Pour la première fois en France, une étude nationale multisites évalue l’impact des grands bassins industriels sur la santé des populations riveraines, en croisant des données environnementales et sanitaires à l’échelle communale. Ses résultats sont édifiants.

Une étude nationale

Cette étude nationale écologique, menée par Santé publique France et l’Institut national de l’environnement industriel et des risques (Ineris), a analysé l’association entre la proximité de 41 grands bassins industriels en France hexagonale et en Corse (identifiés par une forte densité d’installations classées IED et/ou Seveso) et l’état de santé des populations riveraines, à l’échelle communale, sur la période 2012 - 2021. Cinq indicateurs sanitaires prioritaires ont été étudiés : l’asthme de l’enfant (0 - 17 ans), la morbidité respiratoire chronique (adultes  40 ans et ≥ 40 ans), la prématurité, le petit poids pour l’âge gestationnel et la mortalité toutes causes (hors morts violentes). L’étude s’appuie sur des données duSystème national des données de santé (SNDS) et des indicateurs de pression industrielle conçus à partir de la Base de données du registre des émissions polluantes (BDREP) et de l’Inventaire national spatialisé (INS).

Les 765 communes exposées (2,2 % des communes françaises) sont définies comme celles situées à moins de 4 kmd’un bassin industriel. Cette zone regroupe 12 millions d’habitants (19 % de la population française en 2016) avec une surreprésentation des zones urbaines. Les 34 113 communes non exposées (97,8 %) sont celles situées à plus de 4 km de tout bassin. Deux types d’indicateurs ont été conçus :

  • les scores communaux de pression industrielle (BDREP et INS), calculés à partir des rejets annuels de polluants industriels (oxydes de soufre [SOₓ], oxydes d’azote [NOₓ], composés organiques volatils non méthaniques [COVNM], métaux lourds, particules en suspension de diamètre  10 µm [PM₁₀], etc.), normalisés et sommés par commune. Le score INS 2012 couvre toutes les communes, tandis que le BDREP (2008 - 2022) présente 27 % de données manquantes (communes avec installations classées pour la protection de l’environnement [ICPE] mais sans déclaration) ;
  • l’indicateur de proximité, qui classe les communes en 4 catégories selon leur distance par rapport à une ICPE (≤ 4 km d’un bassin, ≤ 4 km d’une IED/Seveso, ≤ 4 km d’une ICPE ou > 4 km).

Les indicateurs sanitaires ont été extraits du SNDS (remboursements médicamenteux, hospitalisations, mortalité) et ajustés pour des facteurs de confusion communs : désavantage social, densité communale, accès aux soins et tabagisme (mortalité par cancer pulmonaire/des voies aérodigestives supérieures). Des facteurs environnementaux spécifiques (pollution atmosphérique, trafic routier, pesticides, espaces verts, etc.) ont également été intégrés.

Des effets chez les enfants et les adultes

Les résultats, publiés par Santé publique France en décembre 2025,1 révèlent que, dans les communes à ≤ 4 km d’un bassin industriel, lerisque relatif (RR) d’asthme de l’enfant est accru de 4,7 % (RR = 1,047 [1,018 - 1,076]) par rapport aux communes situées à plus de 4 km d’une ICPE. Une augmentation du score INS (des 10 % de communes aux scores les plus faibles aux 10 % de communes aux scores les plus élevés) est associée à une hausse de 4,6 % du risque d’asthme (RR = 1,046 [1,029 - 1,063]), avec un effet plus marqué dans les zones exposées aux bassins. Aucun surrisque significatif n’est observé avec les scores BDREP. Le surrisque d’asthme de l’enfant persiste pour les communes à ≤ 2 km d’une ICPE/IED (RR = 1,022 [1,013 - 1,031]), mais disparaît pour les bassins (RR = 1,009 [0,981 - 1,038]). L’inclusion des ICPE frontalières dans les analyses n’avait pas d’influence significative sur les résultats.

Chez les adultes ≥ 40 ans, un surrisque de morbidité respiratoire chronique de 1,8 % (RR = 1,018 [1,007 - 1,029]) est associé à une augmentation du score INS (des 10 % de communes aux scores les plus faibles aux 10 % de communes aux scores les plus élevés). Les communes à ≤ 4 km d’un bassin montrent une prévalence plus élevée de pathologies respiratoires chroniques (18 % des cas pour 16,7 % de la population). Des résultats comparables ont été retrouvés chez les adultes  40 ans, avec un RR de 1,018 [1,007 - 1,029] pour le score INS.

Les communes exposées aux bassins industriels concentrent 25,3 % des naissances prématurées ( 37 SA) pour 24,4 % des naissances totales. 23,8 % des cas de petit poids pour l’âge gestationnel y sont également observés, alors que ces mêmes zones représentent 24,3 % des naissances totales (toutes catégories de poids confondues).

Enfin, 15,3 % des décès (2013 - 2021) surviennent dans les zones exposées, représentant 19 % de la population adulte. Les communes situées à ≤ 4 km d’un bassin industriel ou d’une ICPE IED/Seveso montrent une mortalité légèrement supérieure.

Qu’en retenir ?

Malgré des associations statistiquement significatives entre la proximité des bassins industriels et certains indicateurs de santé, notamment l’asthme de l’enfant et la morbidité respiratoire chronique, les effets observés sont modestes (RR  1,05) et leur interprétation causale est limitée par le design écologique de l’étude et les biais potentiels.

Les auteurs soulignent l’hétérogénéité des expositions considérées (les scores agrègent des polluants aux effets variés sans distinction des mélanges spécifiques par bassin) et l’existence de facteurs de confusion résiduels liés à l’absence de certaines données (sur la taille et l’IMC des parents, le statut pubertaire, les comportements individuels tels que le tabagisme actif et la qualité du logement). Des études complémentaires seront nécessaires pour approfondir l’interprétation de ces associations.

Ainsi, les auteurs recommandent un suivi épidémiologique renforcé autour des bassins industriels, une meilleure caractérisation des expositions (mesures de polluants, modélisation fine), l’amélioration des bases de données environnementales (actualisation de l’INS, exhaustivité de la BDREP) et l’inclusion des DROM.

L’étude invite à renforcer la vigilance pour les populations résidant à proximité des bassins industriels, en particulier en ce qui concerne l’asthme pédiatrique et les affections respiratoires chroniques. Une anamnèse environnementale (proximité d’ICPE, symptômes respiratoires) et un suivi accru des enfants et patients à risque (femmes enceintes, BPCO) sont encouragés, en complément des mesures de réduction des expositions (qualité de l’air intérieur, arrêt du tabac).

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