À l’hôpital Robert-Debré, à Paris, les ateliers de poésie pour les nouveau-nés prématurés ne sont pas qu’une initiative culturelle ou ludique. Portées par Adèle Boulanger-Hirsch, orthophoniste du service, et Mathilde Toulot, autrice, éditrice et médiatrice littéraire, ces lectures proposent de transformer le quotidien des nourrissons et de leurs familles, en agissant sur le développement cérébral, la stabilité physiologique et le lien parent-enfant. Rencontre avec ces femmes engagées qui font des mots un soin.

Quelles sont les origines du projet « Lire à mon bébé en néonatologie » ?

Adèle Boulanger-Hirsch. Tout a commencé il y a trois ans, lorsque le Pr Valérie Biran, chef du service de néonatologie et réanimation néonatale de l’hôpital Robert-Debré, est revenue d’un séjour de recherche à l’hôpital McGill, à Montréal (Canada). Elle y avait observé une pratique systématique : des livres y sont mis à disposition des parents dès la naissance, même pour les bébés prématurés. Les soignants encouragent les familles à lire à leur enfant, car cela améliore leur stabilité physiologique et renforce le lien parent-enfant.

Cette inspiration canadienne n’est pas anodine : des études ont montré que la voix maternelle réduit les scores de douleur et augmente le taux d’ocytocine chez les prématurés.1 D’autres données ont confirmé que la lecture à voix haute diminue les épisodes de désaturation en oxygène, enjeu majeur en néonatologie.2

Nous avons donc lancé le projet « Lire à mon bébé en néonatologie » avec le concours de la bibliothécaire de la médiathèque de l’hôpital Robert-Debré, Malika Ben Mesbah, et plusieurs bénévoles. L’idée était simple : offrir un livre à chaque famille dès son arrivée dans le service, quelle que soit la pathologie du nouveau-né, et proposer des livres à emprunter par des passages réguliers en chambre.

Mathilde Toulot. De mon côté, j’ai rejoint le projet il y a un an et demi, lorsque j’ai édité un recueil de poésie pour nouveau-nés, « À toi qui es là », sur lequel je m’appuie pour ces ateliers. J’ai demandé à vingt-et-un poètes contemporains d’écrire des textes profonds, spécialement pour les Éditions Charlie Crane, afin que les parents lisent de la poésie à leur nouveau-né. Quand j’ai découvert le projet « Lire à mon bébé en néonatologie », j’en ai tout de suite vu le potentiel : la poésie, par son rythme et sa musicalité, est un outil idéal pour stimuler le développement langagier et apaiser les prématurés.

Pourquoi avoir choisi la poésie comme outil en néonatologie ?

M. T. La poésie n’est pas un luxe, c’est une nécessité. Les textes que je propose sont chargés d’émotion. Ils permettent aux parents de verbaliser ce qu’ils ressentent, même quand les mots leur manquent. Par exemple, le poème d’Albane Gellé Sais-tu, que je lis en ouverture d’atelier, exprime tout ce qu’un parent souhaite de meilleur à son bébé. Beaucoup de mères pleurent en l’entendant, car il formule ce qu’elles portent en elles, sans pouvoir le dire.

La poésie agit comme un pont entre le parent et l’enfant. Elle crée une intimité, une complicité, et permet aux parents de se projeter dans l’avenir. Le poème de Hélène Dorion Traversées, par exemple, évoque les années d’école à venir. Quand je le lis, je vois les parents hocher la tête, comme s’ils osaient enfin imaginer un futur avec leur enfant.

Concrètement, comment se déroulent les ateliers de poésie en néonatologie ?

M. T. Les interventions sont individuelles, avec une seule dyade parent-enfant. Tout commence par une rencontre. J’entre dans la chambre, je me présente et je demande aux parents si je peux m’asseoir près d’eux. Ensuite, je lis un premier poème, toujours celui d’Albane Gellé. Puis je confie le recueil aux parents et les encourage à lire à leur tour. Certains hésitent, car ils sont trop émus ou craintifs, d’autres s’en emparent avec enthousiasme. L’important est de créer un moment d’échange, sans aucune pression.

Un de ces échanges m’a particulièrement marquée : une mère, très sceptique au départ, m’a dit qu’elle partait dans quelques heures et qu’elle n’avait pas le temps. Je lui ai proposé de lire un poème rapidement. Pendant la lecture, elle a observé son bébé se calmer, les yeux rivés sur le scope ; puis elle a voulu essayer elle-même. Finalement, elle a demandé à garder le recueil. Ce moment a été une révélation pour elle : elle a compris que la lecture avait un véritable pouvoir apaisant sur son enfant.

A. B.-H. Les ateliers de Mathilde Toulot s’intègrent parfaitement dans notre démarche globale. Les bénévoles de la bibliothèque passent deux fois par semaine pour prêter des livres, et Mathilde Toulot intervient un mardi sur deux. L’idée est d’offrir une continuité : les parents peuvent emprunter des livres, participer aux ateliers et repartir avec un recueil en cadeau.

Quels sont les bienfaits observés chez les nouveau-nés prématurés ?

A. B.-H. Dès la première séance, les effets sont flagrants. Même les bébés nés à 25 ou 26 semaines d’aménorrhée réagissent à la voix de leurs parents. On observe des mouvements de bras, un tournement de tête vers la source sonore, une détente du visage… Ces microcomportements sont des marqueurs de bien-être. Certains parents nous rapportent aussi une amélioration nette de la qualité de sommeil de leur enfant après les séances de lecture, ce qui est crucial dans un environnement hospitalier souvent bruyant et stressant.

La lecture et la poésie agissent comme un soin à part entière pour les prématurés, avec des effets mesurables sur leur développement, leur confort et leur récupération. Sur le plan physiologique, les études sont formelles : l’exposition à la voix parentale (qu’elle soit parlée, chantée ou lue) produit des effets immédiats et durables. Une méta-analyse3 a démontré que la voix maternelle réduisait significativement la douleur lors des soins procéduraux.Plus surprenant encore, il a été montré qu’à peine deux semaines de chant maternel suffisent à accélérer la maturation du système nerveux autonome des prématurés, en activant spécifiquement le système parasympathique, responsable de la régulation du stress et de la récupération.4

Au-delà de la stabilité physiologique, les bénéfices s’étendent aux développements langagier et cognitif. Les enfants de 18 à 24 mois, anciens prématurés exposés à des séances régulières de lecture, ont des scores de langage significativement supérieurs à ceux des enfants non exposés.5,6 Ces résultats s’expliquent par une stimulation précoce des réseaux neuronaux liés au traitement du langage, comme l’ont récemment montré des travaux en neuro-imagerie.7

M. T. Les parents sont souvent bouleversés de constater à quel point leur bébé, pourtant si petit et vulnérable, réagit à leur voix. Une mère m’a confié un jour, les yeux brillants : « Quand je lui lis ce poème, il s’endort systématiquement. C’est comme un rituel magique. » Ces instants de calme partagé sont inestimables : ils redonnent aux parents un sentiment de compétence et d’utilité, dans un contexte où ils se sentent souvent démunis. Lire à son enfant, c’est lui offrir un soin, mais c’est aussi se réapproprier son rôle de parent malgré l’environnement médicalisé.

Comment le projet prend-il en compte les différences culturelles et linguistiques ?

A. B.-H. À l’hôpital Robert-Debré, nous accueillons des familles de milieux très variés, certaines très précaires, d’autres issues de l’immigration. Certaines mamans ne parlent pas français ou ne savent pas le lire. Nous avons donc travaillé avec la médiathèque de l’hôpital et des librairies internationales pour proposer des livres en plusieurs langues, notamment en arabe, en tamoul, en bengali, en espagnol et en anglais. Nous avons aussi des livres de comptines en plusieurs langues, notamment dans des dialectes africains – langues souvent transmises uniquement à l’oral. Ces supports permettent aux parents de retrouver un peu de leur culture et de leur langue, ce qui est essentiel pour leur bien-être et celui de leur enfant.

M. T. Pour les parents qui ne savent pas lire, nous encourageons la narration orale. Un livre peut servir de support pour raconter une histoire, décrire les images ou même inventer un récit. L’important est de créer un moment de partage. Je me souviens d’une mère qui ne parlait pas le français : elle a écouté attentivement pendant que je lisais, puis a pris le livre et a commencé à parler à son bébé dans sa langue maternelle. Ce moment était hors du temps, comme suspendu. Il y a également un poème en arabe et en français dans le recueil écrit par Sofía Karámpali Farhat. C’est un formidable outil pour créer de la proximité avec les parents arabophones. C’est réconfortant pour eux de retrouver leur langue maternelle. Les bébés l’éprouvent, on les voit réagir différemment.

Quel est l’impact de ces ateliers sur les soignants et leurs pratiques ?

A. B.-H. Petit à petit, les soignants en ont observé les bienfaits : des bébés plus calmes, des parents plus sereins et une meilleure ambiance dans le service.

Cela nous a poussées à mettre en place des formations pour les soignants, avec une conteuse qui intervient habituellement en centres de PMI. L’idée est de leur montrer comment intégrer la lecture dans leur pratique quotidienne. Aujourd’hui, les livres sont systématiquement offerts à l’arrivée des familles, et les soignants en parlent spontanément. À l’hôpital Robert-Debré, le taux de soignants discutant de la lecture avec les parents est passé de 30 à 85 % en deux ans.8

M. T. Les soignants sont nos meilleurs alliés. Ils m’identifient et m’accueillent avec le sourire. Ils repèrent les parents qui ont besoin d’un moment de réconfort et les orientent vers les ateliers, ce qui est une belle évolution.

Quels sont les défis et les perspectives pour ce projet ?

A. B.-H. Le principal défi est la pérennisation du financement. Nous dépendons de dons et de subventions, et il est essentiel de pouvoir continuer à acheter des livres et à former les équipes. Par ailleurs, nous souhaitons étendre le projet à d’autres services de néonatologie en France. Nous travaillons aussi sur des vidéos de guidance pour les parents, afin de les accompagner après la sortie de l’hôpital. L’idée est de maintenir la routine de lecture à la maison, car c’est un facteur clé de réduction des inégalités sociales.

Pour convaincre les financeurs, nous devons publier nos résultats ; une étude longitudinale est en cours pour évaluer l’impact à long terme sur le développement des enfants.

Quel message aimeriez-vous transmettre aux professionnels de santé qui souhaitent reproduire cette initiative ?

M. T. La poésie n’est pas réservée aux experts ! Ces textes sont accessibles, universels, et ils font du bien à tous, quel que soit le milieu social. Ils offrent aux parents une fenêtre vers l’avenir, surtout dans un contexte où ils osent à peine se projeter.

A. B.-H. Aux médecins, je dirais : « Prescrivez la lecture comme vous prescrivez un médicament ! » Mettez des livres de qualité en salle d’attente, car la lecture est un outil puissant pour réduire les inégalités sociales et favoriser le développement de l’enfant.

Aux autres soignants, je dirais : « Osez intégrer la lecture dans votre pratique ! » Les bienfaits sont là, documentés par la science.

Et aux parents, je voudrais dire : « Vous avez plus de pouvoir que vous ne le pensez ! » Votre voix, vos mots sont les premiers soins pour votre enfant. 

 

 

Encadre

Poème d'Albane Gellé « Sais-tu »

Sais-tu qu'en toi

il y a déjà

l'été

l'automne

l'hiver et le printemps

En toi sais-tu

qu'il y a déjà

les océans, les montagnes

et les forêts

l'eau claire des lacs aussi

et la tendresse des éléphants

Sais-tu qu'il y a en toi

le verbe amour

et les voyelles qui savent chanter

en toi le vent

et le courant de la rivière

En toi déjà

soleil éclaire

cailloux ricochent

et galaxies spiralent

En toi sais-tu

il y a de quoi vivre

une vie très étoilée

Références
1. Filippa M, Grazia Monaci M, Spagnuolo C, et al. Maternal speech decreases pain scores and increases oxytocin levels in preterm infants during painful procedures. Sci Rep 2021;11(1):17301.
2. Scala M, Seo S, Lee-Park J, et al. Effect of reading to preterm infants on measures of cardiorespiratory stability in the neonatal intensive care unit. J Perinatol 2018;38(11):1536-41.
3. Jin L, Zhang J, Yang X, et al. Maternal voice reduces procedural pain in neonates: A meta-analysis of randomized controlled trials. Medicine (Baltimore) 2023;102(12):e33060.
4. Filippa M, Nardelli M, Sansavini A, et al. Maternal singing sustains preterm hospitalized newborns’ autonomic nervous system maturation: An RCT. Pediatr Res 2024;95(4):1110-6.
5. Biasini A, Monti F, Stella M, et al. Tale reading to premature babies in neonatal intensive care unit is a further step up in caring for them: Two years later results. New York: Nova Science Publisher.
6. Neri E, De Pascalis L, Agostini F, et al. Parental book-reading to preterm born infants in NICU: The effects on language development in the first two years. Int J Environ Res Public Health 2021;18(21):11361.
7. Travis KE, Scala M, Marchman VA, et al. Listening to mom in the neonatal intensive care unit: A randomized trial of increased maternal speech exposure on white matter connectivity in infants born preterm. Front Hum Neurosci 2025;19:1673471.
8. Boulanger A, Trousson C, Aroulandom F, et al. (2026). Lire à mon bébé en néonatologie. In Premiers temps en néonatologie (pp. 94-117).