
Mais les résultats montrent surtout que l’ampleur de l’activation du connectome dépend du degré d’empathie. Celui-ci a été évalué chez les participants via deux échelles spécifiques : la Balanced emotional empathy scale (BEES) qui reflète la capacité d’une personne à ressentir l’état émotionnel d’autrui et l’Interpersonal reactivity index (IRI) qui évalue les aspects multi-dimensionnels de l’empathie, dont la capacité à se mettre à la place de l’autre et à ressentir de la compassion ou de l’inquiétude pour lui.
Plus le score d’empathie est élevé, plus la rugosité du cri active certaines régions du connectome impliquées dans les comportements de vigilance. Cette association est retrouvée chez les mères comme chez les pères, mais pas chez les non-parents. Autrement dit, l’expérience parentale semble interagir avec les capacités empathiques pour orienter le cerveau vers un traitement plus vigilant des signaux de détresse du nourrisson.
« S’il y a bien quelques nuances entre femmes et hommes en ce qui concerne la proportion relative d’activation de certaines régions cérébrales du connectome, commenteNicolas Mathevon, en réalité elles sont mineures et largement supplantées par le poids de l’expérience personnel et du degré d’empathie. » Le fameux « instinct maternel » serait surtout une construction culturelle et éducative…
Il n’existe pas de langage des bébés
Cette étude confirme que plus la rugosité acoustique du pleur est élevée, plus le pleur est jugé douloureux par les auditeurs. Ce paramètre apparaît comme le meilleur marqueur de la douleur exprimée, davantage que la hauteur de la voix. En pratique, cela suggère que les adultes s’appuient surtout sur des indices acoustiques de désorganisation et d’irrégularité du cri, plutôt que sur son caractère simplement aigu, pour estimer l’intensité de la douleur.
Mais elle rappelle aussi, dans la ligne de travaux antérieurs publiés par la même équipe dans Communications Psychology , qu’en dehors des situations de détresse, les pleurs du nourrisson restent largement indéchiffrables : faim, froid, inconfort… l’idée d’un langage universel par lequel le bébé exprimerait un besoin à travers un pleur particulier est aussi un mythe.
Aucun traducteur simultané bébé-parents ne se profile donc à l’horizon… Courage aux jeunes parents !
Inserm. Pleurs des bébés : il faut parler d’instinct universel et non plus d’instinct maternel. 26 mars 2026.
Mathevon N. Ce que les pleurs de bébé nous disent vraiment – et pourquoi l’instinct maternel est un mythe. The Conversation, 27 août 2025.